Le français à luniversité

Les langues : guerre et paix

Jean-Claude Beacco

Texte intégral

1Depuis Louis-Jean Calvet, les langues sont en guerre, et depuis Patrick Dahlet, leur champ de bataille est aussi le locuteur. Ou, plutôt, le lieu où se nouent et se dénouent les conflits est le répertoire de langues et de discours de l’acteur social. En témoignent avec force les différents exemples de tensions intralinguistiques réunis dans ce dossier. On aura noté qu’ils se rapportent le plus souvent à des situations sociolinguistiques de nature postcoloniale (Afrique, Amérique latine) dont la violence non émoussée perdure sous la forme de situations diglossiques. Mais, que ces douleurs et ces peines autochtones ne fassent pas méconnaître les craintes et les angoisses des locuteurs errants, les personnes migrantes, jeunes ou adultes, qui font plus que préfigurer la condition linguistique de demain.

2La souffrance ou le bonheur linguistiques trouvent à se fonder dans le rapport de chacun à son répertoire. Ou plutôt dans les relations que chacun instaure entre les langues qui constituent son identité linguistique à un moment donné de sa vie avec et parmi les langues. Ces histoires de vie langagière ne sont certes pas nécessairement des success-stories, mais elles sont toutes commandées par la manière dont chacun est amené, volens nolens, à « faire avec » sa compétence plurilingue. Laquelle n’est autre que la manifestation de la capacité de langage, dont tout être humain dispose génétiquement et qui peut s’investir dans plusieurs langues successivement tout au long de la vie. C’est, en dernière instance, des rapports instaurés entre ces langues dans l’intimité du moi/ça que s’élaborent les équilibres et s’aiguisent les tensions, même si les traumatismes et les éblouissements proviennent du dehors.

3Le répertoire des langues individuel est fluide comme l’identité : il est constitué des langues acquises à des moments différents (de la petite enfance aux âges seniors), rencontrées ou croisées dans des contextes socio-affectifs aussi divers que la famille (par ex. la langue des grands-parents), l’institution scolaire (quand la langue de scolarisation principale n’est pas la/les langue/s de la famille), les rencontres humaines, les choix-passion gratuits ou les exigences professionnelles-raison. Toute langue qui n’est pas qu’une brève rencontre est admissible au répertoire. Chacune, adoptée ou subie, entraîne des réorganisations du répertoire qui ne se réduisent pas à la seule adjonction. Des équilibres établis, des déséquilibres assumés, des stigmatisations tolérées, frustrantes ou rageusement combattues dépend la sérénité linguistique. Celle-ci est fondée sur le sentiment d’efficacité du répertoire pour le vivre-ensemble, sur sa contribution au développement de soi et son rôle dans la constitution de l’identité sociale culturelle et personnelle, ceci quelles que soient les fonctions, stabilisées ou mouvantes, assignées (ou non) aux langues qui le constituent, quelles que soient les formes et les finalités de l’alternance des langues dans la communication. Il n’est que de relire les contributions précédentes à ce « Sous la loupe » pour y trouver confirmations.

4Les langues blessent ou confortent suivant leurs modalités d’acquisition ou de disparition.

5Les langues de l’enfance
Les langues acquises dès l’enfance, celles dans lesquelles on apprend à parler, sont bienheureuses, car proches du « paradis parfumé »1 de l’enfance (même si elle a été cruelle). C’est la langue des origines, une langue parfaite. Celle dont la perte est irrémédiable (voir infra). Celle où l’on peut tout dire et se dire tout entier, pour peu que l’on ait pu acquérir à travers l’institution éducative d’autres formes de discours que celles de la conversation ordinaire en je/moi et du récit (avec ses variantes comme l’anecdote, le récit/rapport commenté de conversations…), tout spécialement les formes de l’expression scientifique décentrée, objectivée et argumentée.

6Les langues recherchées et trouvées
Celles-ci font l’objet d’apprentissages autonomes ou institutionnels. Longs, tant toute langue semble inépuisable. Tant la perfection — pour qui ne se sent pas diminué parce que sa maîtrise n’est pas du niveau C2 du Cadre européen commun de référence pour les langues — est hors de portée, ne serait-ce que parce que la grammaire que l’on peut intérioriser ne sera jamais qu’un ersatz des intuitions épilinguistiques natives. Et que la compétence sémantique acquise est impuissante à décoder la valeur sociétale des mots : qu’est-ce donc qu’un pôle emploi en français, sinon une institution française que la langue seule ne permet pas de cerner ? La sagesse commande de cesser de poursuivre la chimère de la compétence native et de se satisfaire de ce que l’on sait, si cette compétence est jugée adaptée à ses besoins communicatifs et sociaux. Ces langues sont d’abord lointaines puis, d’externes, elles deviennent plus familières et s’incorporent au répertoire. On peut alors en jouer pour se distinguer, afficher une identité d’interne/externe ayant commerce avec de l’ailleurs ou, simplement, s’en servir en tant que de besoin. Leur appropriation crée de la tension, leur usage de l’insécurité, leur maîtrise du plaisir.

7Les langues imposées et tenues à distance
Ces langues extérieures et largement inconnues ne sont pas recherchées; elles sont déjà là, encombrant l’horizon linguistique quotidien. Il n’est pas facile d’y échapper : à l’école, elles servent à enseigner; dans la vie sociale, elles assurent les échanges pratiques ordinaires et la communication sociale, celle d’avec le voisinage ou le quartier; elles sont requises pour exercer une activité professionnelle. On peut difficilement les ignorer, car elles sont légitimées. Mais on peut s’en accommoder. Les langues étrangères dont l’enseignement est obligatoire peuvent aussi répondre à des attentes.

8Mais si elles figurent au programme pour des raisons, par exemple, idéologiques (comme le russe, en son temps, dans les pays frères-satellites), elles n’atteignent pas les individus qui y sont exposés comme par contrainte : elles glissent sur le répertoire, se cristallisent en stockage d’informations reproduites et non productives. Et puis, le moment venu, elles commencent à se dissoudre. Ces langues mal aimées donnent lieu à simulacre, butent contre la résistance de l’intérieur, qu’aucune police secrète linguistique ne peut atteindre. Bien des langues aujourd’hui nationales ont traversé ce genre de désert pour ressurgir malgré l’interdiction ou la contrainte. Mais, bien sûr, certaines sont mortes en clandestinité.

9Les langues incontournables (ou comment y accommoder son répertoire ?)
Une langue du quotidien imposée de facto, comme c’est le cas des personnes migrantes, produit de la souffrance quand les ressources dans cette langue majoritaire (de la société d’accueil) ne sont pas suffisantes pour gérer, avec efficacité et sans effort excessif, les situations de communication. La communication implique souvent le recours à des tiers et son succès dépend grandement de la bienveillance linguistique des interlocuteurs. Cela peut conduire à des autocensures sociales : certaines activités ne sont pas recherchées ou sont évitées parce qu’elles sont hors de portée linguistique. Mais on peut s’accommoder de cette situation en valorisant les langues antérieurement connues (dont les langues dites d’origine) qui conservent une forte valence identitaire et en restreignant la langue majoritaire de la société d’insertion à un rôle exclusivement pratique.

10On peut aussi chercher à structurer son répertoire en décidant d’apprendre cette langue, de manière autonome ou institutionnelle, étant entendu que des cours de langues obligatoires, assortis de sanctions, risquent de ne produire que du conformisme et des savoirs délibérément superficiels. Les ressources du répertoire (dont, essentiellement, celles en langue majoritaire) suffisent pour assurer la réussite de la plupart des échanges verbaux. La langue acquise ainsi peut comporter des erreurs ou des fossilisations, dont les migrants peuvent ne pas se soucier, s’ils recherchent avant tout l’efficacité. La langue est présente dans le répertoire, mais tenue à distance, tolérée et en quarantaine, sans que cela n’affecte le statut identitaire des autres langues dans le répertoire. Les locuteurs ne sont pas à l’aise avec la langue cible ; cela crée de la gêne, mais non de la souffrance.

11Les personnes migrantes peuvent adopter une autre stratégie en y intégrant la langue majoritaire ; le répertoire n’est plus géré sous tension, mais comme naturellement, avec un emploi serein de l’alternance de langues. La langue d’origine et la langue imposée deviennent co-identitaires.

12L’inévitable langue de scolarisation
Si les adultes migrants peuvent toujours s’organiser pour gérer un contexte linguistique hostile ou peu familier, il n’en va pas de même pour les enfants scolarisés dans une langue seconde, quand la plupart en fait l’ignorent parce qu’ils n’y sont pas exposés dans leur environnement social et culturel. Cette rupture est ressentie par tous les élèves, qui découvrent les discours de l’École. Mais le choc est encore plus rude quand la langue du maître est inconnue des enfants. Il n’y a alors aucune échappatoire, sinon la solidarité entre les élèves qui produit de l’apprentissage mutuel et la ténacité têtue de ceux qui ne renoncent pas face à ce déni flagrant de leurs droits. Le salut ne peut vraiment venir que de programmes et de pratiques d’enseignement qui ne mettent pas entre parenthèses la réalité sociolinguistique du contexte éducatif. La « casse » sociale sera, hélas, dévastatrice. Cela comme dans d’autres formes d’élitisme, dont la sélection par les langues n’est qu’une variété.

13Les langues égarées et les langues mortes
Certaines des langues d’un répertoire régressent, faute d’emploi, tombent lentement dans l’oubli, sans bruit. On peut être amené à les sortir de l’ombre où on les a reléguées, à les réactiver, mais ces langues en léthargie peuvent finir par s’évanouir, discrètement, dans la douceur résignée des fins annoncées. D’autres agoniseront, la/les langue/s de la mère ou des grands-parents, qu’on ne parle plus depuis l’enfance ou l’adolescence, par suite de non-transmission lucide ou aliénante, par conformisme, sous une pression sociale que l’on intériorise, par crainte de manifester sa différence, qu’on n’a jamais parlées et qu’on ne pourra plus s’approprier, non qu’elles aient disparu, mais parce que ceux qui les parlaient ont disparu. La mort de ces langues n’est qu’une des figures inacceptables de la Mort elle-même. Son trou dans le répertoire ne se refermera jamais.

14Ainsi en va-t-il de nos langues, aimées et détestées, lointaines ou de la dernière averse, utiles ou gratuites, rassurantes ou bouleversantes, subies ou convoitées. Nos répertoires linguistiques qui les font coexister, fraternelles ou antagonistes, sont aussi faits de ces angoisses et de ces bonheurs, comme nos vies.

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Notes

1 Charles Baudelaire, « Moesta et erabunda », Les Fleurs du Mal.

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Pour citer

Jean-Claude Beacco, Les langues : guerre et paix
Le français à l'université , 19-03 | 2014
Mise en ligne le: 16 septembre 2014, consulté le: 25 mars 2019

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Auteur

Jean-Claude Beacco

Professeur émérite Université Sorbonne nouvelle-Paris III (France)

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