Le français à luniversité

Résistibles plurilinguismes : retours sur des tensions

Patrick Dahlet

Texte intégral

1Quoi qu’en disent nos convictions et nos désirs, qui le projettent comme une garantie de meilleure entente et de plus grand bonheur, le plurilinguisme est un monde de tensions pour le plus grand nombre. L’idéal du bien commun et de l’enrichissement personnel y cohabite en pratique avec le conflit, la discrimination et le déchirement, quand il se vit à travers le prisme de la domination et/ou de l’imposition d’une langue et d’une collectivité sur d’autres.

2C’est sur cette dynamique de tensions qu’on se propose de faire retour ici : placer sous la loupe les perturbations et les résistances qui l’accompagnent à l’échelle des personnes et des sociétés, considérant que c’est ainsi qu’on se donne le plus de chances de transformer le scénario plurilingue rêvé en un pivot effectif d’intégration éducative et sociale, autrement dit de produire les conditions d’un contre-mouvement qui ordonne la rivalité à la réciprocité des langues et des identités de la multitude.

3Ce qui fait en ce sens la trame des six contributions qui suivent, c’est l’expérience et l’analyse d’effets de déstabilisation et d’inhibition de plurilinguismes vécus dans des contextes variés (Amérique latine, Afrique, Asie, Europe), tous pourtant marqués par des déclarations et des initiatives institutionnelles en faveur de l’intégration et de la valorisation de la diversité dans le creuset de l’espace national.

4On trouvera ainsi, après une ouverture par un questionnement de la norme monolingue qui oriente l’enseignement scolaire ivoirien au regard des frictions sociales qu’elle engendre et du rendement avéré des interactions plurilingues des élèves dans l’enceinte de la classe (Koia Jean-Martial Kouamé), successivement : un récit de fiction qui condense la panique bien réelle induite par l’effet en retour sur l’amazighe du jeune Mohamed de l’incompréhensible leçon en arabe de son instituteur et de la sorte de jubilation que procure aux gamins la formation de locutions impossibles dans l’épreuve de cette incompréhension (Abdellah Baïda); une approche du malaise de locuteurs caribéens et sud-américains d’avoir à se dire dans des langues d’inégale légitimité (Patrick Dahlet) ; une argumentation des stratégies identitaires de la communauté Garifuna confrontée au Honduras à des préjugés linguistiques diffamants à son égard (Santiago Ruiz) ; un double témoignage intime sur les obstacles qu’on doit affronter au Vietnam quand on persiste à apprendre et à enseigner le français plutôt que la langue géante du marché (Nguyen Thi Anh Dao et Ha Minh Phuong) et, en conclusion, une typologisation contextualisée de la variabilité des effets de contraction et/ou d’ouverture produits par les tensions de tout accommodement plurilingue et l’affirmation de la nécessité de leur intégration éducative de plein droit, sous peine de manquer l’émancipation que l’on en attend (Jean-Claude Beacco).

5Au-delà de l’évaluation de l’outrance monolingue et de la difficile reconnaissance d’une destinée plurilingue, même lorsqu’elle est apaisée, toutes les contributions ont en vue des locuteurs plurilingues qui, en faisant l’épreuve de leur étrangéité d’entre-langues, se retrouvent porteurs de singulières ressources d’expression, d’accueil et de transformations.

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Pour citer

Patrick Dahlet, Résistibles plurilinguismes : retours sur des tensions
Le français à l'université , 19-03 | 2014
Mise en ligne le: 23 septembre 2014, consulté le: 18 janvier 2019

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Auteur

Patrick Dahlet

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