Le français à luniversité

Autour d’Émile Benveniste

Patrick Dahlet

Référence de l'oeuvre:

Fenoglio, Irène, Jean-Claude Coquet, Julia Kristeva, Charles Malamoud, Pascal Quignard, (2016), Autour d’Émile Benveniste, Paris, Seuil, 391 pages.

Texte intégral

1On connaissait l’illustre grammairien comparatiste et le lumineux théoricien de l’énonciation, toujours en recherche sur la signifiance du langage et en mouvement sur l’interpénétration de la linguistique générale et d’une constellation de disciplines concernées par le langage (anthropologie, phénoménologie, psychanalyse et poétique en particulier), parce qu’il se refusait à écarter l’examen d’un phénomène de langage pour ne pas avoir à le traiter.

2Dans le double contexte de la commémoration du 50e anniversaire de l’édition du tome 1 des Problèmes de linguistique générale et de la remémoration du décès, il y a 40 ans, de cet inlassable arpenteur du langage qu’était Émile Benveniste, l’ouvrage, coordonné par Irène Fenoglio, revient sur un chantier de son cheminement, méconnu jusqu’à la publication en 2012 par deux des auteurs actuels (Irène Fenoglio et Jean-Claude Coquet) et préfacé par Julia Kristeva, de ses Dernières leçons (Seuil), qui ont révélé tout un pan de la pensée du linguiste consacré à l’écriture et à sa signification.

3Comment Benveniste aborde-t-il l’écriture? En linguiste, bien sûr... La réponse paraît aller de soi. Elle n’a pourtant rien d’évident. D’abord non seulement parce que l’écriture est jusque-là un fait négatif au regard de l’option phonocentrique de la linguistique. On sait que Saussure appréhende que l’« écriture voile la vue de la langue » (Cours de linguistique générale [CLG], 1916/1963, p. 51), implicitant ainsi un geste d’exclusion de son étude du champ de la scientificité linguistique. Mais aussi parce que cette exclusion n’exclut pas celle de toutes les autres formes et substances de manifestation des langues (graphique donc, et aussi vocale ou gestuelle) comme condition du régime scientifique de la linguistique et comme le réclame explicitement ailleurs (cf. Sources manuscrites du cours, établies par Godel, 1957/1969, p. 193-194) le même Saussure : « Est-il si nécessaire que la langue se prononce par l’organe vocal? Non : les mots peuvent être transposés dans l’écriture. L’instrument n’y fait rien. »

4Comme l’atteste cette invocation de l’indifférence des moyens de production dans la structuration de la langue, ce que met en cause Saussure, ce n’est pas l’écriture, mais la superficie écrite d’une langue en surimpression de son objet. Le gommage n’annule pas la complexité de ce qu’il veut dissimuler, d’autant que par ailleurs Saussure introduit l’écriture comme faisant système : « Langue et écriture sont deux systèmes de signes distincts » (CLG, p. 45). Il y a sans nul doute, entre l’annulation et la reconnaissance saussurienne d’une systématique possible de l’écriture, l’indication d’une direction et une incitation à repenser ce que l’on cherche en voulant rendre raison (et émotion) de l’écriture.

5C’est dans cet entre langue(s) et écriture(s) si résistible que se postent nos cinq auteurs, avec autant d’acuité que de sensibilité. Inscrites dans des champs disciplinaires ou des spécialités différentes (linguistique, sémiotique, psychanalyse, anthropologie, littérature), leurs contributions respectives, chaque fois suivies de débats avec les participants des séminaires où elles ont pris forme, ne juxtaposent pas des points de vue représentatifs de courants différents, mais les remettent au travail en prenant le pouls des potentialités et des interrogations qui émergent des développements benvenistiens sur l’écriture.

6Après une introduction d’Irène Fenoglio qui souligne la radicalité de l’inscription de la réflexion benvenistienne sur l’écriture dans le parti pris de la fondation ininterrompue de l’homme par le langage, le recueil s’ouvre sur deux inédits d’Émile Benveniste, La traduction, la langue et l’intelligence et Singulier et pluriel, adossés dans les deux cas au texte dactylographié original. Il rassemble ensuite 6 chapitres dans lesquels, à l’aune de leur pluridisciplinarité, I. Fonoglio, J.-C. Coquet, J. Kristeva, C. Malamoud et P. Quignard se retrouvent autour de Benveniste pour penser précisément comme lui le « rapport de l’écriture avec la langue » (Dernières leçons, p. 92), en postulant avec lui que, loin d’être une exécution secondaire de la langue — une sorte de sous-système inventé pour noter du son et transcrire aussi directement et fidèlement que possible le flux vocal de la parole —, l’écriture a la vocation d’être pleinement langage dans la langue qu’elle fait parler. En annexe, I. Fonoglio (re)trace à partir d’un ensemble de documents (manuscrits et brouillons de cahiers d’étudiants, lettres et notes de travail) les contours du parcours de vie, si brusqué et si discret, de Ezra devenant Émile Benveniste.

7On comprend d’emblée, si tant est qu’on en doutât, que ce n’est pas un « autre Benveniste » qui sera mis au jour et discuté, mais le même, auquel un phénomène distinct, l’écriture cette fois, impose, de son côté aussi, la fulgurante rationalité et la sourde théurgie du langage.

8Les contributions se complètent ainsi pour mettre en lumière toute la dialectique et la prégnance multidimensionnelle de la démarche qui conduit Benveniste d’une présentation préalable de l’écriture, dans la continuité de Saussure, comme transposition écrite seconde de la langue, à la théorisation de l’autosémiotisation de la langue par l’écriture, générée par la capacité reconnue à cette dernière de révéler ce que la langue recèle. À cet égard, les cinq coauteurs dégagent tous, d’une façon ou d’une autre, ce que cette reconnaissance inédite de l’autoengendrement de la langue par l’écriture doit à l’intrication de l’anthropologique et du linguistique.

9C’est en effet par une reconstitution, très informée d’anthropologie, de la relativité des différents systèmes d’écriture que Benveniste, en montrant que la formalisation graphique, telle qu’on la connaît dans la culture occidentale, n’a rien d’universel, et par suite rien de nécessaire non plus, démarque l’autonomie de l’écriture à l’égard de la langue, voire qu’elle est la langue même, et appelle alors à l’appréhender non pas comme un relais de la phonie, mais comme une (re)fondation graphique, significative en tant que telle, du langage intérieur dans lequel opère dialogiquement le répertoire linguistique de chaque sujet.

10Mais, comme l’éclaire en profondeur l’ensemble des contributeurs, c’est aussi et décisivement en linguiste qui n’assigne pas à l’invention de l’écriture d’autre modèle que le langage et à sa systématicité d’autre principe que celui de la double signifiance, sémiotique et sémantique, qu’il inscrit au fondement de tout, que Benveniste conçoit l’écriture comme scène générique et réflexive des faits de langue et propriétés linguistiques, permettant de reconnaître comment la production significative a eu lieu et ce que cette construction inclut d’éléments pour qu’elle puisse tenir.

11Faisant ensemble droit à la force heuristique de cette systématisation de l’écriture comme institution langagière à part entière, fondant, légitimant et réfléchissant l’activité linguistique dont elle est issue, chaque contributeur la met alors en résonance avec les pôles d’existence du langage et la puissance symbolique de l’écriture qu’il éprouve dans ses propres travaux : en sémioticien, éclairé de phénoménologie, Jean-Claude Coquet, faisant écho aux considérations benvenistiennes sur la capacité de l’écriture à démultiplier les saisissements sensibles de la langue, explore l’intrication de l’expérience sensible (relevant de la phusis et des prédicats somatiques) et de l’intellection (relevant du logos et des prédicats cognitifs) dans les mouvements de l’écriture et révise le statut de l’instance énonçante toujours traversée, potentiellement jusqu’au plus aigu d’elle-même, par l’alter(c)ation des deux pôles; en psychanalyste, qui se tient dans l’irrépressible signifiance du langage, Julia Kristeva dégage comment Benveniste, en linguiste, envisage l’écriture comme une économie psychique qui explicite dans le corps par la main, autrement dit par le corps, la substance auditive et orale, mais qui, dans l’espacement ainsi assigné, creuse aussi implicitement la place des (im)pulsions, et elle souligne alors combien le cadre benvenistien de l’écriture, ancré dans la fonction d’interprétance de la langue, elle-même ouverte à la créativité multiforme du langage, et à la fulgurance du langage poétique en particulier, jouxte celui de la phénoménologie et de la psychanalyse, sans en franchir nécessairement les frontières; en linguiste et généticienne des textes, Irène Fenoglio déplie, dans tous leurs états, manuscrits et préparatoires, les différentes couches des formulations qui en sont venues à constituer le discours benvenistien sur l’écriture, comme différence nécessaire pour montrer et comprendre la structure de la langue, à distance donc (mais non exclusive de lieux de passages), aussi bien des effets de dissémination de l’architrace derridienne que des effets sociaux de la culture écrite investis par Jack Goody; en anthropologue et indianiste, Charles Malamoud éclaire comment Benveniste, en décomposant la formation des vocables indo-européens et en étudiant les emplois des désignations, mobilise la prégnance de sa distinction notionnelle entre désignation et signification et donne à voir la portée et les implications cruciales du processus par lequel un ensemble de désignations conventionnellement instituées dans la sémiotique de l’écriture en viennent à signifier ce qu’elles instituent; enfin, en anthropologue et « littéraire », comme il se présente lui-même, Pascal Quignard, se penchant sur ce que signifie l’activité d’écrire et la passion induite par l’expérience de la littérature en particulier, localise leurs points de départ et les promesses de leur irradiation, tout à la fois dans l’iconisation de l’émotion par la plasticité de la lettre et dans l’étrange intimité de la signifiance attachée à l’apoptose de l’invisible que le poétique réalise sous les yeux.

12On l’aura perçu. Reliés par la reconnaissance, qu’ils partagent avec Benveniste, des strates de la signifiance langagière dans l’œuvre de l’écriture, les développements de chacun se croisent pour mettre à l’épreuve les questions essentielles soulevées par le paradigme de l’écriture dans le champ contemporain des sciences humaines : entre graphie, gramme, lettre, (archi)trace, signe (graphique) et écriture, quels termes pivots pour penser l’écriture? (Jean-Claude Coquet, Irène Fenoglio, Pascal Quignard); et entre désignation/signification, sémiotique/sémantique, langage en action/langage intérieur, présubjectivité/intersubjectivité ou encore langue/discours, quelles (ré)partitions conceptuelles pour inscrire cette pensée de l’écriture dans une théorie poly(dé)centrée du langage? (Jean-Claude Coquet, Julia Kristeva, Charles Malamoud); l’interjection du sujet passionnel dans le sujet performant et les recouvrements de l’ouïe et de la vue, de la sensibilité et de l’intelligibilité ou encore du conscient et de l’inconscient, dans l’incorporation de l’écriture (Julia Kristeva, Jean-Claude Coquet, Pascal Quignard); les correspondances entre écriture et littérature, fonction d’interprétance et fonction poétique du langage (Julia Kristeva, Pascal Quignard); les solidarités de l’écriture, du mythe et du religieux (Irène Fenoglio, Charles Malamoud, Pascal Quignard); l’impact d’une sémiotisation de l’écriture dans la pratique de l’anthropologue (Charles Malamoud) et de la pertinence de la différence langagière qu’elle impose dans l’émancipation laïque de la pensée et l’universalisation du débat démocratique (Irène Fenoglio); les moyens processuels et les horizons méthodiques de la formulation d’un informulé et d’un renouvellement des catégories analytiques dans le domaine des sciences du langage et, plus largement, des sciences humaines (Julia Kristeva, Irène Fenoglio).

13Les lectures ainsi proposées, de la confrontation frontale de Benveniste à la question de l’écriture, sont passionnantes parce qu’elles mettent en exergue non seulement la rupture épistémologique et les dimensions constitutives du paradigme linguistique de l’écriture définitivement ouvert par Benveniste, mais aussi la sinueuse complexité d’une trajectoire étonnamment (dé)concertante qui, tout en s’articulant à la pratique structurale, voire même à une certaine manière philologique de saisir la langue, produit un nouveau mode à la fois de reconstruire le langage et de l’énoncer.

14Approches autant passionnantes que passionnées, faudrait-il ajouter. Car elles nous sont offertes par des personnalités qui, tout en étant de grands lecteurs et admirateurs déclarés de la (pre)science de Benveniste et de l’œuvre qui la cristallise et dont la plupart l’ont connu personnellement, font jouer leur empathie au profit d’une connaissance du dedans, attentive à ne pas dissocier l’objectivation de la pensée qui s’énonce de la subjectivation de la pensée qui se vit.

15Pas de vue surplombante, qui effacerait les fragmentations du programme benvenistien derrière l’essentialité de sa systémique, mais une investigation analytique et sensible, jamais oublieuse de cette composante limite de sidération, qui n’a cessé de poser à Benveniste la question de l’introuvable place du chercheur disséminée dans la latence du langage. Ce qu’entrecroisent les cinq auteurs, c’est une architecture, non pas de la douleur, pour renvoyer à la formule de Lacan, mais des tremblements vécus, qui fait place aux battements et déchirements, autant dans sa structure que dans sa lecture, et maintient dans la compréhension du geste benvenistien l’aimantation, éprouvée avec lui par chacun d’entre eux, de la prodigalité imprévisible du langage et de l’écriture.

16Dans ce mouvement de compréhension d’une théorie et d’un sentiment, le récit de méthode rencontre le récit de vie, non pas, bien sûr, pour expliquer l’un par l’autre, mais pour ne pas séparer le labeur du langage de l’identité du linguiste, dans la remémoration des Leçons de celui qui nous a, lui-même, si sobrement et si fabuleusement appris à ne pas séparer l’homme du langage.

17Solidaire de l’investigation des emboîtements conceptuels, l’évocation par les auteurs de leurs participations aux séminaires de Benveniste donne le ton : elle témoigne des conditions de formation d’une génération d’intellectuels dans l’entour d’une linguistique, alors science de référence de toutes les autres, encore tendue cependant entre la reconnaissance et la dénégation du sujet dans le langage, et elle revoit le raisonnement de Benveniste devenir un tout en cours, à l’interface d’incises qui n’en étaient pas et de voies escarpées incroyablement pensives.

18Au fil du temps, Benveniste a changé de prénom. Émile s’est substitué à Ezra. Irène Fenoglio, qui remonte le lien d’écart entre ces deux prénoms, reconnaît dans cette altération, outre l’enclenchement d’une procédure de naturalisation, la marque d’un double engagement de Benveniste, au sortir de sa scolarité à l’Alliance israélite universelle en Grèce, puis à l’École Rabbinique de Paris : engagement dans les études linguistiques, d’une part, et dans la conviction laïque, d’autre part. De son côté, Julia Kristeva rapporte le souvenir poignant qu’elle conserve de Benveniste, empêché de parler depuis six ans par un accident cérébral, mais traçant sur son chemisier à elle le mot « THEO », lors d’une visite qu’elle lui rend l’année précédant son décès : geste symbolique, s’il en est, puisque, comme le commente Kristeva, il fait totalement signe vers la démiurgie du langage, en signifiant dans une même unité linguistique le corps et l’infini, si on le met en rapport avec l’expression synonymique shaddaï qui est en hébreu simultanément un désignant de Dieu et de « mes seins ».

19L’œuvre de Benveniste s’amorce, s’institue et se tait ainsi, sans cesser de se propager, dans la haute exigence d’une vie à l’œuvre. Car telle est bien, condensée en un mot par un corps reclus, la grande leçon d’humanité de Benveniste : que le transcendantal, s’il existe, se dénomme d’un mot : langage. Sans pour autant que l’on puisse affirmer, ou plutôt accepter, que l’humain et le linguistique s’identifient sans reste, d’où les si troublantes circumductions de la théorie benvenistienne, pour saisir l’insaisissable d’un sujet qui se constitue totalement à travers le langage, dans l’écart entre langues et écritures, sans cesser de se voir exister avant et après.

20Une raison, un trouble et un enchantement que l’ouvrage nous convie tous instamment à (re)vivre...

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Pour citer

Patrick Dahlet, Autour d’Émile Benveniste
Le français à l'université , 21-03 | 2016
Mise en ligne le: 06 octobre 2016, consulté le: 25 mai 2019

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Auteur

Patrick Dahlet

Universidad Federal do Minas Gerais (UFMG) (Brésil)

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