Le français à luniversité

Le français ou le « francophone » : les enjeux sociolinguistiques

Abdelkrim Boufarra

Texte intégral

1La langue est le moyen le plus mystérieux qui permet la transmission des connaissances et des expériences, individuelles et/ou collectives, à travers les temps, les époques et les périodes. De ce fait, la langue humaine est loin d’être un simple instrument de communication; elle est la communication avec tout ce qu’elle engendre d’implications théoriques et pratiques au sein des sociétés et parmi les individus.

2Le français, langue de choix pour une communauté dite « française », d’une part, et « francophone », partielle ou totale, d’autre part, est ce moyen qui permet les échanges entre plusieurs individus et divers groupes, peuples et populations. Ils sont estimés à presque 274 millions de locuteurs français (273,8 millions pour être précis), selon le rapport sur la langue française dans le monde 2014, publié par l’Observatoire de la langue française (désormais OLF) de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF). Ce rapport, qui paraît tous les quatre ans, part d’une définition assez simpliste de ce qui est désigné comme francophone : « toute personne capable de parler en français »1 !Cette aptitude à parler en français est le seul critère mis en avant pour qualifier (voire quantifier) une personne comme étant « francophone ». D’autres compétences, comme la lecture ou l’écriture, sont occultées au profit d’une expression orale en français, sans prendre en considération le degré de respect de la « norme » établie par ce même « français » qui, outre cet aspect normatif de la langue, fait une distinction nette entre ce qui est « français » d’une part, et ce qui est « francophone » d’autre part. Ce critère, lié à l’oralité, pose problème dans la mesure où aucune « référence » à cette norme n’a été définie ! Parler en français, c’est respecter les « lois » phonétiques et phonologiques de ce même français tel qu’il est censé se pratiquer à Paris ? Et même à Paris, dans quels arrondissements de la ville ? Le Quartier latin ou la Goûte d’Or ? Que dire des autres villes françaises ? Que dire des autres pays francophones ? Allons-nous jusqu’à privilégier une francophonie à une autre ? Le Québec serait-il plus proche de la norme que Dakar, par exemple ?

3Il semble que ce critère de capacité (de performance !) à parler en français pose problème au niveau de la définition, qui semble ambigüe, floue et confuse.

4Les données statistiques hissent le français à la cinquième place mondiale, selon le nombre des locuteurs parlant, peu importe comment, le français. Ils sont de l’ordre de 45 % en Europe de l’Ouest, 33 % en Afrique subsaharienne et Océan Indien, 10 % en Afrique du Nord, 7 % en Amérique et aux Caraïbes, 2 % en Europe centrale, orientale, balte et au Moyen-Orient et 1 % en Asie et Océanie2. En outre, le français est une langue officielle dans 29 états et 19 régions, départements ou collectivités dans le monde.

5Mais si l’on compare ces chiffres avec ceux avancés par le site ethnologue.com, nous constatons qu’il y a une différence de taille entre le rapport de l’OLF et ce site, la raison étant que, dans le second cas, on part d’une distinction nette entre les locuteurs natifs du français (L1) et entre ceux qui l’utilisent comme deuxième langue (L2).

6Le français, selon ethnologue.com, est utilisé par presque 63 millions de personnes en France. Soixante millions l’utilisent comme première langue à en croire les données de la Commission européenne de 2012. Ces locuteurs seraient presque 3 millions à l’utiliser comme deuxième langue. Ce qui donne un total global des locuteurs de la langue française dans tous les pays de l’ordre de 229 582 000 locuteurs (dont 76 096 430 locuteurs L1 et 153 485 770 comme L2). Le français occuperait donc la 14e place selon le nombre des locuteurs (cf. Louis-Jean Calvet, 2017 : 155). Mais ce classement serait vite reconsidéré si l’on prenait en compte le statut des langues et le nombre des pays dans lesquels elles sont officielles ou nationales. Dans ce cas de figure, le français se classe deuxième juste après l’anglais. Autrement dit, les critères déterminent largement la place de la langue ainsi que ses fonctions !

7Revenons un peu à cette définition concernant le fait de parler en français. Parler en français occasionnellement ou continuellement aux côtés d’autres langues ou patois ou ne parler qu’en français (d’une manière exclusive) ? S’agit-il d’un bilinguisme, d’un plurilinguisme ou d’un monolinguisme selon les cas et les situations ? Mais parle-t-on réellement le français, dans sa variété haute, ou même en français, dans un style plus relâché,de nos jours à Paris, par exemple ? Je pose la question à la suite d’une expérience personnelle vécue à Paris depuis plus de trois décennies. Je préfère passer mes vacances du mois d’août dans la capitale française. Je me suis fait une sorte de cartographie « sonore » de l’utilisation de ce français dans les arrondissements de Paris et la banlieue proche; au point de me demander si le français n’est pas en train d’évacuer la métropole pour laisser la place à des patois qui se bousculent et se cherchent une place dans le métro, dans les marchés, dans les magasins et quartiers communautaires ! Une enquête de terrain serait pertinente dans la mesure où elle révélerait que le français n’est plus « audible » dans tout Paris ! Et même lorsqu’il l’est, il est « déformé » et « confus » ! C’est ainsi qu’un vendeur pakistanais, par exemple, pourrait proposer de vous vendre du « Mésh », s’agissant de « maïs » ! Donc, il faut voir ce que vous écoutez ! Allons-nous jusqu’à dire que « le français n’habite plus la France », comme l’avait souligné Régis Debray (2017 : 49) ?

8Et quand ce français est utilisé, il est plutôt « déformé », « haché » et même « fâché » ! En plus, le mode de vie accentue cette tendance à « américaniser » des concepts et des notions. L’Homme festif ou Homo Œconomicus domine de nos jours. L’anglais américain marque sa forte présence sur le territoire français comme ailleurs en Europe. Ce qui donne un français qui rappelle curieusement, mais d’une manière beaucoup plus corrompue, le « franglais » de René Étiemble ! Ce « franglais » que fustigeaient les tenants d’un purisme et d’un protectionnisme en faveur de l’emploi d’un français « pur » et « clair ». L’on comprend aisément cette attitude négative à l’égard de tout ce qui aurait pu être considéré comme étant un emprunt de l’anglais. Mais l’attitude hostile envers ce « franglais » répondait, dans les années soixante-dix du vingtième siècle, à une politique basée sur la mise en valeur de tout ce qui est français, issue d’un « jacobinisme » global faisant de l’État-nation la référence, par excellence, à une France nationale et centrale ! De nos jours, ce « franglais » a cédé la place à un « globish » qui rend le français perméable à l’emprunt anglais (américain), surtout dans le domaine des services, affaires et nouvelles technologies. Il s’agit d’un emprunt au sens technique du vocable, sans référence culturelle. Un emprunt anglo-américain certes, mais qui ne sert qu’à la communication. Le temps de l’emprunt culturel est révolu pour un autre, un nouveau, emprunt « prêt-à-porter », « utilisable et jetable ». Si le verbe dominait au temps du « franglais », c’est le chiffre qui prend le dessus à l’époque du « globish ». Nous assistons actuellement à un basculement des modes culturels, qui doivent être étudiés d’une manière plus approfondie.

9Ce français moderne est donc confronté à trois défis majeurs :
D’abord, le communautarisme et le repli identitaire font que ce français devient presque inaudible en France même. Ensuite, il existe une sorte de déformation et de distorsion de ce même français lorsqu’il est utilisé parmi ces communautés pour les besoins d’une communication extraterritoriale ! Enfin, ce français se trouve dans une situation inconfortable face à un américanisme ravageur et triomphant économiquement et linguistiquement. Ce français est en train de devenir perméable face à des tournures de style venant d’un anglais-américain ou d’un « globish » qui ne sert qu’à la communication au sein des startups en tout genre !

10Il est possible d’ajouter un quatrième défi en relation étroite avec le deuxième point. Cette distorsion ne concerne pas le français dans l’Hexagone, mais ce français dans l’espace francophone; au point de se demander si le français est en train de prendre deux formes qui conduiraient à voir la « norme » du français « standard » et « standardisé » voler en éclats face à un français plus local, surtout sur le continent africain, vivier de ce français de demain. Une langue qui se détache, de plus en plus, du « français parisien » et qui exprime des réalités locales. Un français « glocal », en quelque sorte ! Un français qui se « marocanise » au Maroc, à titre d’exemple. Il en est de même pour d’autres lieux et d’autres situations. Est-ce la faute à ce modèle d’intégration en France qui prônait plutôt la notion d’intégration (voire assimilation) qui a fini par négliger l’aspect linguistique et surtout sociolinguistique dans cette transformation qui accompagne ce français de Paris, ce français de l’Hexagone et ce français dans l’espace francophone ? Le modèle culturel français n’est-il pas appelé à reconsidérer ses choix et priorités en matière de langue et de communication en France et dans l’espace francophone ?

11Prenons l’exemple de la situation linguistique du français au Maroc de nos jours. Ce français peut être observé de deux manières différentes : il existe une variété haute qui respecte la norme, c’est-à-dire le bon usage, le bel usage, une tendance qui consiste à trop respecter les règles de grammaire et de prononciation, au point de parler d’un passage d’une correction à une hypercorrection, et un français qui s’adapte à la réalité marocaine. Dans le premier cas, le français joue le rôle d’une langue « sacralisée » à l’instar de l’arabe classique (F. Benzakour, 2002 : 32) et, dans le second cas, nous avons un français qui nécessite d’être traduit (en français), car il est plutôt collé à une situation marocaine sémantiquement, lexicalement et même phonétiquement ! Un français local qui est en train de prendre plus d’ampleur par rapport à ce premier français « classique » qui est le privilège d’une classe sociale en voie de disparition !

12Alors comment qualifier ce français marocain, ce français qui se marocanise, qui se localise et qui se répand d’une manière soutenue ? Un français hors norme ou un français francophone ? Ou un francophone tout court ?

13La situation de ce français se complique davantage au Maroc, puisque le statut du français standard n’est pas clairement défini. Il n’est pas une langue officielle. Il n’est pas une langue étrangère. Il n’est pas une langue seconde. Il est présent, sans plus ! S’ajoute à cela la situation fragile de ce français face à l’hégémonie anglo-américaine. L’absence d’une politique linguistique réelle et efficace au Maroc met ce français dans une situation inconfortable. Il est présent, mais il rappelle un passé colonial. Il s’enseigne dès la première année du primaire dans les écoles publiques marocaines à partir de la rentrée scolaire 2017-2018, mais n’a pas de statut particulier. Il s’appelle juste le français. Mais lequel, pour être plus précis ?

14Nous voulons donc insister sur une « nouvelle » forme de distorsion. Elle ne signifie pas seulement le fait de parler un « français approximatif », mais il y a aussi le fait que ce même français standard et ce français local n’ont pas de statut particulier, clair et définitif. Ce qui donne à comprendre l’ambigüité qui s’ajoute à ce que connaît ce français dans l’Hexagone et hors des frontières. Par ailleurs, la nécessité de trouver des appellations définitives à ces deux français qui existent et coexistent se révèle.

15Le rôle de l’Académie française ne doit plus consister à veiller sur le seul « emploi » pur et éloquent du français (selon l’article 24 de son statut), mais à se pencher sur cette nouvelle réalité sociolinguistique qui met le français face à ces trois défis majeurs (cités ci-haut) qui pourraient changer le « destin » de cette langue belle, charmante et très élégante. La pureté et l’éloquence, telles qu’elles sont définies par l’Académie française, par cette instance officielle, seraient des notions à prendre avec plus de souplesse et moins de rigueur; vu l’état de ce français actuel, un français en pleine mutation, donc vivant et vivace.

16Il s’agit, en fin de compte, d’une langue que nous aimons et nous chérissons.

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BIBLIOGRAPHIE

Ager, Dennis E., (1996), « Francophonie » in the 1990’s. Problems and opportunities, Multilingual Matters LTD, Clevedon, Philadelphia and Adelaide.

Benzakour, Fouzia, (2002), « Le français au Maroc. Normes et identités », Langues et Linguistique, numéro 28, Université Laval, Québec, p. 27-43.

Calvet, Louis-Jean, (2017), Les langues : quel avenir ? Les effets linguistiques de la mondialisation, CNRS Éditions, Paris.

Debray, Régis, (2017), Civilisation. Comment nous sommes devenus américains, Gallimard. Paris.

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Notes

1  OIF, 2014, La langue française dans le monde, Nathan, page 7.

2  Ibid., p. 9.

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Pour citer

Abdelkrim Boufarra, Le français ou le « francophone » : les enjeux sociolinguistiques
Le français à l'université , 22-03 | 2017
Mise en ligne le: 25 septembre 2017, consulté le: 13 décembre 2017

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Auteur

Abdelkrim Boufarra

Université Mohamed Premier (Maroc)

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