Le français à luniversité

Muse, étrangère. Anthologie poétique de l’Europe française (XVIIIe siècle)

Marc Cheymol

Référence de l'oeuvre:

Léonas, Alexis, (2015), Muse, étrangère. Anthologie poétique de l’Europe française (XVIIIe siècle), Éditions Éoliennes, Bastia et Solivagus, Kiel, 356 p. + 1 CD.

Texte intégral

Voici un livre-événement qui offre et sauvegarde des œuvres du temps des Lumières, dont l’existence même restait insoupçonnée : celles, ici rassemblées en une sorte de bouquet poétique, qu’ont produites en français les aristocrates de toute l’Europe, de Londres à Saint-Pétersbourg, en passant par Berlin, Postdam et Vienne. Leurs auteurs sont pour la plupart oubliés, même si l’histoire en a parfois retenu le nom à d’autres titres, militaire, diplomatique ou politique : apparaissent ainsi sous un vêtement de rimeur l’Anglais Antoine Hamilton, les Russes Vassili Trédiakovsky et les princes Antiochus Cantemir et Alexandre Béloselsky, l’Allemand George-Louis Von Bar, le Hongrois Jean Fekete de Galanta, le Prussien Frédéric Von der Trenck, l’Italien Joseph-Antoine Cerutti, l’Albanais Stefano Zannowich, le Tchèque François d’Hartig, l’Autrichien né à Bruxelles Henri-Alphonse Traunpaur, chevalier d’Ophanie, et, plus connus, Frédéric le Grand et le prince de Ligne.

1Ces poètes de l’Europe des Lumières cultivent les formes traditionnelles de la poésie galante, satirique, mondaine ou précieuse, telles qu’elles ont été définies en France depuis plus d’un siècle, mais, comme le remarquait Sainte-Beuve, ils ne sont pas plus malhabiles que ceux, en France, « qui passaient pour charmants alors, et qui ne peuvent aujourd’hui se relire ». En effet, on est en droit de poser la question de l’actualité, et de l’intérêt de cette littérature pour le temps présent : une telle anthologie, reflet d’une époque révolue, comporte nécessairement une dimension passéiste, voire doublement nostalgique.

2Déjà empreinte, au XVIIIe siècle, du regret de la cour de Louis XIV, époque de splendeur autant sociale que littéraire, elle témoigne, pour le lecteur d’aujourd’hui, d’un moment où le français se disait langue du monde, alors limité, dans la plupart des esprits, à l’Europe. Ce monde était celui d’une culture où le fait littéraire, loin de naître d’une vocation impérieuse ou d’un engagement, relevait d’un art d’agrément, d’une pratique sociale, voire politique, même si certains y dévoilaient des sentiments sincères, comme Madame de Charrière soupirant après Benjamin Constant, ou Frédéric II déplorant les malheurs de la guerre dans des odes qui ne manquent pas de souffle.

3Il est étonnant de voir alors la langue traversée, non seulement par les événements militaires — la guerre de Sept Ans, par exemple —, mais par le libéralisme économique naissant, qu’on décèle à travers une apologie du commerce, revendication bourgeoise contre les valeurs anciennes de la noblesse, vouée à occuper son temps au métier des armes.

4Plus singulièrement encore, pour le lecteur d’aujourd’hui, c’est l’image d’une francophonie extrêmement vivante, mais dont tout l’effort consistait à éviter la diversité. Alors que les auteurs parlent — et écrivent — maintenant presque autant de langues françaises qu’il y a de pays francophones, dans une diversité revendiquée par tous, les « étrangers » de l’époque s’appliquent à utiliser une langue française unique, si totalement codifiée que l’on ne perçoit guère de différence entre le français de Versailles et celui qu’écrit un Russe, un Anglais, un Allemand ou une Hollandaise : outre l’uniformité du vocabulaire, des tournures, des mètres et des formes poétiques, il est habité du même « bel esprit », fait d’ironie et de distanciation, qu’on commence alors à appeler l’humour, ce qui nous vaut une lecture non seulement instructive, mais plaisante et même souvent amusante.

5Les textes sont édités et référencés avec soin, souvent annotés; chaque auteur est largement documenté, grâce à des notices détaillées qui écrivent un chapitre inconnu de l’histoire littéraire, extrêmement romanesque d’ailleurs, tant les destinées de ces auteurs ont été fertiles en péripéties dans une Europe qui ignorait déjà les frontières.

6Le livre, dont la typographie et la maquette sont très soignées, est complété par un joli CD qui combine un récital de quelques poèmes choisis, lus par Daniel Le Roy, et de sonates pour clavier de la Hollandaise Isabelle de Charrière, alias Isabelle-Agnès-Elizabeth van Thuyl van Serooskerken de Zuylen, jouées par Soma Dinnyés sur un pianoforte d’après Anton Walter, Vienne 1795, enregistré à Budapest en 2004, comme pour apporter sous une autre forme, sonore cette fois, un témoignage complémentaire du multiculturalisme de cette Europe inspirée des Lumières.

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Pour citer

Marc Cheymol, Muse, étrangère. Anthologie poétique de l’Europe française (XVIIIe siècle)
Le français à l'université , 21-01 | 2016
Mise en ligne le: 09 mars 2016, consulté le: 18 mars 2019

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Auteur

Marc Cheymol

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