Le français à luniversité

Une leçon d’histoire

Marc Cheymol

Référence de l'oeuvre:

Hassani-Idrissi, Mostafa (dir.)1, MÉDI TERRA NÉE, une histoire à partager, Bayard & SCEREN/CNDP, Paris, 2013, 538 pages.

Texte intégral

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1Au départ de ce livre se trouve une idée aussi simple que difficile à réaliser : écrire l’histoire.

2On sait que le projet d’écrire l’histoire est, dans tous les sens du terme, un projet risqué. Quelle histoire? L’histoire de qui? L’histoire de quoi? Et surtout : pour en faire quoi? Objet de toutes les manipulations politiques et idéologiques, de toutes les approximations dues au manque ou à la dissimulation de documents, à toutes les déformations délibérées ou inconscientes provoquées par le point de vue de l’auteur, c’est-à-dire à la myopie, ou même à la cécité que lui impose son appartenance culturelle, l’histoire est difficile à écrire dans tous ses avatars; il en va ainsi des histoires nationales, politiques et économiques comme des histoires de la littérature, des histoires de l’art et de la culture, et même de l’histoire de l’histoire.

3Dans le cas particulier qui nous intéresse ici, le pari paraît encore plus difficile et risqué, puisqu’on se propose d’écrire l’histoire de l’un des ensembles géopolitiques et culturels les plus riches en événements et en productions artistiques, les plus compliqués, conflictuels et explosifs du monde : l’espace méditerranéen. Il risque d’échouer dans son propos scientifique — apporter une connaissance complète et objective de ce qui s’est produit —, dans son propos politique — être accepté et utilisé par les gouvernements pour l’enseignement de l’histoire dans les classes — et même pédagogique — offrir un matériel utilisable et assimilable par les maîtres et les professeurs d’histoire.

4Or, ce livre apporte le témoignage d’une véritable réflexion sur ces présupposés, et la preuve qu’il existe une possibilité de dépasser ces difficultés. Il en propose en tout cas une résolution remarquable.

5Il s’agit d’un manuel d’histoire méditerranéenne, mais qui élargit le cadre de l’histoire et celui de la Méditerranée et s’avère important pour la francophonie, pour les études littéraires et culturelles, et probablement pour tous les enseignants de français dans le monde. Il l’est par son contenu, par sa méthodologie, et par son exemple, car il constitue à bien des égards une leçon.

6Comment? D’abord, en se fondant, du point de vue méthodologique, sur quelques principes de base.

71) Il porte témoignage d’une conception moderne de l’histoire, qui profite de l’évolution récente de la discipline devenue une histoire mondiale et connectée, et qui dépasse aussi bien l’histoire événementielle, pour intégrer l’histoire des mentalités, que l’histoire nationale pour décrire des aires de civilisation — au sens braudélien — dans lesquelles se repèrent les « univers de reconnaissance » que forment lesdites civilisations. L’aire méditerranéenne est définie d’abord comme un de ces univers de reconnaissance, et c’est pourquoi il s’agit d’un « manuel d’histoire méditerranéenne », non pas d’une histoire des pays méditerranéens ni d’un manuel méditerranéen d’histoire : il ne se substitue ni à l’histoire nationale ni à l’histoire locale, mais entend compléter des enseignements nationaux encore trop souvent centrés sur des logiques nationales, voire arabo-islamiques, ou européennes.

82) Il se garde à la fois de l’ethnocentrisme, lié à la perception de soi sous ses trois figures — celle qui ignore l’autre, celle qui traite bien l’autre en lui imposant ses propres cadres perceptifs, ses concepts et ses interprétations; celle enfin qui semble traiter l’autre, mais parle en fait d’elle-même —, et des stéréotypes liés à la perception de l’autre.

93) Il privilégie les approches diagnostiques, propres à dégager les images et les représentations, plutôt que thérapeutiques, prédictives des solutions susceptibles de neutraliser l’ethnocentrisme et les stéréotypes.

104) Il affiche un niveau d’intervention qui fait de ce livre non pas un manuel scolaire, mais plutôt un manuel universitaire, car il s’adresse plus aux maîtres et aux professeurs qu’aux élèves : c’est un outil de formation des maîtres.

115) Il refuse une perspective nationale, pour s’adresser aux professeurs de tous les pays de la Méditerranée, en respectant, quant aux rédacteurs, une parité rive nord-rive sud : même si tous les pays ne sont pas représentés dans les rédacteurs, il y a dans l’équipe, à parts égales, des didacticiens de pays francophones et non francophones, de pays du nord et du sud.

126) Enfin, il part du principe que l’intérêt porté à l’histoire et à son enseignement est capital pour la connaissance de soi et des autres, ce qui en fait un instrument pédagogique de premier plan dans l’enseignement des autres disciplines et dans la vie.

13Le projet a donc quelque chose de révolutionnaire, en ce qu’il bouleverse la manière habituelle de raconter l’histoire, de penser l’histoire, et de transmettre l’histoire. Il met à mal les idées reçues, acquises dans la prime éducation, qui sont souvent les plus sûrs garants du maintien de l’ordre établi par les pouvoirs.

14Les auteurs ne se sont pas masqué le caractère utopique, voire insensé, de leur projet — et quand on parle d’auteurs, il ne faut pas songer seulement aux 15 universitaires et chercheurs spécialistes d’histoire, de méthodologie de l’histoire et de pédagogie de l’histoire, issus de 8 pays d’Europe, du Maghreb et du Proche-Orient qui l’on écrit, mais aussi aux responsables des institutions françaises2 et européennes qui l’ont parrainé, et aux instances gouvernementales qui l’ont finalement soutenu et accepté dans leurs cursus de formation des enseignants. Il pouvait sembler impossible qu’un travail scientifique puisse être réalisé sans ingérence aucune, puis reconnu et utilisé par des institutions politiques internationales et même nationales, et surtout de pays engagés dans des conflits aussi graves que ceux du Proche-Orient.

15Cet ouvrage est un exercice unique. Fondé sur le constat de deux lacunes symétriques — les élèves et les enseignants connaissant aussi mal d’un côté que de l’autre l’histoire de l’autre rive —, il propose, à travers une approche résolument mondiale, de remédier à la partialité des histoires transmises de part et d’autre de la Méditerranée. Cela signifie surtout créer « un objet commun, pluriel et partagé », pas seulement un livre qui pourrait rester lettre morte, mais un projet de lettre vive qui ouvre à la connaissance de l’autre et au débat public, à partir de la formation des maîtres : la Mauritanie, le Maroc, l’Égypte et la France ont déjà décidé d’en faire un manuel pour les futurs enseignants de chacun de ces pays.

16En cinq chapitres, de la préhistoire aux printemps arabes, en passant par la Méditerranée antique — des Phéniciens, des Puniques, des Romains…—, la Méditerranée médiévale, avec ses Croisades et l’installation de ses circuits commerciaux, et la Méditerranée moderne — avec la campagne d’Égypte et la naissance d’un déséquilibre économique entre la rive nord et la rive sud —, il revisite par le récit, le document et la carte la naissance d’une entité historique spécifique au travers de tensions et d’échanges, de replis et d’ouvertures, de tradition et de modernité.

17Chaque chapitre se présente sous deux volets distincts et complémentaires : une synthèse historique et un volet didactique s’appuyant sur une série d’études de cas appelées focus, à partir de documents écrits ou iconographiques.

18L’iconographie comporte des reproductions artistiques de qualité des documents manuscrits inédits, mais aussi des cartes chorématiques constituant un atlas d’une forme nouvelle qui retrouve, au lieu d’une reproduction des tracés des lieux apparents, une structure profonde qui exprime les stratégies, les courants d’échanges, les liens avec les autres régions du monde.

19Ce travail, en décrivant les collectivités comme des croisements de compétences, de races, de religions, restaure une pensée de la complexité. Il présente l’oxymore comme une figure de l’histoire méditerranéenne : les vaincus sont aussi des héros, et seules des lectures déconstructrices parviennent à donner une vision globale. Il pose non seulement des questions historiques, mais aussi philosophiques, littéraires, artistiques, linguistiques, sémiologiques : à cet égard, le chapitre sur la préhistoire, exemplaire d’une lecture des traces du passé (images, textes, empreintes diverses, signes de tous ordres) même lorsque manquent les documents, est passionnant.

20Enfin, c’est un projet en devenir. Après la rédaction du manuel en français, achevé comme prévu en 2013, le projet prévoit des prolongements nécessaires :

211) La mise en œuvre du matériel pédagogique interactif dans les processus nationaux et régionaux de formation, à partir de 2014;

222) La création d’une plateforme numérique et des formations destinées à accompagner la mise en œuvre des programmes nationaux d’histoire : les formations, organisées dans les instituts de formation des maîtres, donneront accès à des informations complémentaires au manuel, pour élaborer des cours. Cette plateforme numérique est mise en place par le CNDP et le CRDP d’Aix-Marseille en collaboration avec l’INA et le projet Med-Mem : http://www.cndp.fr/mediterranee-une-histoire/accueil/;

233) La traduction : la Méditerranée, plus que tout autre espace, exprime un besoin de traduction. D’abord, parce qu’il existe un grand déséquilibre entre productions en langues nationales et traductions, mais aussi parce que ce livre, s’il paraît d’abord en français et s’il a été inspiré par une perspective culturelle francophone, n’aura de sens que s’il est diffusé dans la majeure partie des langues de la région euro-méditerranéenne. La version arabe sera disponible sous peu et des traductions en espagnol et en italien sont attendues.

24Comment et en quoi MÉDI TERRA NÉEconstitue-t-il une leçon? La solution de l’énigme, la clé du secret, est déjà visible dans le titre : la seule manière d’écrire l’histoire, c’est de la partager.

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Notes

1 Mostafa Hassani-Idrissi, professeur de didactique de l’histoire à l’Université Mohammed V de Rabat, a dirigé pour cet ouvrage les travaux de 15 historiens venus des quatre coins de la Méditerranée, du Maroc à la Grèce en passant par l’Italie, l’Égypte ou encore la Tunisie et bien sûr la France : Abdeljalil Bouzouggar, Antonio Brusa, Luigi Cajani, Didier Cariou, Theodora Cavoura, Edmond Chidiac, Gérard Claude, Jacques Collina-Girard, Gilles Dorival, Stephane Douillot, Laurent Escande, Mona Haggag, Mostafa Hassani-Idrissi, Helena Trindad Lopez et Samia Zeghal Yazidi.

2 Le pilotage du projet est assuré par Marseille-Provence 2013, Capitale européenne de la culture, avec le soutien de la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur et de la Villa Méditerranée. Il est soutenu, en France, par le ministère de l’Éducation nationale et la Délégation interministérielle à la Méditerranée.

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Pour citer

Marc Cheymol, Une leçon d’histoire
Le français à l'université , 19-01 | 2014
Mise en ligne le: 20 mars 2014, consulté le: 17 juin 2019

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Auteur

Marc Cheymol

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