Le français à luniversité

Plurilinguisme et pluriculturalisme. Des modèles officiels dans le monde

Abdelkrim Boufarra

Référence de l'oeuvre:

Lane-Mercier, Gillian, Denise Merkle et Jane Koustas (dir.), (2016), Plurilinguisme et pluriculturalisme. Des modèles officiels dans le monde, Presses de l’Université de Montréal, Montréal, 174 pages.

Texte intégral

Le plurilinguisme et le pluriculturalisme sont deux aspects presque complémentaires dans toute société humaine moderne et post-moderne. Cette variété de langues et de cultures (et dans les langues et dans les cultures) ne signifie pas nécessairement une richesse; tant les données réelles, observées, analysées et étudiées de près, à partir de cas concrets et précis, conduisent à « minimiser » cet aspect « positif » de surface. Or cette richesse, louable en soi et bénéfique en théorie, cache une disproportion, parfois énorme, parmi un ensemble de langues et de cultures partageant une aire géographique, délimitée par des frontières, issues des fondements de l’« État-nation » du 18e siècle en Europe et ailleurs. Cette idée de « jacobinisme linguistique » se heurte, en fait, à une réalité d’une autre dimension socioculturelle.

1L’intérêt de cet ouvrage réside dans l’étude approfondie de situations linguistiques ayant fait l’objet d’une politique linguistique officielle ou étatique, avec des données historiques incontournables et d’autres mises à jour au moment de la rédaction de cet ouvrage collectif datant de 2015. C’est cette approche linéaire dans le temps et dans l’espace qui a permis de donner des « modèles » de langues réparties sur les cinq continents d’une manière remarquable et d’une grande réussite au niveau des méthodes d’analyse, d’approche et d’étude. Les différentes situations linguistiques, décrites dans cet ouvrage, sont complexes au point de se demander s’il existe une politique linguistique efficace qui a réellement réussi. La différence essentielle réside dans cet écart entre une réalité linguistique et une réalité sociale sans qu’elles se chevauchent nécessairement ou se complètent ou se croisent, car la société humaine connaît de profondes mutations dues essentiellement au mouvement migratoire, très ancré dans l’histoire des populations, mais très accentué de nos jours du fait des guerres et des conflits ethniques un peu partout dans le monde.

2L’idée d’une société humaine homogène est une utopie qui a servi, un temps, à forger l’autre, l’idée de l’État-nation monolingue, au nom de l’intérêt général, de la liberté et de l’égalité devant la loi. En reconnaissant, de nos jours, le caractère pluriel et hétérogène des sociétés au niveau des langues et des cultures, il y a lieu de se demander si les modèles officiels actuels en vigueur ont réussi à prendre en considération des faits de société en pleine mutation et en mouvement incessant. Reconnaître le droit à la différence, est-ce suffisant pour représenter toutes les minorités dans la société humaine d’aujourd’hui ? C’est la question centrale que soulève l’étude de neuf situations linguistiques dans neuf pays, des situations confuses et complexes aussi bien en Amérique, en Europe, en Afrique qu’en Asie (le Canada, le Luxembourg, la Belgique, le Burundi, le Nigéria, la Chine, la Guinée équatoriale, l’Inde, le Danemark), autant en ce qui concerne le cas de langues naturelles que celui du langage des signes en situation de surdité avec le danois signé. Il serait intéressant de comparer ces situations afin de mieux comprendre les réalités sociolinguistiques et culturelles dans ces pays. Des réalités qui sont observées, principalement, au niveau de l’éducation et de l’enseignement et au niveau du transfert culturel comme la traduction.

3La Belgique, depuis sa naissance officielle en 1830, avait pour intention d’adopter une seule langue, le français, aux dépens du néerlandais, très répandu et très ancré parmi la population belge. Les politiques linguistiques adoptées dans ce pays passaient obligatoirement par la traduction administrative, législative et juridique et par l’école, où l’enseignement du néerlandais est toléré dans les écoles primaires depuis 1914. La Belgique est, de ce fait, un état bilingue dans sa structure et dans ses politiques. Le Luxembourg, quant à lui, est, peut-être, le pays le plus confus d’Europe. Étant un état officiellement plurilingue (le français, l’allemand et le luxembourgeois), il est confronté à une forte présence de populations italienne et portugaise (lusophone), sans négliger la diffusion croissante de l’anglais dans l’ensemble de la population. Mais ce plurilinguisme officiel, voire officieux, est confronté à une autre réalité. Le luxembourgeois est considéré comme une langue maternelle, l’allemand est la langue d’alphabétisation pour tous les élèves et le français n’est enseigné qu’à la deuxième année de l’étude primaire. Le luxembourgeois, un mélange d’allemand et de français ou Mischkultur, ne commence qu’au lycée avec un seul cours d’une heure hebdomadaire ! Ce plurilinguisme devient plus confus lorsque la loi de 1984 donne le statut de langue nationale au luxembourgeois et celui de langue administrative à l’allemand et au français. La maîtrise du luxembourgeois est devenue la clé de la réussite sociale et professionnelle et la condition première pour toute demande de nationalité et de naturalisation. Il résulte de cette situation inconfortable une tendance à favoriser « un monolinguisme politique dans une société plurilingue » (p. 39). Le modèle trilingue officiel constitue, dans les faits, un obstacle à la participation politique et à la promotion socioprofessionnelle au Luxembourg. Cette situation est presque identique au Burundi, qui reconnaît deux langues officielles, le français et le kirundi, le kirundi étant aussi considéré comme étant une langue maternelle. Mais il y a, en plus, une forte présence de l’anglais et d’une autre langue locale : le kiswahili. De ce fait, le Burundi adopte une politique éducative plurilingue contrairement au Canada, qui a adopté un bilinguisme officiel (anglais, français).  

4Nous avons en Chine presque la même situation, mais avec un statut différent des langues et des dialectes dans ce pays. Le mandarin et le cantonais sont en conflit permanent, quoique le mandarin occupe une place centrale dans la politique linguistique en Chine, qui passe par sa promotion dans les médias, au sein de la famille et dans l’éducation. Le cas du Nigéria, quant à lui, est l’exemple type d’une politique linguistique et culturelle hâtive et catastrophique. Ce pays a adopté, en 1996, le français comme langue officielle, alors qu’il était considéré auparavant comme une langue étrangère. Cette décision est hautement géopolitique. Le Nigéria se sentait obligé d’intégrer le français, étant entouré de pays francophones. Il adopte donc le bilinguisme officiel (anglais-français), comme au Canada. Mais l’anglais est tellement répandu parmi la population que l’officialisation du français paraît comme un leurre ! Le projet de francisation de la population nigériane est un échec total, étant donné que ce pays, qui compte 36 États (Abuja étant la capitale nationale), est le plus peuplé en Afrique (181 millions d’habitants en 2015) et le plus multilingue (avec 646 langues locales endogènes et d’autres langues locales exogènes), sans négliger la présence de la langue arabe ainsi que l’adoption, depuis 1979, de trois langues nationales : le haoussa dans le Nord, le yourouba dans le Sud-ouest et l’igbo dans le Sud-est. On peut ajouter, à ce puzzle linguistique, un pidgin anglo-nigérian, qui assume une fonction officielle tout comme l’anglais. Les trois langues considérées comme officielles et réparties géographiquement ne sont, en fait, que des langues régionales. Le français, quant à lui, quoique jouissant du statut de langue officielle, est concrètement une langue étrangère; la raison essentielle réside dans la politique éducative du pays, la pénurie des professeurs de français et l’absence des enseignants qualifiés.

5La Guinée équatoriale (ancienne colonie espagnole entre 1858 et 1968) adopte l’espagnol comme langue officielle dans les domaines exécutif, législatif, judiciaire, éducatif, dans les médias et même la religion. Le français devient une langue officielle en 1998 tout comme le portugais, en 2011. Trois langues bantoues et deux langues créoles (l’une à base lexicale portugaise, l’autre anglaise) sont également présentes dans ce pays. La Guinée équatoriale considère les langues autochtones comme faisant partie intégrante de la culture nationale. Cette reconnaissance est loin de régler le problème d’inégalité concernant le statut des langues dans ce pays qui n’a pas encore tranché entre langue coloniale et langue autochtone. L’Inde se situe peut-être à l’opposé de l’exemple précédent. Parmi les 6 661 langues maternelles et les 122 langues les plus répandues, dont 22 langues officielles, le hindi est élevé au rang de la langue officielle de l’Inde alors que l’anglais assume la fonction de langue officielle associée. L’Inde se distingue vis-à-vis de plusieurs pays par des politiques éducatives qui favorisent la connaissance des cultures et des langues locales et par la traduction de l’anglais vers le hindi (plus précisément).

6Mais quelle politique linguistique et culturelle adopter dans des situations de handicap comme dans le cas de la surdité ? Voici une question qui nous interpelle tous au moment où la tendance générale est à la reconnaissance et à la défense des revendications des minorités culturelles, politiques, ethniques, sexuelles et autres. La surdité, un handicap invisible (pas de signe extérieur, pas de fauteuil roulant, pas de canne blanche), exige un effort considérable dans des situations linguistiques vraiment complexes. Cette complexité devient davantage encore plus difficile à gérer dans le cas d’une situation plurilingue. La surdité pose également le problème de la relation avec l’Autre dans un contexte précis, celui de la communication. Outre la question de la revendication du droit à la différence, il s’agit ici de reconnaître aussi le droit à la différence au nom d’une culture et d’une communauté « sourdes ». L’expérience de deux pays scandinaves, le Danemark et la Suède, est vraiment un modèle à suivre. Le langage des signes est « dépassé » au profit du danois signé et du suédois signé.

7Cet ouvrage collectif, d’une grande valeur académique, a réussi à poser la question du plurilinguisme et du pluriculturalisme d’une manière plus concrète, loin des clichés et des discours qui vantent les différences des langues et des cultures sans les situer dans un contexte socioculturel concret et précis. L’analyse des neuf pays plurilingues et pluriculturels permet de concevoir les modèles proposés selon les politiques linguistiques et éducatives adoptées dans chaque pays séparément, dans la perspective de les étudier toutes par la suite. L’ouvrage a su et a pu soulever les vraies questions pouvant être observées dans des situations multiples, c’est-à-dire complexes au niveau des langues et des cultures, loin d’un discours creux ou d’un slogan populiste. La typologie des politiques linguistiques menées dans quelques pays, un peu partout dans le monde, serait réellement un exemple à suivre avant d’agir et d’intervenir pour les autres pays et les autres langues et cultures. Nous conseillons aux décideurs de lire cet ouvrage avant d’agir et d’intervenir sur une langue dans une société. L’ouvrage est d’une érudition et d’une qualité louables au point de proposer de le traduire dans d’autres langues et de lui assurer, ainsi, une grande diffusion.

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Pour citer

Abdelkrim Boufarra, Plurilinguisme et pluriculturalisme. Des modèles officiels dans le monde
Le français à l'université , 21-04 | 2016
Mise en ligne le: 19 décembre 2016, consulté le: 18 janvier 2019

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Auteur

Abdelkrim Boufarra

Université Mohamed Premier, Oujda (Maroc)

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