Le français à luniversité

Apologie de la polémique

Patrick Chardenet

Référence de l'oeuvre:

Amossy, Ruth, (2014), Apologie de la polémique, coll. « L’interrogation philosophique », Presses universitaires de France, Paris, 240 pages.

Texte intégral

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1Ruth Amossy, professeure émérite à l’université de Tel-Aviv, directrice de l’équipe de recherche ADARR (Analyse du discours, argumentation, rhétorique) et éditrice en chef de la revue en ligne Argumentation et analyse du discours, apporte avec cet ouvrage une contribution essentielle à la compréhension du débat public, fondement du fonctionnement de la démocratie.

2Contrairement aux idées reçues sur la recherche du consensus par une construction dialogique apaisée, il apparaît qu’une gestion du conflit fondée sur le dissensus contribue activement à la construction d’un espace public capable d’absorber les « flammes » de la violence. La polémique constituée en genre ne serait pas un échec de la communication qu’il faudrait regretter, voire éviter (le sujet qui fâche), mais une modalité argumentative de plein droit dans une démocratie pluraliste fondée sur la différence et ses expressions conflictuelles. La polémique est marquée par l’opposition irréductible, la division en groupes antagonistes et le discrédit de l’autre.

3Dans un premier temps, au lieu de rassembler sur un dénominateur commun, la polémique exacerbe les différends et rend nécessaire un mode de gestion du conflit. Ce dissensus serait ainsi facteur lien social, renforçant les identités, portant les protestations et incitant à l’action.

4Après une définition théorique opératoire de la polémique comme modalité argumentative (chapitre 2) caractérisée par la dichotomisation, la polarisation, la disqualification et identifiée dans le contexte de la gestion du désaccord en démocratie (chapitre 1), l’auteure procède à une microanalyse attentive à la matérialité du langage (chapitre 3) pour montrer comment fonctionne linguistiquement cette modalité. Le corpus est ici constitué par des discours et échanges (articles, déclarations, forums de discussion) autour du thème du « port de la burqa en France », puis d’autres autour de celui de « l’exclusion des femmes en Israël » (chapitre 4) et du débat sur les bonus et les stock-options qui a secoué la société française en 2009 (chapitre 5). 
Les outils de l’analyse empruntent à la linguistique de l’énonciation, à l’analyse du discours et aux théories de l’argumentation.

5La polémique qui se construit dans la circulation des discours permet une coexistence dans le dissensus, indispensable dans la démocratie pluraliste où le conflit est la règle et l’accord, l’exception, voire l’illusion. Du traitement de données relevées dans la communication médiatisée par ordinateur (sur les forums de discussion), Ruth Amossy montre comment, très loin de l’attaque politique classique, assumée par un acteur social à visage découvert, sous l’anonymat du pseudonyme peuvent s’exercer une violence verbale et des atteintes à la face de l’autre sans sanction (chapitre 6). Elle emprunte alors aux sciences sociales qui analysent les flames (flammes) et le flaming (flambées de violence) sur la Toile et relève que cette violence « n’évacue pas ipso facto l’argumentation », mais peut contribuer à créer une communauté virtuelle de protestation. Il y aurait alors à distinguer entre la polémique et les mobilisations sociales, modes de protestation parfois partagés.

6L’auteure voit dans la polémique « un moyen de coexistence qui assure un vivre-ensemble » en faisant dialoguer des factions qui n’ont parfois aucun contact entre elles, justifiant ainsi son apologie, « non qu’il faille s’illusionner sur ses pouvoirs ou sa moralité, ou en faire un éloge inconditionnel ».

7Ce livre rédigé par une spécialiste de l’approche discursive de l’argumentation (son ouvrage L’argumentation dans le discours, Armand Colin, publié en 2000, a été réédité en 2010) éclaire un domaine social contemporain que les technologies de l’information et de la communication ont radicalement bouleversé. La démarche serait intéressante à poursuivre dans les discours spécialisés comme ceux de la diffusion scientifique. Au-delà des théories de la réfutabilité (Karl Popper) et du vérificationnisme de la signification (Ludwig Wittgenstein) qui intéressent l’épistémologie, la circulation ouverte des savoirs sur les médias sociaux scientifiques interroge-t-elle également la construction d’un consensus/dissensus ?

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Pour citer

Patrick Chardenet, Apologie de la polémique
Le français à l'université , 20-01 | 2015
Mise en ligne le: 17 mars 2015, consulté le: 21 octobre 2017

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Auteur

Patrick Chardenet

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