Le français à luniversité

L’Europe des 27 et ses langues

Patrick Chardenet

Référence de l'oeuvre:

Herreras, José Carlos (dir), (2012), L’Europe des 27 et ses langues, Presses universitaires de Valenciennes, Valenciennes, 741 pages.

Texte intégral

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1La question linguistique dans une Europe des nations est une vieille histoire qui se prolonge dans l’Union européenne des 27. Elle est posée dans cet ouvrage alors qu’à des fractures anciennes ressurgies après le démantèlement de l’Empire soviétique s’ajoutent celles de tensions générées par une crise devenue permanente qui favorise l’eurosepticisme, voire l’europhobie dans l’émergence symbolique desquels l’identité et ses constituants culturels et linguistiques jouent inévitablement un rôle. Modèles politiques républicain, fédéraliste, régionaliste, monarcho-parlementaire, souverainiste; modèles économiques ultralibéral, libéral social, social-démocrate, de rupture écologique, de rupture alternative ou de rupture nationaliste; il semble que les nations constituant l’Europe et les peuples constituant les nations européennes ne trouvent plus vraiment de solution face aux bouleversements que la mondialisation accélérée a produits. Les cultures et les langues, les modalités de leur expression dans un double espace de mobilités spatiales et virtuelles, leur appropriation et leur enseignement entre le temps scolaire et toute la vie, leur vitalité ou leur restriction dans l’échange économique, scientifique, juridique, administratif témoignent de ces fractures qu’il est particulièrement intéressant d’observer par ce biais, le plus immédiat, celui de la parole.

2L’Europe des 27 et ses langues n’est pas un atlas linguistique, mais une somme d’analyses de politique linguistique produites à partir de points de vue extrêmement variés (60 auteurs contributeurs) à l’occasion de travaux de recherche autour du séminaire de Master 2 — Recherche « Politiques linguistiques en Europe », dirigé comme l’ouvrage par José Carlos Herreras (Université Paris Diderot — Paris 7) et d’un colloque qui, sous le même intitulé, a réuni du 3 au 5 décembre 2009 des chercheurs, invités par le Centre de Linguistique Inter-langues, de Lexicologie, de Linguistique Anglaise et de Corpus-Atelier de Recherche sur la Parole (CLILLAC-ARP).

3À chaque élargissement, l’intégration de nouveaux pays a impliqué l’augmentation du nombre de langues officielles de l’Union européenne, passant de 4 langues au départ (l’allemand, le français, l’italien et le néerlandais) à 23 langues aujourd’hui, dont plus de la moitié sont devenues officielles depuis 2004. Ce processus, qui est un pari sur la diversité, s’est plutôt imposé de lui-même par défaut de rapport de force clair et complet et par crainte que le choix d’une langue unique provoque des dissensions et des ruptures.

4Pour le moment, l’Union européenne, en décidant de garder 23 langues officielles, a donc fait un pari de la complémentarité des langues, ce qui est un défi en termes de coûts et d’efficacité immédiate dans une période de tensions budgétaires.

5Organisé en cinq parties, l’ouvrage commence par les trois textes de conférence plénière du colloque : Henriette Walter met en avant la puissance dynamique latine tant du point de vue de son impact diachronique qu’en ce qui concerne la  néologie de domaines techniques depuis le XXe siècle; Philippe Blanchet interroge le rapport « minoritaire »/« majoritaire » à propos de politiques linguistiques qui devraient assumer que le principe d’action glottopolitique porte de fait sur des élaborations de la pluralité linguistique (ce qui remet en question qu’il puisse exister des politiques linguistiques isolées du français, de l’allemand, du breton, du créole...); Claude Truchot introduit la notion de contextualisation dans les politiques linguistiques plurielles, répondant à des problèmes sociaux concrets variables et spécifiques (ce qui permet de proposer des solutions originales et audacieuses à la condition d’intégrer la complexité).

6La deuxième partie aborde le motif central en traitant de l’Europe et ses langues d’un point de vue descriptif (état des lieux) et analytique (problèmes posés) : la communication scientifique et l’enseignement supérieur; l’enseignement des langues et des cultures; les langues minoritaires; les langues officielles; les revendications linguistiques; l’anglais; le droit. La troisième partie aborde la situation des pays plurilingues et leurs politiques linguistiques vis-à-vis de leurs langues régionales ou nationales. La quatrième partie groupe les articles qui s’interrogent sur le fonctionnement des activités de traduction et d’interprétation dans l’Union européenne entre langues officielles, langues de travail et langues d’usage qui influent sur le statut des langues et du rôle que certaines peuvent exercer sur d’autres en termes de corpus jusque dans la signification des concepts. La cinquième partie peut être comprise comme l’application d’une loupe (un peu à la manière de l’artefact d’observation sociolinguistique pour l’intervention politique proposé par R. Chaudenson, 2008, « Observer ou agir ? Des réponses différentes », Séminaire international sur la méthodologie d’observation de la langue française dans le monde, OIF/AUF http://www.francophonie.org/IMG/pdf/obs_seminaire_langue_francaise_synthese.pdf). Il s’agit de donner la parole en table ronde à Jean-Michel Benayoun, José Carlos Herreras, Guy Jucquois, Christian Tremblay, Claude Truchot et Henriette Walter sur les variations de la présence du français dans les institutions de l’Union européenne, qui montrent qu’un glissement progressif vers un anglais langue unique de l’administration se développe à travers un certain nombre de pratiques qui sont le produit d’une organisation construite sur une représentation de l’efficacité qui se trouve en contradiction avec ce que l’Union européenne conseille aux États en matière de diversité linguistique.

7Un gros ouvrage dense et riche en descriptions synthétiques de situations très variables et parfois étonnantes, parsemé de réflexions stimulantes. Un condensé de travaux, bourré de références variées très utiles au chercheur et qui montrent de manière capillaire par leur localisation l’importance de la production des études sur ces questions dans les différents pays.

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Pour citer

Patrick Chardenet, L’Europe des 27 et ses langues
Le français à l'université , 20-02 | 2015
Mise en ligne le: 03 juin 2015, consulté le: 16 janvier 2019

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Auteur

Patrick Chardenet

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