Le français à luniversité

Éducations plurilingues. L’aire francophone entre héritages et innovations

Patrick Dahlet

Référence de l'oeuvre:

Omer, Danielle et Frédéric Tupin (dir.), (2013), Éducations plurilingues. L’aire francophone entre héritages et innovations, coll. « Des Sociétés », Presses universitaires de Rennes, Rennes, 236 pages.

Texte intégral

1Le plurilinguisme occupe depuis une vingtaine d’années une position particulière dans l’espace intellectuel. Fonctionnant comme une utopie bienfaisante et une pratique enviable, il est le pôle positif de notre système de pensée didactique, celui qui contre les pulsions d’ordre monolingue et les discriminations sur lesquelles elles débouchent et façonne de nouvelles perceptions de l’autre, garantes d’entente, de solidarités et de reconnaissances réciproques. C’est une positivité à laquelle nous croyons tous, ici. Trop peut-être, au point de faire reposer tout entier le changement plurilingue sur l’espoir, au risque de le perdre et de s’y perdre avec lui, en ignorant, volontairement ou non, toutes les oppressions et résistances qu’il peut générer, quand il est imposé à travers le prisme de la domination d’une langue sur d’autres.

2En ce sens, la grande originalité (et le courage aussi, car les travaux qui vont dans le même sens sont à ce jour trop rares) de l’ouvrage est, sans renier, loin de là, les bénéfices attendus d’une éducation plurilingue, de décrire et d’analyser la mise en œuvre et les résultats d’enseignements bi/plurilingues, non à travers le seul filtre du principe d’espérance qu’ils représentent, mais aussi à travers celui des obstacles qu’ils rencontrent et des incompréhensions et rejets qu’ils peuvent susciter, y compris chez ceux qu’ils sont destinés à favoriser. On ne peut imposer à des communautés l’apprentissage de compétences plurilingues dont elles ne veulent pas.

3Posant d’emblée l’idée, comme l’indique le titre, que l’éducation plurilingue ne peut s’appréhender elle-même qu’au pluriel, l’ouvrage est heureusement organisé, d’une certaine manière, comme un puzzle, parce qu’il n’y a pas une éducation plurilingue, mais des géographies et des constellations d’initiatives, avec des pièces différentes suivant les situations. Sous la direction de Danielle Omer et de Frédéric Tupin, il livre ainsi une vingtaine d’études de contextes éducatifs plurilingues et francophones de tous horizons (en Europe et en Amérique du Nord dans une première partie et en Afrique dans une deuxième), mais formant un tout, à travers les voix de chercheurs et d’éducateurs qui tous, de près ou de loin, ont été ou sont impliqués dans les démarches concernées.

4Quels que soient les périodes, collectivités ou pays considérés, toutes les études ont en commun de reconstruire les balancements des politiques éducatives entre la reconduction des monolinguismes nationaux et/ou coloniaux et l’introduction comme langue(s) de scolarisation des répertoires linguistiques des élèves, jusque-là laissés en marges ou absents des cursus institutionnels. Elles montrent toutes combien la mise à l’écart de ces répertoires, qu’il s’agisse du franco-provençal dans le Val d’Aoste, des variétés locales de français à Abidjan, du créole dans la Caraïbe et à l’Île Maurice, des langues kanak en Nouvelle-Calédonie ou des langues nationales en Afrique, est non seulement facteur d’échec scolaire, mais aussi d’inhibitions communicatives et d’insécurité identitaire, sans compter les contradictions inhérentes à cette mise à l’écart, puisque souvent, confrontés à la précarité de l’accès de leurs élèves au français langue d’enseignement, les professeurs n’ont d’autre choix que d’intervenir, quand ils les connaissent, dans les langues de départ et de communication personnelle des élèves.

5Mais toutes les contributions, convaincues des défis que représente la mise en œuvre d’éducations plurilingues, montrent aussi qu’un processus de plurilinguisation de l’éducation n’a de chances de réussir que si les agents responsables de sa mise en œuvre (des autorités du pays aux cadres éducatifs et aux enseignants), la communauté parentale et les élèves intéressés eux-mêmes sont conscients de son bien-fondé. Or, c’est loin d’être toujours le cas, comme le fait ressortir la plupart des contributions, qui soulignent combien des indécisions de ce type peuvent transformer en lettres mortes les meilleurs programmes d’éducation plurilingue.

6Les auteur(e)s mettent alors en avant, au-delà même des résolutions de politique et de planification linguistiques, dont l’importance n’est pas niée, tout un ensemble de conditions sociodidactiques fondamentales pour le dépassement de telles inerties et la valorisation de la co-présence du français et des langues premières des élèves. Dans cette perspective, ils insistent sur une triple nécessité : au plan social, un travail sur les représentations, qui intègre dans le débat de la communauté éducative et de la société civile, la revalorisation symbolique des langues nationales et autochtones à un plurilinguisme assumé aux côtés du français et de ses variétés locales; au plan éducatif, un décloisonnement des enseignements dans le cadre de didactiques intégrées des langues et en référence à des formations qui ouvrent les (futurs) enseignants à l’altérité des compétences de leurs élèves; au plan pédagogique, enfin, la reconnaissance et l’exploitation par les acteurs du procès de la fonction et du sens des alternances de langues en classe et de leurs effets réflexifs et désinhibiteurs sur l’apprentissage, qui conduisent à valoriser la créativité linguistique des élèves plutôt qu’à focaliser leurs manques dans la langue de l’école.

7Brassant des dizaines d’interrogations et de propositions fondamentales pour tout projet d’éducations plurilingues, l’ouvrage est ainsi de ceux qui ouvrent la voie à une pratique de la didactique comme intervention politique et démarche de reconfiguration des représentations et dispositifs de scolarisation plurilingues. Analysant le déjà acquis, il montre que l’éducation plurilingue est un espace hétérogène et contradictoire, qui ne peut correspondre au projet de partage qui le porte qu’à la condition d’échapper précisément aux visions surplombantes. Un ouvrage donc à la fois réflexif, militant et critique, dont la lecture ne peut que contribuer à remettre sur la voie d’un meilleur vivre-ensemble plurilingue. La mise en place d’éducations plurilingues est un effort continu et le livre un cheminement réflexif des plus stimulants proposé à tous ceux qui ne se résignent pas à croire le plurilinguisme sur parole.

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Pour citer

Patrick Dahlet, Éducations plurilingues. L’aire francophone entre héritages et innovations
Le français à l'université , 18-04 | 2013
Mise en ligne le: 10 janvier 2014, consulté le: 19 janvier 2019

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Auteur

Patrick Dahlet

Université des Antilles et de la Guyane

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