Le français à luniversité

Écrire le travail au XXIe siècle. Quelles implications politiques?

Karen Ferreira-Meyers

Référence de l'oeuvre:

Adler, Aurélie et Maryline Heck (dir.), Écrire le travail au XXIe siècle. Quelles implications politiques?, Presses Sorbonne Nouvelle, Paris, 164 pages.

Texte intégral

12011 marque le début d’une nouvelle vague critique, s’attardant notamment aux rapports entre la littérature contemporaine et le monde du travail. En effet, deux publications importantes ont vu le jour cette année-là : d’abord, le dossier Initiales intitulé « Écrire le travail » et, ensuite, le numéro de la revue Raison publique consacré au « Travail sans fin » (édité par Sylvie Servoise). Plusieurs autres publications s’en sont suivies, dont celle à l’étude ici. Les recherches à ce jour se sont consacrées sur le théâtre et la prose surtout, de sorte que l’on peut parler aujourd’hui des écritures du travail.

2Le volume publié par les Presses Sorbonne Nouvelle et édité par Aurélie Adler et Maryline Heck se veut une continuation des recherches antérieures, dans la même lignée d’abord, mais il vise aussi à interroger la spécificité des écritures du travail au XXIe siècle et l’aspect politique, qui n’avait pas été abordé de façon explicite jusqu’à aujourd’hui. La présentation du dossier se fait aux pages 7-14. Les éditrices y apportent une vue générale et des notions importantes telles que la responsabilité politique, l’éthique, les postures de l’écrivain, la présence et l’influence de l’Internet sur la littérature ainsi que sur le monde du travail, la globalisation et la mondialisation, la virtualisation de l’information.

3Ouvrage de littérature comparée donc, ayant à sa base les notions de l’auteur impliqué (Dominique Viart, Bruno Blanckeman) et celles de l’engagement sartrien, le travail rassemble neuf articles, trois entretiens, un index de noms et des notices bibliographiques. Les articles sont classés dans deux catégories, la première intitulée « Écritures du travail et politique de la littérature : ambivalences et limites d’un rapprochement » et la seconde portant le titre suivant : « Implications et distanciations des écritures du travail : nommer des sujets, inquiéter la novlangue ». Les cinq articles de la première partie visent à réfléchir sur la pertinence du paradigme politique afin de saisir la portée critique de certaines œuvres contemporaines. Un aperçu historique de la généalogie de la critique littéraire du travail est proposé par Olivier Penot-Lacassagne qui conclut que, après avoir passé par le surréalisme et le situationnisme, l’écriture du travail est devenue une littérature plus fantasmée qu’effective. Dans la même veine, Pascal Mougin note que la fiction permet au lecteur de se donner bonne conscience à travers des textes qui critiquent de façon virulente les conditions de travail. Sorte de catharsis, de réponse aux « désirs frustrés », le lecteur chercherait à compenser les désirs « d’indépendance, d’indocilité » (p. 12). L’écrivain, « travailleur comme les autres » (p. 13), est aussi fragilisé et aliéné que les autres citoyens, selon Anne Roche (qui analyse La Centrale d’Elisabeth Filhol) et Sylvie Servoise (dont l’article examine les textes de François Bon et de Lydie Salvayre). Le cinquième et dernier article de cette partie, rédigé par Corinne Grenouillet, se focalise sur le projet Raconter la vie (Éditions du Seuil).

4Dans la seconde partie du volume, on retrouve quatre articles qui, en quelque sorte, accordent une place à des sujets menacés de disparition. En l’occurrence, le premier article fait découvrir le monde ouvrier, à travers l’enquête documentaire et ce qu’on a nommé le texte-usine, évoqué dans Atelier 62 de Martine Sonnet. Il s’agit de la relative invisibilité du monde paysan et agricole dans le deuxième article, écrit par Fabien Gris. Aurore Labadie et Jean-Paul Engélibert prennent un autre point de vue dans leur analyse textuelle afin de dévoiler une seconde tendance des œuvres contemporaines, à savoir l’amplification des signes du discours économique dominant.

5La dernière partie de l’ouvrage offre au lecteur une entrée dans le monde des écrivains à travers des entretiens. Heck s’est entretenue avec Martine Sonnet et Thierry Beinstingel : elle observe l’inclusion de documents « authentiques » (contrat d’embauche, extraits de statistiques de l’INSEE, factures d’achats, etc.) dans leurs textes littéraires. Ces documents ont la fonction de mémoire vive, de montages de la réalité. À la suite de cet entretien public, les personnes présentes dans la salle ont aussi posé des questions relatives à la vocation orale, les sites Internet, les ateliers d’écriture, les rencontres avec les lecteurs qui tous donnent à l’écrivain l’opportunité de s’engager et de jouer un rôle social, sociétal et politique. Adler et Engélibert ont interviewé Mathieu Larnaudie à propos de sa prédilection littéraire : l’utopie et la fiction politique, qui, chez lui, vont de pair avec une urgence à décrypter la réalité du monde financier qu’il décrit dans ses romans. Le dernier entretien, celui où Adler a interrogé Jérôme Mauche et Nicole Caligaris, permet un approfondissement sur des questions de style, de langage, de vocabulaire.

6En conclusion, cette publication, soignée au niveau éditorial, répond bien à son objectif, notamment de montrer comment les œuvres contemporaines traitent du monde du travail, suivent ce qui a été écrit avant, mais proposent aussi différents nouveaux angles — qu’ils soient linguistiques (on parle d’une novlangue) ou thématiques (le monde agricole) — et analysent les discours politiques (surtout néolibéraux) sous-jacents.

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Pour citer

Karen Ferreira-Meyers, Écrire le travail au XXIe siècle. Quelles implications politiques?
Le français à l'université , 22-02 | 2017
Mise en ligne le: 17 mai 2017, consulté le: 13 décembre 2017

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Auteur

Karen Ferreira-Meyers

University of Swaziland (Swaziland)

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