Le français à luniversité

Traduction et interprétation face aux défis actuels

Abdelkrim Boufarra

Référence de l'oeuvre:

(2016), « Traduction et interprétation face aux défis actuels », Revue française de linguistique appliquée, volume XXI-I, juin 2016, Paris, 123 pages.

Texte intégral

1La traduction en théorie, la pratique de la traduction et les expériences personnelles, le travail de traducteur et d’interprète dans les institutions européennes, la traduction et l’interprétation juridiques, la traduction et la propagande : tels sont les axes majeurs que développent les sept contributions de ce dernier numéro de la Revue française de linguistique appliquée (RFLA).

2Nous vivons actuellement dans un monde où le flux d’échange devient de plus en plus croissant, au point de parler d’une rapidité au niveau national, intranational et international qui atteint des records incroyablement élevés! D’où la nécessité et l’urgence de la traduction, afin d’être en contact permanent avec cet échange culturel mondial. D’où également la naissance d’une nouvelle science, la traductologie, qui profite amplement des prouesses technologiques les plus modernes, mais qui ne peut, en aucun cas, se passer de l’intervention humaine. C’est ce dilemme entre le cerveau humain et le développement incessant de l’intelligence artificielle, de l’automatisation de certaines tâches langagières, par le biais de logiciels de traduction, des mémoires de traduction ou de corpus dits parallèles, qui met les traducteurs et les interprètes dans une situation « inconfortable ». En fait, leur rôle devient essentiel face à des machines toujours plus performantes!

3L’intérêt de ce numéro réside dans le traitement de la traduction en partant d’expériences personnelles, c’est-à-dire à travers l’exercice professionnel au sein des institutions européennes qui comprennent 24 langues officielles pour 28 pays de l’Union européenne. Il est intéressant de noter les différents aspects liés à la traduction (coût économique, traduction juridique et financière, etc.) avec la naissance de la traductologie, née dans les années 1970 en France, par exemple, et considérée comme une nouvelle discipline qui s’est démarquée, peu à peu, de la littérature, des études littéraires et de la linguistique. C’est ce « détachement » qui a permis de voir des philosophes qui s’intéressent à la traduction comme Walter Benjamin (1892-1940), des polyglottes comme Georges Steiner (1929), des romantiques comme Antoine Berman (1942-1991), des traducteurs des textes sacrés comme Henri Meschonic (1932-2009) ou André Chouraqui (1917-2007), des pédagogues comme Jean-René Ladmiral (1942) ou des théoriciens de la langue comme Georges Mounin (1910-1993). De ces travaux, et d’autres approches faisant intervenir l’herméneutique, la poétique et la théorie du langage, les oppositions binaires traditionnellement évoquées dans toute traduction sont remises en cause, telles que la lettre et le sens, la fidélité et la trahison, le sourcier et le cibliste, la langue et la culture, la pratique et la théorie, etc. Tout s’est passé comme si « les pôles que chacun de ces termes représente s’étaient rapprochés ou bien dissous dans un milieu consensuel » (p. 12). Ainsi, on préfère parler du sens plus que de la lettre, de la créativité au lieu de la fidélité ou de la trahison au texte, du fait culturel qui englobe la langue, d’une tendance naturelle qui distingue le cibliste et de la pratique qui peut se passer d’une théorisation générale. La linguistique peut intervenir ici dans le sens d’une étude des différences entre les langues en matière de traduction, donc une approche « descriptive », et non plus comme une discipline « prescriptive ».

4L’interprète, ou traducteur instantané et en simultané, est à la fois récepteur d’un message (ou d’un acte de parole au sens saussurien du terme) et co-émetteur (en très léger différé) d’un message parallèle. L’interprète se trouve ainsi dans une situation où se mêlent des approches différentes. L’interdisciplinarité est constatée par la présence de plusieurs langues, par l’utilisation de moyens de communication hétérogènes (discours oraux, textes, images, gestes et autres types de médias audiovisuels) et par l’implication d’un nombre important de participants dans la communication. Ce qui rend l’opération davantage plus complexe et difficile à gérer, c’est cette notion d’instantanéité qui prend en compte et en même temps plusieurs paramètres : les différentes facettes qui accompagnent l’acte de parole de l’individu qui parle, que ce soit en rapport direct avec le fait de l’interpréter au moment où il parle ou d’autres éléments que l’on doit prendre en compte (l’accent, l’idiolecte, la parole, le registre, le style). S’y ajoute une autre considération de taille : la présence physique de l’orateur à travers ses gestes, ses mimiques, ses rapports avec le public, sa façon d’occuper l’espace, etc.), les détails liés à cette situation, tels que l’environnement, la salle et la transmission du son. Il y a aussi le contexte général dans lequel on peut situer la communication (raison de la réunion, rôle de l’orateur, ses antécédents en tant qu’orateur et ses relations avec le public). Tout se passe comme si l’interprète cherche à s’approprier ou même à s’accaparer le discours de l’orateur dans sa totalité tout en demeurant présent, vif et concentré. Il est clair que des éléments linguistiques et non linguistiques s’entremêlent obligatoirement dans ce genre de situation. L’interprète, auditeur actif au moment de la prise de parole de l’orateur, devient vite corécepteur et même un second orateur, puisqu’il est amené à reproduire un acte de parole similaire au premier orateur, tout en étant le « produit » d’une autre réalité linguistique. C’est ce qui fait de l’interprète un auditeur particulier ou un artiste de l’éphémère (p. 49).

5De la théorie de la traduction (traductologie) et de l’interprétation à la pratique au sein de l’Union européenne où 28 pays se partagent 24 langues : voici un passage délicat pour quiconque voudrait passer au concret, aux subtilités et autres éléments dans toute opération de ce genre. Le multilinguisme européen a imposé le recours à la traduction, puisque chaque citoyen de l’Union doit pouvoir participer à la construction de l’Europe. Ainsi, il doit être constamment informé de ce qui se décide et doit avoir la possibilité de lire la législation de l’Union dans sa propre langue. Mais cet idéal démocratique se heurte à une réalité plus amère : l’anglais domine en tant que langue source et en tant que langue cible, suivi de loin par le français. Le nombre des traducteurs au sein de l’Union est estimé à plus de 5 000 individus. L’interprète, l’homme, demeure toujours indispensable et plus fiable malgré la présence de machines de plus en plus performantes.

6La traduction, aussi noble soit-elle dans ses principes et ses objectifs, peut s’avérer, dans des situations particulières, néfaste et pose ainsi des questions d’ordre moral. La censure ou la métacensure (ou justification de la censure) sont deux facettes d’un même procédé qui vise à mettre ou à soumettre un texte à des fins de propagande, politique ou autre, par exemple. La traduction est perçue, dans ce cas précis, comme étant une contamination idéologique potentielle (p. 111). Il est question ici des rapports que peut entretenir la traduction face à la censure ou à la propagande. Le traducteur se trouve face à un dilemme et se voit confronté à ses propres convictions, croyances et orientations. Il n’est pas une machine, un programme ou un logiciel. La censure franquiste de l’Espagne de 1938, par exemple, s’est largement inspirée, dans son entreprise malsaine, des modèles de propagande de l’Italie fasciste et de l’Allemagne nazie avec Goebbels. Le texte littéraire est instrumentalisé à des fins idéologiques qui servent les régimes dictatoriaux de l’époque. Cette instrumentalisation passe par une tendance à contextualiser le texte dans un schéma prédéfini (ce qui revient à dire qu’on finit par le tirer de son contexte ou le décontextualiser), suivi d’une analyse textuelle qui répond à ce dessin malhonnête, corrompu, manipulé et instrumentalisé pour lui assurer, en fin de compte, une réception, c’est-à-dire une large diffusion parmi la population.

7La traduction et l’interprétation sont nécessaires dans nos sociétés modernes, des sociétés essentiellement plurilingues et pluriculturelles. Le rôle de la personne humaine devient éminemment louable et indispensable, malgré le grand développement technologique et numérique que nous connaissons de nos jours. Mais cette avancée technique semble paradoxale vis-à-vis de l’incompréhension qui domine dans la société humaine et par rapport au fossé culturel qui sépare le Nord du Sud de la planète. Plus les technologies avancent, moins la communication assure une bonne compréhension et une entente entre les individus d’une même communauté sociale. Trop de communication a-t-il tué la communication? C’est à ce niveau qu’intervient la traduction avec tout ce qu’elle implique en théorie et en pratique, et avec tout ce qu’elle pose comme questions méthodologiques et techniques. Les défis actuels auxquels la traduction et l’interprétation doivent faire face de nos jours ne sont pas seulement techniques ou technologiques; ils sont surtout culturels. La traduction automatique n’arrivera pas à retransmettre les subtilités du langage, la métaphore, qui exprime une expérience humaine vécue ou imaginée, ou d’autres formes de style et d’expression. Le traducteur et l’interprète, en travaillant sur un texte écrit ou un discours prononcé, sont amenés à opérer des choix multiples face à des situations humaines qu’eux seuls sont capables d’appréhender et d’exprimer avec joie ou mélancolie, amour ou haine, respect ou rejet, estime ou dédain, humour ou désarroi, courage ou crainte… suivant des situations et selon des expériences vécues ou imaginées.

8Ce numéro de la Revue française de linguistique appliquée aurait pu avoir pour titre Les traducteurs et les interprètes face aux défis actuels, car il s’agit de cet individu capable d’assimiler les méthodes, de comprendre les situations, de tirer profit des nouvelles technologies… tout ceci en vue de procéder à un transfert adéquat et réussi des biens culturels d’une langue vers une autre et d’une culture vers une autre. C’est cette idée de passage ou passerelle qui fait l’originalité de ce traducteur et interprète, soucieux de rendre les tournures de style aussi expressives, avec la même chaleur ou peut-être presque la même, d’un texte tel qu’il est à un texte tel qu’il sera. Ces traducteurs et interprètes ne sont pas des transformateurs humains; ce sont des êtres humains capables de faire beaucoup plus qu’une machine qui traite une matière et un corpus d’une manière rigide puisque les données sont stockées, utilisées et mises à jour d’une manière automatique, synthétique, froide, objective et carrée. Mais le défi est hautement appréciable lorsqu’il est pris dans sa dimension culturelle. C’est à ce stade que l’homme assume son vrai rôle de créature pensante et possédant des sens et des sentiments. L’homme moderne, par ce fait culturel, cherche à savoir ce qui fait la vie des autres humains. La traduction et l’interprétation sont deux moyens qui peuvent l’aider à atteindre ses objectifs et ses aspirations.

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Pour citer

Abdelkrim Boufarra, Traduction et interprétation face aux défis actuels
Le français à l'université , 22-01 | 2017
Mise en ligne le: 22 mars 2017, consulté le: 26 avril 2017

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Auteur

Abdelkrim Boufarra

Université Mohamed Premier, Oujda (Maroc)

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