Le français à luniversité

Pratiques des langues en France

Abdelkrim Boufarra

Référence de l'oeuvre:

Boutet, Josiane, (2016), Pratiques des langues en France, Langage & Société, numéro 155, Éditions de la maison des sciences de l’homme, Paris, 146 pages.

Texte intégral

1La situation sociolinguistique en France actuelle est loin d’être facile à décrire et à cerner vu les pratiques langagières de groupes sociaux variés et diversifiés, vivant dans l’Hexagone, remettant ainsi en cause la notion de jacobinisme linguistique. Un jacobinisme issu de cette doctrine dominante d’État-Nation au lendemain de la Révolution française de 1789.  

2La dernière livraison de la revue spécialisée Langage & Société (premier trimestre de 2016) consacre un dossier de plus de 90 pages à cette question de pratiques des langues en France de nos jours. Des pratiques non seulement variées, mais riches sur les plans sociolinguistique et sociologique. L’intérêt de ce dossier est doublement appréciable. En effet, les approches théoriques hautement académiques sont nourries de données concrètes sur la situation linguistique en France en 2016.

3Josiane Boutet, qui a dirigé ce dossier, donne en introduction (p. 7-14) une vue d’ensemble sur les langues en France actuellement en préconisant de mener des enquêtes, seules capables de bien décrire les situations linguistiques et les pratiques langagières dans la société française. Ces enquêtes peuvent être de deux sortes : des enquêtes de nature qualitative, très en vogue depuis plus de cinq décennies en France et des enquêtes quantitatives, beaucoup moins nombreuses et très recommandées et recommandables de nos jours. Si les premières enquêtes s’intéressent à la question de pratique en relation avec l’usage des langues en France, qu’elles soient des langues régionales ou celles de l’immigration, les enquêtes qualitatives, quant à elles, font intervenir des disciplines variées, telles que la linguistique, la sociologie, la statistique ou la sociolinguistique, le but étant de dresser un « profil de locuteur » à partir d’un échantillon représentatif de la population concernée par tel ou tel usage langagier. Ce genre d’enquête est très répandu au Québec et en Suisse. La France a un retard à rattraper dans ce domaine. L’intérêt de ce dossier réside dans cet ensemble d’enquêtes menées dans les écoles, les cours de récréation, au sein des familles, dans la rue, dans les marchés, dans les lieux de travail, dans les petits commerces, etc. L’objectif est de nature multiple : faire un bilan sur ce que l’on sait (et sur ce que l’on ne sait toujours pas) des langues parlées en France en 2016 à partir d’enquêtes quantitatives, procéder à une sorte d’évaluation de ces enquêtes par rapport à notre connaissance réelle des pratiques des langues en France dans différentes situations sociales et établir un croisement des points de vue des linguistes et des sociologues; tout cela au sein de la famille, à l’école et au travail.

4Alexandra Fithon (p. 15-38) propose de donner un aperçu historique, presque un inventaire, des enquêtes menées sur les langues en France tout en insistant sur le fait que les données statistiques restent toujours rares. Ainsi, une première enquête nationale, menée en 1790, par l’Abbé Grégoire (1750-1831) a eu pour objectif majeur d’abolir l’Ancien Régime et de promouvoir l’unité de la nation par un usage exclusif de la langue française. C’est cette idée de jacobinisme, dans son versant linguistique, qui a mis le français en valeur, considéré comme un idiome afin de le distinguer du patois. Cette enquête, d’une portée essentiellement politique, s’adressait à des informateurs instruits tels que des prêtres, des juristes, des médecins, etc. Au lendemain de la Révolution française, la France comptait environ 30 patois. L’emploi du français était exclusif dans une quinzaine de départements seulement sur 83 existants, soit moins de 3 millions de personnes sur 25 millions que comptait la France à l’époque. La deuxième enquête a été menée en 1864 à l’initiative de Victor Duruy (1811-1894) alors ministre de l’Instruction publique. L’enquête, sous forme de 150 questions, portait sur l’usage du français, les conditions de vie des élèves, le matériel scolaire ou encore l’encadrement pédagogique. Ce questionnaire était adressé aux préfets, qui l’avaient transmis aux inspecteurs primaires, ceux des académies, et aux recteurs. Il en ressort que le quart de la population ne parlait pas français surtout en Bretagne, en Alsace et dans le midi occitan. Ces deux enquêtes étaient de nature indicative ou informative et souffraient d’une approche méthodologique. Il y avait une volonté politique qui voulait unifier le pays avec un usage exclusif du français. L’année 1945 marque le début des enquêtes d’échantillonnage avec la création de l’INED (Institut national d’études démographiques) et de l’INSEE (Institut national de la statistique et des études économiques) plus tard. Ce n’est qu’au début des années 1990 que l’on observe un intérêt particulier pour les bilans des études statistiques. Il est à noter qu’en France, les données démolinguistiques font généralement défaut; la raison en est l’absence de l’idée de catégorie linguistique. Contrairement au Canada, par exemple, où existent des « francophones », des « anglophones » et des « allophones », la France préfère plutôt parler des « nationaux » par rapport à des « étrangers » ou des « non-immigrés » face à des « immigrés », ce qui est loin de refléter une réalité sociale ou sociolinguistique au sein de la société française. À noter aussi, ce désintérêt de la part des démographes et des statisticiens pour la question des langues en France. Ce jacobinisme linguistique a fini par instaurer un monolinguisme de l’État qui a rendu tabou tout discours sur la diversité linguistique en France.

5Louis-Jean Calvet (p. 39-59) pose la question des pratiques linguistiques en abordant la terminologie qui accompagne cette question en France de nos jours, selon une enquête publiée en 2013 concernant 24 pays d’Europe. Il en résulte une remise en cause de nombreuses idées reçues, en l’occurrence celles véhiculées sur le plan sociolinguistique. Un problème concerne, déjà, des appellations comme cette notion de langues officielles, nationales, régionales, celles des migrants, etc. C’est ainsi qu’on a l’habitude de définir les langues nationales comme étant des langues officielles d’une « nation-État »; une définition surprenante, car elle suppose un mélange entre deux notions bien distinctes : la langue officielle de l’État et les langues nationales. Un autre problème subsiste concernant les langues étrangères, définies comme des langues qui ne sont pas apprises ou utilisées à la maison, mais qui sont apprises et enseignées à l’école et utilisées comme moyen de communication hors du cadre scolaire. Louis-Jean Calvet considère cette définition comme étant un peu alambiquée, car aucune allusion n’a été faite concernant ces mêmes langues, utilisées dans d’autres pays (et non pas uniquement et pas nécessairement sur le territoire national français). Les langues régionales ou minoritaires, quant à elles, sont définies comme des langues traditionnellement utilisées dans un territoire donné d’un État par les ressortissants de ce même État qui constituent un groupe numériquement inférieur au reste de la population de cet État. Il s’agit d’une appellation donnée par la Charte européenne des langues. Il s’agit de même d’un consensus approuvé par l’ensemble des pays de l’Union européenne. Nous avons, donc, une approche institutionnelle lorsqu’il est question de langues : officielle et/ou nationale, d’un critère de localisation géographique soit dans les frontières (dans le cas des langues régionales) soit hors des frontières (dans le cas des langues étrangères ou celles des immigrants) et d’un critère statistique (les langues minoritaires). Louis-Jean Calvet souligne, par la suite, que ces qualificatifs ne sont pas nécessairement exclusifs les uns les autres; c’est-à-dire qu’ils peuvent se cumuler sans qu’il y ait tension ou contradiction. Ainsi, une langue peut être à la fois officielle et régionale comme le catalan, le basque et le galicien en Espagne, par exemple. La Suisse présente le cas d’une langue qui peut être régionale et nationale en même temps. Le romanii, le turc et le grec sont des exemples de langues minoritaires et non régionales à Chypre. L’espagnol ou le portugais sont soit des langues étrangères soit des langues de migrants en France, tout comme l’arabe au lycée et chez les migrants, surtout maghrébins. Le basque ou le catalan sont deux langues régionales et étrangères. Le francique, langue parlée par les travailleurs français qui vivent à la frontière entre la France et le Luxembourg, est une langue régionale, une langue étrangère et une langue de migrants. La situation linguistique est, comme on le voit, loin d’être claire; d’où la nécessité de reposer la question des langues en adoptant un critère de classement. Ce critère doit répondre à des questions plus percutantes, par exemple : à quoi servent les langues dans la société ? (un critère fonctionnel), le degré d’attachement à une langue (critère identitaire), la communication transfrontalière (critère international), le degré de transmission d’une génération à une autre (critère de vitalité), la réponse à des demandes de revendication (critère politique), le volume de production culturelle passée et présente (critère culturel), etc. Ces critères pris en compte, séparément et/ou conjointement, permettent de revoir la situation linguistique en France sous un angle différent. Il est intéressant de constater cette situation qui peut prêter à confusion : l’État centralisateur, prônant un jacobinisme linguistique exclusif en faveur du français, a fini par mettre en péril les langues régionales. Mais les migrants, d’un autre côté, ont importé leurs langues, au point qu’on peut voir une personne dont la langue maternelle n’est pas le français parler arabe ou soninké beaucoup plus que le breton ou le basque. Il s’agit d’une mutation historique. Nous passons « lentement d’une diversité endogène, en péril, à une diversité exogène, issue de la migration, en progression » (p. 51). « Les langues régionales et minoritaires sont, pour la charte européenne, tout sauf des langues de migrants. Or, c’est le contraire qui se met en place sous nos yeux, une diversité d’origine exogène s’imposant à la place d’une diversité d’origine endogène ». Un constat alarmant qui interpelle surtout les sociolinguistes et sociologues français. De ce fait, une communauté linguistique est loin d’être une réalité sociolinguistique, car elle présuppose l’existence d’un groupe de locuteurs homogènes et parlant une langue commune (des monolingues). Louis-Jean Calvet propose de parler plutôt de communautés sociales et d’identités linguistiques (au pluriel).

6Françoise Rouard et Frédéric Moatty (p. 61-98) s’intéressent aux pratiques langagières et aux langues de travail moyennant des données statistiques. Ils ont orienté leur recherche vers les discours ou écrits qu’on utilise dans le cadre du travail, notamment le français dans les entreprises. Le français demeure la langue première de travail en France et, sans surprise, l’anglais est la langue étrangère la plus utilisée (89 %), suivi des langues de pays frontaliers : l’allemand (4,7 %), l’espagnol (1,8 %) et l’italien (1,4 %). L’article nous permet d’avoir une idée très claire sur l’écriture et la lecture en français, sur papier ou sur écran tactile, dans les entreprises françaises. Il nous renseigne même sur l’usage du vouvoiement et du tutoiement entre les salariés et les cadres avec leur supérieur hiérarchique direct dans les firmes, surtout celles qui embauchent plus de 1 000 personnes. L’article comprend beaucoup de tableaux et de statistiques sur l’usage des langues au travail, sur la compréhension, la lecture et l’écriture de documents imprimés ou transmis par courrier électronique, etc.

7La lecture de ce numéro, d’une grande qualité académique, nous permet de revoir des notions, traditionnellement reprises dans la sociolinguistique classique, d’une manière pensée et réfléchie, car il s’agit de situations linguistiques et de pratiques langagières en pleine mutation et en mutation constante. L’observation de comportements sociaux peut s’expliquer par des changements opérés sur les langues qu’on utilise dans une société donnée et vice versa. L’intérêt de ce dossier est double : théorique et pratique. L’inventaire, le bilan et l’analyse de données relatives aux pratiques des langues et aux situations langagières en France, notamment, nous permettent de savoir qu’il existe actuellement dans l’Hexagone 75 langues régionales ou minoritaires. Ainsi, l’alsacien, le breton, le corse, le picard, le provençal, le limousin, le vendéen, l’occitan, le normand, l’auvergnat, le lorrain, le savoyard, le landais, le charentais, le niçois, le béarnais, l’ardéchois, le gascon, etc., peuvent paisiblement côtoyer l’arabe (marocain, algérien ou tunisien), le berbère ou le kabyle, le portugais, le catalan, le créole, le turc, le malgache, l’arménien, le cambodgien, le bambara, le wolof, le comorien, le gitan, etc. Une nouvelle Tour de Babel !

8Nous conseillons la lecture et la relecture de ce dossier d’une grande érudition scientifique.

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Pour citer

Abdelkrim Boufarra, Pratiques des langues en France
Le français à l'université , 21-04 | 2016
Mise en ligne le: 19 décembre 2016, consulté le: 19 mars 2019

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Auteur

Abdelkrim Boufarra

Université Mohamed Premier, Oujda (Maroc)

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