Le français à luniversité

Parlons francophone!

Marc Cheymol

Référence de l'oeuvre:

Bernard Cerquiglini, Enrichissez-vous : parlez francophone!, Larousse, Paris, 2016, 177 pages.

Texte intégral

1Malgré son sous-titre, Trésor des expressions et mots savoureux de la francophonie, ce livre n’est pas un guide — fût-il linguistique — de voyage, ni un lexique comme en fournissent les agences de tourisme, ni une sorte de méthode Assimil pour apprendre, en quelques leçons avant le départ, la langue des contrées où l’on se rend. D’ailleurs son format, éloigné d’un format de poche, n’incite guère à l’emporter en voyage : c’est un livre de réflexion et de référence, à conserver sur son bureau ou sa table de chevet. Ce n’est pas non plus un dictionnaire : il ne présente pas une série de vignettes rangées par ordre alphabétique. En revanche, il ressemble, dans sa jolie reliure, à une cassette de bijoux qui renfermerait un trésor, un capital amassé par ceux qui, la parlant sous toutes les latitudes, ont enrichi la langue en la métissant, en la créolisant ou en réactualisant des traces de son passé.

2Parlez francophone! pose, mine de rien, une question essentielle : croyez-vous que le francophone est une langue différente du français? Provocation initiale. C’est déjà un point capital, qui pose la question des frontières de la langue, du seuil à partir duquel le français deviendrait du « francophone ». Comme si le français parlé en dehors de l’hexagone était une autre langue, étrange sinon étrangère, une sorte de sabir ou d’argot. Pour faire comprendre ce que le francophone apporte au français, Bernard Cerquiglini n’a besoin que de 10 chapitres, ou plutôt de 8, car le premier et le dernier se placent sur un autre plan, plus théorique, que celui d’un apprentissage des outils concrets du langage : trois leçons sur les verbes, trois leçons sur les noms, une leçon sur les locutions, une autre sur les termes anciens qui survivent — et sur-vivent — dans le français des pays francophones.

3La trame du livre distingue plusieurs niveaux, visuellement identifiés, qui correspondent à de subtiles différences de registres qui s’appellent de loin, se rattrapent l’un l’autre, se tendent la main. Le premier plan est celui du discours qui, de l’introduction à la conclusion, en passant par les incipit de chaque « leçon », construit un discours systématique sur la langue à partir de ses catégories. Le deuxième plan est celui des notices de dictionnaire, soit autant de petits portraits lexicaux, précédés de la géographie du mot et suivis d’exemples suggestifs. Le troisième plan est celui des commentaires, ou notes, qui concernent d’abord le rapport avec le français dit de référence ou français de France, puis des éléments concernant la genèse de cet emploi. Des encadrés sur fond bleu, qui sont autant de microétudes de cas, ponctuent chaque chapitre. Enfin, un index alphabétique des mots étudiés et des territoires et pays complète l’ouvrage et permet de s’y repérer alphabétiquement pour retrouver le sens d’un mot ou d’une expression, ou leur répartition dans le monde.

4Grâce à une typographie à la fois rigoureuse et élégante, qui rend ces plans extrêmement clairs, le lecteur peut les entrelacer, suivre le fil du discours linguistique ou au contraire aller de définition en définition, ou encore ne butiner que des exemples, ou se constituer un florilège de citations savoureuses, privilégier les commentaires historiques pour s’attacher au parcours chronologique du sens des mots, ou encore bifurquer à l’un quelconque des multiples croisements, passer de l’histoire à la géographie, de l’étymologie à l’encyclopédie. Peu de livres se meuvent avec une telle agilité dans les strates de la langue française.

5Ce que démontre l’auteur, c’est que le francophone n’est ni une autre langue ni une version dégradée, négligée ou relâchée du français. C’est une langue « suréquipée » — comme on le dit aujourd’hui des voitures —, une langue qui conserve les caractères fondamentaux du français, qui respecte le corps de la langue, mais avec toutes sortes d’accessoires indispensables. Il semble dire à tous les locuteurs du français : ne vous limitez pas aux mots et aux manières de votre région, de votre territoire, parlez toutes les variétés, utilisez toutes les possibilités de votre langue. Ce francophone, que parfois vous mésestimez, ou dont souvent vous n’êtes pas sûrs, n’est pas une langue étrange ou étrangère, c’est le français, c’est votre langue, c’est votre bien. Enrichissez-vous en exploitant ses ressources, parez-vous de ses joyaux.

6Bernard Cerquiglini se place ainsi dans la lignée qu’il appelle nataliste, qui, de la Pléiade au siècle des Lumières, puis à l’encyclopédisme régional d’un Pierre Larousse, a toujours misé sur l’élargissement du français, sur ses capacités d’adoption, alors que le classicisme et la ligne puriste jouaient au contraire sur sa réduction, sur l’exclusion de termes ou de tournures réputés incorrects. On est en droit de penser que l’une est préférable à l’autre, mais sans doute est-on aussi contraint de reconnaître que la singularité du français, et sa dynamique propre, résultent de ce double mouvement d’ouverture et de fermeture, d’augmentation et d’épuration.

7Invitation au voyage dans l’épaisseur de la langue française, ce livre nous conduit dans une visite guidée de sa morphologie, de ses structures syntaxiques, et aussi de ses corridors secrets, de ses ponts et de ses raccourcis. Il met à jour la mécanique de la langue, ses rouages et ses ressorts secrets, démontés, mesurés et remontés comme par un horloger suisse, avec exactitude et sûreté de main. L’horloger est également un amoureux qui exalte le corps de la langue, le caresse avec passion, le savoure avec gourmandise, le hume avec ivresse; il évalue en connaisseur les formes de la langue francophone, ses euphonies, ses assonances et ses échos, la plasticité de ses articulations, la dynamique de ses rythmes. 

8Le voyage auquel est ainsi invité tout sujet francophone est aussi intérieur, c’est celui de l’opération mentale où un mot est choisi pour un autre, au moment où la langue se forge dans les têtes. Et comme tout voyage dessine un territoire, le territoire francophone dont il s’agit ici se caractérise par l’accueil, l’hospitalité linguistique.

9Un style personnel d’une grande clarté sert ce discours théorique. Présentée comme une sorte d’évidence, la pensée de la langue se dote d’un ton enjoué, voire badin. Humour et sérieux sont ici des alliés, comme dans les émissions télévisées « Merci, Professeur », qui ont rendu leur auteur célèbre dans le monde entier.

10Le lexique, le guide, la méthode d’apprentissage, la simple description du vocabulaire, l’engagement théorique, ont ici force de manifeste.

11Une fois de plus, merci, Professeur.

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Pour citer

Marc Cheymol, Parlons francophone!
Le français à l'université , 22-01 | 2017
Mise en ligne le: 21 mars 2017, consulté le: 21 octobre 2017

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Auteur

Marc Cheymol

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