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Éditorial

Le français à l’université est un bulletin trimestriel d’information et de liaison qui s’adresse aux enseignants et chercheurs des départements d’études françaises, filières francophones, centres de langue et centres d’études ou de recherche sur la francophonie.

Les pieds dans les racines

Les savoirs constituent les disciplines autant que celles-ci constituent les savoirs. La variable est souvent dans le processus historique, la formation des champs sociaux où s’affrontent les légitimités symboliques. La littérature et la didactique sont à la fois des domaines de savoir et des actes, et la situation d’enseignement-apprentissage, un lieu où s’accomplissent des tâches qui peuvent être d’ordre littéraire (produire ou coproduire du sens en articulant des signes, des structures) ou pédagogique (dire, faire dire, expliquer, comprendre). Tout cela n’est pas sans lien avec le lieu concret où les individus apprennent, enseignent, interagissent.

Toute recherche en didactique passe aujourd’hui par le « détissage » de contextes qui s’imbriquent, nous explique Philippe Blanchet. La place de la littérature en classe de langue peut relever de la simulation parfaite, où chacun sait qu’il ne fait que jouer un rôle – la tâche est alors centrée sur le rôle plutôt que sur l’objet littéraire –, mais elle peut également s’articuler autour d’une approche actionnelle, comme dans le cas de la lecture collaborative, nous montre Jean-Marc Luscher.

Il est beaucoup question de dialogue interculturel, de migrations et de métissages dans les notes de lecture. Textes à la marge des genres, écritures soulevées par ce qu’on appelle parfois le déracinement – métaphore peut-être un peu trop terrienne, qui suppose qu’à la contrainte migratoire subie ne s’oppose que la sédentarité absolue. Par quelles racines se prolongent nos deux membres, qui nous tiennent en orthogonalité avec la Terre ? Sommes-nous plantés là où nous naissons, détachés là où nous commençons à marcher, arrachés là où nous empruntons des sandales de vent, le talon haut ? Regrettant que sa formation l’ait éloigné de l’Afrique, l’historien burkinabé Joseph Ki-Zerbo écrivait : « Peu à peu, une double attitude s’est forgée chez moi, l’une consistant à dire « je veux revenir à mes racines », un mouvement qui est capital pour la constitution d’une personnalité mûre et authentique, et l’autre constatant les liens multiples reliant ce continent à toutes les régions du monde dans le tissu de l’histoire. C’est ainsi que ma personnalité s’est posée en s’opposant, comme disent les philosophes. Je trouve que c’est un privilège que de bénéficier d’une personnalité multidimensionnelle. [1] »

La parole est certainement ce qui nous relie le mieux à l’expérience. La mémoire des mots dits et entendus existe forcément toujours entre celui qui parle et celui qui écoute, entre celui qui écrit dans un contexte et celui qui lit dans un autre, inévitablement entre, entre les âges, les époques, les frontières, entre les langages, les langues, les cultures.

/ PATRICK CHARDENET

[1] KI-ZERBO, J. À quand l’Afrique ?, 2003. Entretiens avec R. Holenstein, L’Aube, p.10-11.