Le français à luniversité

Plurilinguisme et créativité scientifique

Abdelkrim Boufarra

Référence de l'oeuvre:

Frath, Pierre et José Carlos-Herreras (dir.), Plurilinguisme et créativité scientifique, Observatoire européen du plurilinguisme (OEP), The BookEdition.com, 143 pages.

Texte intégral

1Le plurilinguisme, présenté souvent dans les essais qui font l’éloge de la mondialisation culturelle comme étant une valeur ajoutée dans la connaissance humaine contemporaine, est revu, dans ce livre, d’une manière qui le rend plus proche de la réalité des sciences et des sociétés. Ce plurilinguisme médiatisé, de façade, cache une autre situation complexe que les contributions de cet ouvrage collectif tentent d’analyser sereinement et d’étudier calmement.

2Si l’on veut porter un autre regard sur ce plurilinguisme, il serait judicieux de l’aborder d’une manière plurielle ! Ainsi, les langues, les disciplines, les spécialités, les approches et les méthodes se croisent d’une manière harmonieuse et interdisciplinaire; car il s’agit d’une question complexe qui exige un traitement basé sur le croisement et la complémentarité des chercheurs et des recherches. Des mathématiciens, des traducteurs, des sociologues, des linguistes, des sociolinguistes, des physiciens, des spécialistes de la biologie moléculaire, des lois fondamentales de l’univers, de la physique des particules ou des immunologues; toutes ces formations se sont intéressées à cette question du plurilinguisme d’un point de vue particulier, c’est-à-dire en relation étroite avec le domaine de recherche de chaque spécialiste et de chaque spécialité. Il en résulte une somme de recherches qui nous interpellent, nous provoquent et nous rendent très sensibles quant à cette notion qui porte « la chose et son contraire ».

3Les articles, dans ce livre, sont, en fait, l’ensemble des interventions des chercheurs qui ont participé à la journée d’étude sur le thème du plurilinguisme et de la créativité scientifique, organisée le 16 octobre 2013 à l’université Paris Diderot par le pôle recherche de l’Observatoire européen du plurilinguisme (OEP), dont le siège est à Vincennes dans la banlieue de Paris, et le séminaire Politiques linguistiques en Europe de l’université Paris Diderot. Mais nous trouvons aussi, dans ce livre, des articles qui n’ont pas été présentés comme des interventions à cette journée d’étude.

4Ce livre a réussi à bousculer des idées reçues et à pousser le lecteur à mesurer assez clairement les enjeux réels que cache ce plurilinguisme rampant et à sens unique ! Le premier grand mérite de cet ouvrage réside dans sa capacité à « provoquer » le lecteur, qui finit par manifester une certaine « réaction », quelle qu’elle soit ! Peu de livres de nos jours arrivent à nous faire sortir de notre « neutralité ». Celui-ci l’a fait ! C’est une première qualité de ce collectif.

5S’agissant de plurilinguisme, les situations linguistiques et culturelles étudiées sont, elles aussi, variées et plurielles. Ainsi, l’éditorial est proposé en quatre langues différentes (français, allemand, anglais et italien). Les langues largement étudiées sont le français, l’anglais, l’allemand et le grec. Les spécialités sont extrêmement variées, comme nous l’avons déjà souligné. Elles vont des sciences dites « exactes » à celles appelées « humaines », les sciences de la nature et celles de l’homme. Les langues qui transmettent ces connaissances sont, elles aussi, variées : des langues dites de « culture » à celles dites de « service », des langues « diachroniques » aux langues « synchroniques », des langues de « recherche » et des langues de « créativité », etc.

6Mais ce livre s’intéresse essentiellement à ce volet dans le plurilinguisme tel qu’il est observé dans les universités européennes de nos jours. Un plurilinguisme qui est plutôt synonyme d’anglicisation, avec tout ce que cela implique dans le cas de l’anglais devenu non seulement « une » langue internationale, mais « la » langue internationale; ce qui mène les autres langues européennes, chargées de tant d’histoire, à devenir presque des « sous-langues », voire des « dialectes ». C’est le cri d’alarme lancé par des chercheurs qui n’ont pas l’habitude de nouer des contacts, leurs domaines de recherches étant diamétralement opposés !

7Ce plurilinguisme a fini par devenir « anglicisation » dans la recherche scientifique dans les universités européennes, non seulement dans le domaine des sciences dites exactes, mais aussi, et surtout, dans le domaine des sciences humaines. Mais cet enseignement en anglais, de plus en plus dominant, pose un autre problème crucial : celui de l’enseignement des sciences coupées des langues et des cultures. L’anglais qui domine actuellement est une langue de service, « la » langue internationale, un « globish », une langue plutôt orale qui sert à communiquer et qui ne donne presque rien de la culture américaine !

8La créativité scientifique dans les universités et centres de recherches européens est en train de basculer vers un anglicisme qui fait l’impasse sur l’importance de la langue grecque, par exemple, dans la formation de la terminologie scientifique, observée depuis des siècles dans l’histoire de la connaissance humaine. Autrement dit, l’anglicisation doit être analysée en tenant compte des implications anthropologiques de ce phénomène dans les sociétés européennes modernes; ce qui ne doit pas laisser les décideurs politiques indifférents à une anglicisation de telle ampleur !

9Ce pluralisme est en passe de devenir un triomphe de l’anglais international, qui « dévore » tout sur son passage ! Une « glottophagie » est ainsi née ! Une langue peut ainsi dominer d’autres langues !

10Lorsque nous avons terminé la lecture de ce livre, fort intéressant, nous avons remarqué que les articles auraient pu avoir un autre classement, pour plus de cohérence et de cohésion. Nous nous proposons de les présenter, dans cette note de lecture, de la manière suivante : nous commençons par l’approche anthropologique de l’anglicisation. Nous aborderons, ensuite, la question de cette multitude de « demeures » dans la « maison du plurilinguisme », pour finir avec cet anglais « qui ne peut que progresser » en Europe. Nous estimons que ce volet théorique et culturel pourrait nous servir de « repère » idéologique pour comprendre le plurilinguisme dans son versant le plus dominant : l’anglicisation. Nous passerons, ensuite, à la relation que l’on pourrait établir entre le plurilinguisme et les sciences dites « exactes ». Le troisième volet concernera l’anglicisation rampante en France de nos jours essentiellement et dans d’autres situations linguistiques (cas de l’allemand et du grec). Il serait plus convenable, à notre modeste point de vue, de faire une synthèse de la question, en étudiant le plurilinguisme d’un point de vue sociolinguistique.

11Pierre Frath, dans un article intitulé « Anthropologie de l’anglicisation des formations supérieures et de la recherche » (p. 74-91), constate que l’anglais prend de plus en plus de terrain dans les universités européennes, avec des proportions variées d’un pays à un autre. Cette omniprésence anglo-américaine a fini par rendre la recherche largement « anglicisée » en Europe, tout en constatant un basculement, dans ce processus ravageur d’anglicisation, des sciences dites « exactes » vers les sciences humaines, voire dans les grandes écoles, telles que celles du commerce, à titre d’exemple. Il en résulte une grosse perte de la terminologie technique et scientifique européenne, très ancrée dans l’histoire des langues européennes. Il n’est pas question ici de pluralisme, mais d’anglicisation qui a fini par exclure d’autres traditions linguistiques ! Pierre Frath considère cette situation comme dangereuse, car elle conduit à la perte de la mémoire et de la créativité. « D’ailleurs, les peuples qui ont été créatifs dans les sciences l’ont toujours été dans leur langue maternelle, que ce soient les Grecs, les Romains, les Arabes… » (p. 78) Cette anglicisation finit par exercer une domination de la pensée anglo-américaine sur les méthodes, les sciences, les connaissances et les recherches. Il en résulte une baisse de niveau d’enseignement et, dans le cas de la France, une perte de son influence sur les plans scientifique et géopolitique, puisque les 300 000 étudiants étrangers qui avaient l’habitude de choisir les universités françaises, pour la poursuite de leurs études supérieures, finiront par opter pour d’autres destinations anglo-saxonnes ! Pierre Frath propose quelques pistes pour agir face à cette situation réellement dangereuse. Il insiste sur le rôle des élites et sur la nécessité d’une prise de conscience généralisée du problème. Il insiste beaucoup sur le développement de la production intellectuelle et artistique en français, sur la visibilité du français et de la culture française dans les médias, sur la promotion du français à l’étranger et sur le développement d’une éducation en français; tout ceci en partenariat avec d’autres pays qui souffrent de l’anglicisation comme l’Allemagne, l’Italie, le Danemark ou la Suède et d’autres espaces comme la francophonie. Il propose, enfin, d’encourager la traduction en français et dans d’autres langues européennes, car la traduction, pour reprendre Umberto Eco, est la langue de l’Europe.

12José Carlos Herreras, quant à lui, tente de répondre à une question épineuse : « Pourquoi l’anglais ne peut que progresser en France ? » (p. 54-73) et dans l’espace européen? Il constate que l’anglais est devenu une langue dominante, non seulement dans le système éducatif français dès le niveau primaire et secondaire, mais aussi, et surtout, dans les nouvelles filières et formules d’enseignement comme la formule dite « bi-langue ». Les statistiques ne font que consolider cet état ! Ainsi, l’anglais constitue 99,9 % des couples de langues enseignées depuis le début de cette nouvelle formation, lancée durant l’année universitaire et scolaire 2004-2005. L’anglais est aussi une langue hautement privilégiée dans le fonctionnement des différentes institutions de l’Union européenne. Il suffit, pour s’en rendre compte, de mesurer le nombre de documents rédigés en anglais en 2012 au sein de la Commission européenne. Il est de l’ordre de 77 % en anglais, contre 5,2 % de documents écrits en français, 2,9 % en allemand et 14,6 % en d’autres langues. On voit bien que ce plurilinguisme se dirige nettement vers une situation où seul l’anglais domine. Ce plurilinguisme n’est qu’un anglicisme ! Ou un monolinguisme déformé !

13Il est clair que l’hégémonie de l’anglais se fait sentir précisément dans le cas des sciences dites exactes. Marco Zito (p. 33-37) en rend compte dans son article intitulé « Pratiques linguistiques dans les sciences exactes : le cas de la physique des particules ». Ce physicien et expérimentateur italien considère l’anglais, dans sa version globalisée ou « globish », comme étant la langue de référence pour la recherche scientifique de nos jours. Mais il estime qu’aucune langue mondialisée ne pourra remplacer ou compenser la richesse de la langue maternelle. Le même sentiment se dégage d’un autre article (p. 38-42), écrit par Philippe Regnier, chercheur en biologie moléculaire, intitulé « Biologie et/or biology : témoignage d’un schizophrène ». Jean-Marc Lévy-Leblond, quant à lui, met « la science au défi de la langue » (p. 22-32). L’auteur réfute l’idée assez répandue concernant l’existence d’un langage scientifique ! Il préfère plutôt parler de « termes » spécifiques à chaque domaine de recherche ! Il déplore également cette domination de l’anglais, supposée bénéfique, face à l’universalité de la recherche scientifique. Il rappelle que l’anglais de nos jours ne doit pas être comparé au latin médiéval, car ce même latin ne fut pas la langue de la superpuissance mondiale de l’époque (au 17e siècle). Les gens utilisèrent leurs langues nationales, comme ce fut le cas de Galilée (1564-1642), qui écrivait en italien, Descartes (1596-1650) en français et Antoni van Leeuwenhoek (1632-1723) en néerlandais.

14Heinz Wismann, dans son article « La diversité linguistique et la conceptualisation scientifique, le cas des sciences humaines » (p. 47-53), part de la dichotomie « généralisation » et « individualisation » pour souligner l’importance des langues vivantes, naturelles et historiques dans leurs rapports avec la nature et la culture, d’une part, et la capacité de faire se confronter ces mêmes langues au moment de la création scientifique. Autrement dit, il est question d’un éloge fait aux langues dans leur splendeur et leur beauté.

15Laurent Lafforgue pose la problématique soulevée ci-dessus inversement; il met « le français (…) au service des sciences » (p. 19-21) en partant de la tradition française hautement appréciée dans le domaine des mathématiques, par exemple. Il appelle les mathématiciens français à rester originaux et fidèles à cette tradition en continuant de publier leurs recherches en français. Ils perpétueraient ainsi la tradition française et la créativité scientifique dans un esprit « combatif », qui est le contraire de l’esprit d’abandon et de renoncement. Ce qui vaut pour le français s’applique naturellement à d’autres langues, comme le grec. Panagiotis G. Krimpas aborde les « Aspects diachroniques et synchroniques du grec en tant que langue culturelle : terminologie, néologie, purisme » (p. 92-102). Il part d’une approche historique qui rappelle la splendeur du grec et sa contribution dans le développement des sciences et des connaissances. Il déplore, par la même occasion, cet usage massif de l’anglais médiatisé, déculturé et hissé au rang de langue de service, c’est-à-dire celle de l’instant, du présent, de la science, de la technologie, des transactions et de l’administration.

16On peut considérer l’article de Philippe Blanchet, intitulé « De l’importance du plurilinguisme dans l’élaboration et la diffusion de recherches innovantes en sciences humaines et sociales »(p. 103-113), comme étant un « recadrage » de ce plurilinguisme qui doit se situer dans une approche plus souple et plus flexible; une approche qui permet à la diversité de s’exprimer et d’avoir une place qui sied à cette richesse, tant vantée et défendue dans la sphère scientifique en général. Il y a plurilinguisme, mais qui permet tout ce qui est enrichissement de la condition humaine dans un monde varié, multiple, ouvert, tolérant et englobant toutes les langues dans une dimension humainement globale.

17Ce livre est surtout une grande réflexion menée par des chercheurs et des spécialistes qui ne sont pas habitués à se rencontrer, vu leurs spécialités variées et parfois opposées. Mais ils se sont réunis pour interpeller les gens sur les dérives d’un pluralisme féroce, moche et ravageur. Un pluralisme qui n’a comme signification que le nom et qui se dirige vers la mainmise d’un anglais mondialisé et déculturé. Un anglais qui finit par supplanter la diversité linguistique et culturelle par la forme standardisée d’une langue orale, un dialecte qui s’emploie sans référence culturelle.

18Ce livre se lit comme un manifeste contre l’hégémonie de cet anglais médiatisé, pour ceux qui condamnent la mondialisation et les libéralismes dans leurs différentes facettes. Les altermondialistes trouveront des arguments solides dans leur combat idéologique et culturel.

19Des chercheurs ont lancé un cri d’alarme. Aux décideurs d’agir avant qu’il ne soit trop tard ! Et aux chercheurs de combattre ce fatalisme et ce sentiment de défaite et de soumission !

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Pour citer

Abdelkrim Boufarra, Plurilinguisme et créativité scientifique
Le français à l'université , 22-04 | 2017
Mise en ligne le: 06 décembre 2017, consulté le: 20 octobre 2018

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Auteur

Abdelkrim Boufarra

Université Mohamed Premier (Maroc)

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