Le français à luniversité

L’invention de la francophonie 

Patrick Chardenet

Texte intégral

1Nous avons pratiquement tous à la naissance la capacité de parler n’importe quelle langue et, si nous ne savons pas vraiment combien de langues un être humain est en mesure de manier dans sa vie, nous les savons nombreuses. Par quoi les langues existent-elles ? Par le fait de parler celles qui sont vivantes et de conserver des traces de celles qui ne le sont plus ? Par le fait de pouvoir en décrire le système ? Ou par le simple fait de les nommer ? C’est certainement par une combinaison des trois, mais on voit bien qu’entre le poids démolinguistique objectif, les représentations de la complexité d’un système et les caractères d’une dénomination, ce qui compte, ce sont les locuteurs, c’est-à-dire la diffusion sur sol (monde des territoires) et hors sol (cybermonde). Si le discours est un acteur du Monde1 et si on peut en littérature inventer le monde2 en racontant une journée de la terre, sur tous les continents, et faire parler des centaines de personnages en des centaines de lieux, l’acte de nommer3 est à la fois éphémère, chargé de mémoire et parfois inflationniste. Il en va ainsi de la circulation extrême de termes qui « affaissent » la notion, comme ceux qui tendent à remplacer l’objet qu’ils sont censés représenter. La francophonie existe-t-elle autrement que par les discours qui l’instaurent ?

2La question est posée directement à la société canadienne dans Produire et reproduire la francophonie en la nommant. Dans l’ouvrage Traversées francophones4, J.M. Klinkenberg montre comment le français, comme les autres langues, n’existe pas dans la singularité de sa dénomination. Quant à P. Dahlet, il interroge la Francophonie et le risque d’exclusion que toute territorialité linguistique fait courir en l’absence de pactes en langues.

3Parmi ce que L.-J. Calvet appelle les « Xphonies », qui permettent aux langues d’échapper aux territoires5, la construction des espaces linguistiques en tant que réalité sociale est un fait politique6, comme l’est la francophonie.

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Notes

1 Vignaux, G., 1988, Le discours acteur du monde - Énonciation, argumentation et cognition, Ophrys.

2 Rolin, O., 1993, L’invention du monde, Éditions du Seuil.

3 Cislaru, G., Guérin, O., Morim, K., Née, É., Pagner, T., Véniard, M., L’acte de nommer Une dynamique entre langue et discours, Presses Sorbonne Nouvelle.

4 P. 138-147, voir note de lecture dans « Lire en français ».

5 Calvet, L.-J., 2008, « La coopération internationale entre aires linguistiques », dans Maurais, J., Dumont, P., Klinkenberg, J.-M., Maurer, B., Chardenet, P., L’avenir du français, EAC / AUF, p. 79-82.

6 Massart-Piérard, F., 2007, « Espaces linguistiques comparés : trajectoires et processus transversaux », Revue internationale de politique comparée - Les espaces linguistiques comparés : nouveaux acteurs dans la mondialisation, no 1, vol. 14, De Boeck Université, p. 7-18.

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Pour citer

Patrick Chardenet, L’invention de la francophonie 
Le français à l'université , 15-03 | 2010
Mise en ligne le: 09 novembre 2011, consulté le: 16 juin 2019

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Auteur

Patrick Chardenet

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