Le français à luniversité

La rentrée1

Abdellah Baïda

Texte intégral

1C’était le jour censé être tant attendu, mais qui ne l’était pas vraiment pour Mohamed. Le moment du premier contact avec l’école arriva trop vite, puisqu’il atteignait déjà ses sept ans et les avait même dépassés de quelques mois. Les officiels à l’époque, comme les religieux, par un sursaut de nationalisme, appelaient la rentrée la Sortie : la sortie de l’obscurité vers la Lumière. On quittait l’Ignorance !

2Sa mère trouvait qu’il était encore trop jeune pour aller apprendre des bizarreries dont elle-même ne saisissait rien. Son père, quant à lui, pensait que son gamin était assez grand pour s’occuper des vraies choses de la vie qui serviraient à toute la famille, loin des abstractions de ladite école. Et puis, pourquoi apprendre les langues des autres, les Arabes et les Français, qu’il n’utiliserait probablement jamais ? Pourquoi leurs enfants n’apprenaient-ils pas la langue de Mohamed ?

3Mohamed vivait dans un village du Sud, perché sur sa montagne; il n’avait jamais connu la ville et ses institutions. Cette année-là, on ouvrit une classe dans son douar. Depuis déjà plusieurs jours, il n’était plus question dans un périmètre de cent kilomètres à la ronde que de cette curiosité; adeptes et détracteurs passaient leurs soirées, après le travail qui durait toute la journée, à gloser sur les avantages et les inconvénients d’une telle invention. D’aucuns la nommaient très simplement hérésie.

4Le petit Mohamed écoutait parfois subrepticement leurs conversations et redoutait le pire. Le jour fatidique arriva. On l’habilla du mieux qu’on pût. Le maître d’école n’était pas de son village, il avait l’air un peu bizarre; ses vêtements n’étaient pas comme les siens ou comme ceux des autres. Pour le gamin, un habit, c’était une djellaba quand il faisait froid et une takchabt quand il faisait chaud; les deux vous couvraient du cou aux pieds. Et ça s’arrêtait là. Mais cet instituteur, ce fquih moderne comme un touriste, était accoutré étrangement; fagoté de plusieurs morceaux de tissu. On disait qu’il était de Casa. Pour le petit Mohamed, Casa était un gros mot. Il l’avait souvent entendu proférer dans des conversations où il était question de crimes, de vols, d’arnaques, d’insultes... D’aucuns le prononçaient Casablanca; il n’en devenait que plus gros encore.

5Une fois en classe, l’instituteur parlait, parlait et puis parlait. Les gamins le regardaient puis se regardaient. Le maître ne savait pas parler. Il ne disait rien ou plutôt il ne leur disait rien. Son discours alambiqué et confus les rendait perplexes. De temps en temps, ils arrivaient à capter un mot par-ci, un autre par-là, alors ils se dévisageaient de nouveau comme pour se dire : « ça y est ! Il va y arriver ! » Cependant, on était loin du compte : le flux verbal incompréhensible reprenait le dessus. C’était clair, le maître paniquait, les bambins le remarquaient facilement, alors ils se taisaient. Pas un bruit pour ne pas entraver les efforts du maître. On leur avait bien conseillé et même ordonné de le respecter quoi qu’il arrivât : l’instituteur est quasiment un prophète ! Le prophète, c’était sacré, c’était presque comme Allah. On risquait gros en le contrariant.

6Le maître criait de plus belle, il en devenait tout rouge, il transpirait de partout, des gouttelettes suintaient de son visage qu’il approchait de plus en plus de ceux des enfants. Ensuite, ce furent de grosses gouttes. Par compassion et par charité musulmane, de leurs petites têtes ils lui envoyaient des signes de solidarité et d’encouragement en attendant le moment opportun où le maître arriverait à faire un discours sensé. À peine d’imperceptibles hochements de tête pour soulager sa peine; il ne fallait surtout pas le déstabiliser.

7Par résonances inexplicables et incontrôlables, sans mauvaise foi et sans méchanceté aucune, Mohamed in petto se disait tout autre chose : dans son for intérieur, il rapprochait la scène qu’il observait devant lui d’une autre à laquelle il avait assisté la semaine précédente. Leur vache mettait bas et, par une complication incompréhensible, mais qui arrivait de temps à autre, son petit n’arrivait pas à sortir, alors la pauvre bête suait comme le maître et poussait des beuglements qui ne ressemblaient pas du tout à ses cris habituels. Toute la famille, comme dans une salle de classe, s’était attroupée autour d’elle, tout le monde l’encourageait par des hochements de tête. Et le veau arriva au monde presque souriant. Il y avait donc lieu de garder espoir dans le cas de l’instituteur.

8Un petit sourire surgissait justement au bout des lèvres du maître. Heureusement ! Ce signe de satisfaction occulta pour un moment la désagréable impression que faisait naître en classe cette salive blanchâtre couvrant les commissures de sa bouche. La rougeur envahissant son visage était inquiétante. Dans tous ses états, il galopa vers son cartable, sortit un morceau de craie blanche (l’outil magique qui marqua tout un pan de notre enfance et notre adolescence !) et dessina une forme sur le tableau noir. La figure en question correspondait à plusieurs fruits ou légumes que les gamins connaissaient bien; cela pouvait être une orange, une pomme, une tomate, un oignon, une patate ou tout autre chose. Le maître la désignait du doigt en répétant toujours le même énigmatique mot qui n’avait rien à voir avec ces fruits et légumes qui trottaient dans l’imaginaire des chérubins.

9Désespéré et exaspéré, l’instituteur effaça les fruits de ses efforts et passa au registre animal. C’était probablement par ruse pédagogique, qui présupposait que cette population de montagnards se reconnaîtrait mieux et plus facilement dans le règne animal. Il dessina alors une autre forme, qui s’apparentait cette fois-ci à une quelconque volaille ou à un quelconque volatile. C’était suffisamment ambigu, là aussi, pour pouvoir se faire passer pour l’un de ces nombreux oiseaux qui peuplaient la région et que les gamins côtoyaient à longueur de journée dans les champs comme à l’intérieur des maisons.

10Le maître pointa du doigt la chose et répéta un mot devenu depuis ce jour-là inoubliable : « dajaja », réitérait-il avec beaucoup d’énergie. La musicalité du terme plut aux enfants, qui étaient loin de savoir où il voulait en venir, ou ce que pouvait bien signifier une telle suite syllabique récurrente. Le maître constatait qu’il touchait une fibre sensible chez ses élèves, il lisait cela sur leurs lèvres qui vibraient timidement pour scander la série da-ja-ja-da-ja-ja-da… C’était assez proche du rythme que déclamait le Raïs, le chanteur-poète du village, pour égayer les longues soirées d’hiver et pour réchauffer les cœurs en différentes occasions festives. Le maître s’approcha de ses élèves et, par des gestes énergiques et résolus, les amena à répéter la suite syllabique. Ceci amusa les enfants, qui se mettaient à crier, à gorge déployée et de toute leur force, cette suite magique. Passant de l’un à l’autre, le terme était de plus en plus fortement braillé.

11Une certaine satisfaction étincela sur le visage de l’instituteur, qui n’hésita pas à leur faire répéter encore plusieurs fois ce sésame. Triomphant, debout au milieu de la classe, tel un chef d’orchestre devant une salle bondée et conquise, il savourait cette première victoire.

12Enfin, voulant passer à autre chose, le maître posa son index à la verticale sur ses lèvres et le silence fut. Il prononça alors un autre mot, dont la musicalité était complètement différente de celle du premier, en agitant ses mains pour amener les élèves à le répéter. Le maître fut confronté de nouveau à l’épaisseur d’un silence, qui s’installa de tout son poids. À court d’armes, il reprit « dajaja », auquel il fit refaire un autre tour de classe, puis un autre tour, etc. Le terme s’envolait de da-ja-ja à ja-da-ja et puis on recommençait dans un sens comme dans un autre, tout en veillant à garder une cadence suffisamment enjouée.

13Ainsi se passa toute la matinée. Le maître en sueur les fit sortir. Mohamed et ses camarades, en courant pour rentrer chez eux, criaient la litanie du jour. Une fois à la maison, la mère de Mohamed, qui avait capté comme la majorité des habitants du village le chant des enfants, lui demanda comment était l’école. L’enfant perplexe ne savait que répondre, puis il finit par avouer à contrecœur que le maître ne savait pas parler, mais qu’il faisait de grands efforts et qu’il ne fallait surtout pas s’inquiéter.

14— Quel était cet ahwach que vous chantiez à la sortie de l’école ? l’interrogea sa mère.
— C’est le nom du maître : Monsieur Dajaja.

15Le gamin avait prononcé cette dernière phrase avec tellement de certitude et d’innocence que la mère n’y trouvait pas à redire.

16Et l’instituteur fut baptisé à partir de ce jour-là dans toute l’agglomération. Ni Mohamed ni ses camarades ne pouvaient soupçonner que la poule, tafoulousst en amazighe, pouvait s’appeler autrement.

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Notes

1 Ce texte est un extrait remanié du Dernier salto, roman d’Abdellah Baïda (Éditions Marsam, Rabat, 2014, p. 15-20).

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Pour citer

Abdellah Baïda, La rentrée
Le français à l'université , 19-03 | 2014
Mise en ligne le: 12 septembre 2014, consulté le: 17 août 2018

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Auteur

Abdellah Baïda

Université Mohammed V Rabat — Agdal (Maroc)

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