Le français à luniversité

La Grammaire actuelle et contextualisée : une grammaire pédagogique d’un nouveau type

Jean-Claude Beacco et Jean-Michel Kalmbach

Texte intégral

1Les grammaires du français dites grammaires d’usage, destinées à être consultées par un public varié, souvent pour des besoins ponctuels, se ressemblent : synthèses des descriptions du français communément admises, elles tendent à reproduire toutes la même description, dite grammaire ordinaire ou traditionnelle, qui, sur le fond, évolue peu, et ce pour diverses raisons (inertie « organique » du système éducatif, impératifs commerciaux des éditeurs, etc.). Il en va de même pour les grammaires de français langue étrangère publiées par des éditeurs français ou de l’espace francophone, dites « grammaires pédagogiques » : leur contenu n’est pas très différent de celui présenté dans les grammaires destinées à des francophones (les grammaires scolaires, par exemple). Il existe certes des grammaires pour spécialistes, comme la Grammaire méthodique du français (Presses universitaires de France), qui tiennent compte des acquis de la recherche linguistique. Mais les enseignants de FLE dans le monde utilisent peu cet ouvrage ou d’autres ouvrages spécialisés du même type et s’en tiennent pour la plupart, par choix ou par obligation, à la description du français simplifiée proposée par les grammaires d’usage.

21. Une grammaire et non une méthode
Des didacticiens du FLE, en particulier ceux réunis autour du projet de recherches Grammaire et contextualisation de l’équipe DILTEC (EA 2288, université Paris 3 — Sorbonne nouvelle), ont entrepris d’apporter des solutions à cette situation en élaborant une nouvelle grammaire. Cela ne signifie pas qu’ils considèrent que les activités grammaticales sont centrales ou indispensables à l’enseignement et à l’apprentissage du français — débat didactique ancien et toujours d’actualité, qui demeure ouvert. Leur projet ne consiste pas à proposer, par exemple, une démarche méthodologique particulière, des activités de classe relatives à l’enseignement grammatical, etc1. Ils ont choisi de réfléchir avant tout aux « contenus » d’enseignement, c’est-à-dire aux descriptions du français utilisées dans l’enseignement, parce qu’ils constatent que « la grammaire » est toujours présente dans bien des contextes. Ils cherchent à en améliorer l’efficience en proposant des descriptions plus assurées ou mieux adaptées aux besoins des apprenants, qui pourraient, c’est ce que l’on escompte, être plus profitables à l’apprentissage de la langue et de la communication. Les contenus retenus, dans un premier temps, sont ceux préconisés par les Niveaux pour le français aux niveaux A1 et A2. Les niveaux B1, puis B2 seront abordés ultérieurement.

32. Une grammaire en ligne
Dans ce cadre général, une Grammaire actuelle et contextualisée du français a été conçue selon des modalités particulières. En premier lieu, elle est disponible sous forme d’un site en ligne, en accès libre, hébergé par la Fédération internationale des professeurs de français (FIPF), avec le soutien de la Délégation générale de la langue française et des langues de France (DGLFLF). Concrètement, elle est élaborée informatiquement par Jean-Michel Kalmbach2, qui est aussi le coordinateur scientifique général du projet. Ce choix d’une grammaire en ligne permet d’éviter de devoir passer par un éditeur et aussi de s’affranchir des contraintes d’espace d’une édition sur papier. Il est ainsi possible de mettre le contenu à jour dès que nécessaire et très rapidement, avantage d’autant plus important que les utilisateurs peuvent soumettre des propositions de contenus ou de modification.

43. Des descriptions du français mises à jour
Cette grammaire a été pensée pour ces utilisateurs particuliers que sont les enseignants de français enseigné comme langue étrangère (FLE) ou comme langue seconde (FLS) et ceux qui enseignent des matières scolaires (mathématiques, géographie, physique…) en français, dans des filières/sections bilingues ou selon la modalité EMILE/CLIL. La GRAC n’est pas une grammaire de consultation dessinée pour donner des réponses à des points de détail très précis; elle a pour objectif de fournir aux enseignants des informations sur le français qui pourraient les aider à choisir des contenus pour leurs activités grammaticales et de réflexion sur la langue et à guider celles-ci. Mais elle n’est pas conçue pour être utilisée telle quelle avec les apprenants.

5Pour être plus à l’aise devant la complexité de cette langue, les enseignants doivent savoir « comment marche le français », au-delà des descriptions simplifiées de la grammaire de tous les jours : ils ont à garder présent à l’esprit qu’une grammaire n’est pas simplement l’enregistrement des fonctionnements d’une langue, qui relèverait de la simple constatation, mais une élaboration intellectuelle, hypothétique et toujours discutable, de ses fonctionnements. Adopter cette perspective permet de donner, si nécessaire, de la souplesse dans les descriptions et de ne pas s’en tenir de manière rigide aux termes, aux catégories, aux explications uniques… La GRAC cherche ainsi à familiariser les enseignants avec les réflexions contemporaines sur la langue (que l’on nomme linguistique française), dans le but non pas de proposer des descriptions « modernes » ou « plus scientifiques », mais ouvertes et enrichies par les connaissances des linguistes — et des enseignants.

64. Des descriptions du français adaptées à la langue première des apprenants
Une autre caractéristique importante de cette grammaire du français est en effet de prendre en compte les savoirs d’expérience des enseignants ou des formateurs d’enseignants. En particulier, elle vise à rassembler les moyens utilisés par ceux-ci dans différents pays du monde et dans différents contextes linguistiques pour décrire et expliquer le fonctionnement de la langue française. Ces moyens ont généralement été élaborés en fonction de la langue première des apprenants (qui est aussi le plus souvent celle des enseignants) et de leur culture grammaticale : faite de catégories de description et de démarches d’analyse, celle-ci s’est constituée, au cycle primaire de l’école, avec l’enseignement de leur langue première ou avec celui d’une langue étrangère. Dans les pays où l’on n’enseigne pas la grammaire de langue de l’école, cette culture grammaticale se construit surtout avec l’apprentissage de la première langue étrangère.

7Les enseignants savent que leurs apprenants rencontrent des difficultés particulières à acquérir certains éléments du français : ces difficultés ne sont pas individuelles, mais partagées par d’autres apprenants; elles ne dépendent pas essentiellement du contexte de communication de ceux-ci, et elles persistent dans la durée. Elles varient selon la langue première des apprenants et se manifestent généralement sous forme de calque (structural ou sémantique) de leur langue première (par exemple *le mon oncle chez un italophone, calque de il mio zio). On parle traditionnellement d’interférence (de la langue première sur la langue cible). Les enseignants connaissent par expérience ces difficultés de leurs élèves et ils ont souvent effectué des relevés de ces « fautes fréquentes », « fautes caractéristiques », « erreurs à éviter »… Ils peuvent chercher à y remédier en utilisant la description traditionnelle du français. Mais, dans bien des cas, celle-ci ne présente pas les ressources nécessaires, parce qu’elle a été élaborée essentiellement pour des élèves déjà francophones, et pour cette raison — même dans les grammaires FLE — n’a pas identifié telle ou telle difficulté potentielle pour les locuteurs de telle ou telle langue.

8Les enseignants inventent des solutions/réponses créées « sur place » pour leurs apprenants et souvent avec eux : exemples, schémas, formules ou même descriptions ad hoc, en particulier dans des activités de mise en regard des deux langues (dans une perspective contrastive). Ces descriptions « alternatives » du français s’écartent, à des degrés variables, de la description traditionnelle de la grammaire du français et se caractérisent par le fait qu’elles ont souvent recours à des catégories ou à la terminologie de la langue première des apprenants. On considère qu’elles sont le produit du contexte linguistique où le français est enseigné. C’est pour cette raison qu’elles sont nommées contextualisations de la description du français.

9Ces savoirs ne sont pas diffusés, alors qu’ils pourraient profiter à tous. C’est l’objectif de la GRAC de les réunir, de les analyser et de les mettre à la disposition de la collectivité.

105. Une grammaire collaborative
À côté de pages dites génériques, qui présentent des descriptions par fait de langue (article indéfini, pronoms personnels compléments d’objet…) indépendamment de la langue première des apprenants, la GRAC présente des pages contextualisées, pour les locuteurs d’une langue particulière (arménien, espagnol, finnois, italien, turc…), qui doublent les pages génériques auxquelles elles renvoient. Les descriptions qu’elles proposent tiennent compte des difficultés spécifiques d’apprenants d’une langue première donnée dans l’apprentissage du français. Elles prennent en charge des faits de langue du français que la grammaire traditionnelle ignore ou explique seulement de façon rapide. Et, également, elles reprennent des manières de décrire (schémas, exemples, « trucs »…) propres aux traditions de l’enseignement du français dans les divers pays.

11Ces descriptions contextualisées sont parfois présentes dans des grammaires du français publiées sur place, qui constituent alors une source d’information importante. Mais ce sont les enseignants qui sont dépositaires de telles informations. C’est la raison pour laquelle la GRAC ne peut être élaborée que de manière collaborative, grâce aux contributions des enseignants qui l’utilisent et qui peuvent l’enrichir. Une page spécifique a été créée pour les guider dans l’élaboration de « leurs » pages contextualisées : Conseils pour rédiger une page contextualisée. Ces conseils permettront d’élaborer une première version de leur proposition, qui sera ensuite mise au point dans des échanges avec les coordinateurs du projet et les membres de l’équipe de recherche GRAC. Une fois validée, elle sera mise en ligne et identifiée par le nom de l’auteur/e, qui figurera aussi dans la liste des contributeurs dans le monde.

12Telle est la GRAC : conçue pour les apprenants et les enseignants là où ils sont et qui ne se développera que grâce à eux.

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Notes

1  Sur ces questions, voir Jean-Claude Beacco, (2010), La didactique de la grammaire dans l’enseignement du français et des langues, Paris Didier, collection Langues & didactique.

2  Auteur de la grammaire en ligne La grammaire du français langue étrangère pour étudiants finnophones (2012-2017), http://research.jyu.fi/grfle.

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Pour citer

Jean-Claude Beacco et Jean-Michel Kalmbach, La Grammaire actuelle et contextualisée : une grammaire pédagogique d’un nouveau type
Le français à l'université , 22-03 | 2017
Mise en ligne le: 27 septembre 2017, consulté le: 21 octobre 2017

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Auteurs

Jean-Claude Beacco

Du même auteur

Jean-Michel Kalmbach

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