Le français à luniversité

Petites chroniques du français comme on l’aime !

Marc Cheymol

Référence de l'oeuvre:

Cerquiglini, Bernard, (2012), Petites chroniques du français comme on l’aime !, Larousse, 352 pages.

Texte intégral

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1Ce volume est bien plus qu’une réédition des « chroniques savoureuses de la langue française », publiées sous le titre Merci Professeur !1 : de nouvelles chroniques sont apparues ; les autres ont été réécrites pour adopter le style « de l’aimable entretien ». Si la matière est la même, le contenu en est enrichi, et le ton en est différent.

2C’est d’abord un beau livre. Avec sa reliure capitonnée à l’ancienne, il se présente comme un recueil de bonnes recettes, dans la meilleure tradition culinaire, jusqu’à l’illustration de couverture, qui donne aux locutions du français l’aspect d’une marmite fumante d’où s’exhalent d’appétissants fumets — ou celui d’une toque de maître cuisinier.

3Car M. le Professeur est un chef, régnant sur ses fourneaux comme dans les grandes cuisines. Il n’a pas son pareil pour accommoder les règles de syntaxe les plus épineuses, les faux-amis les plus retors : avec un plaisir gourmand, en effet, Bernard Cerquiglini distille les ingrédients du lexique et de la syntaxe, comme si les mots récalcitrants et les règles rebelles de la langue française, qu’il cuisine, étaient autant de viandes trop fades, trop sèches ou trop corsées, de légumes quelconques ou d’épices trop fortes, mais auxquels il fait rendre tout leur jus, dont il développe ou corrige les saveurs, et que leur préparation, leur agencement, leurs alliances, intègrent dans de délicieuses compositions riches de découvertes imprévues. Pour les accompagner, il présente tout autour, comme autant de garnitures, des encadrés qui remettent le mot cuisiné dans son contexte, citations ou exemples excellemment choisis, attachés par une pince-clip comme les pense-bêtes de la ménagère sur un frigo. Ainsi, par delà l’allusion rabelaisienne aux « grandes et inestimables chroniques du grand et énorme géant Gargantua », ces « petites » chroniques nous mitonnent autant de « petits plats » savamment préparés.

4Amoureusement préparés : dès la préface, intitulée « libre traité d’amour profane », le livre se présente comme une sorte de Kamasutra grammatical, un art de manier les mots qui est aussi un Art d’aimer — « profane » par la volonté de ne pas sacraliser les usages du français, et d’éviter l’écueil de transformer la correction grammaticale en une religion d’initiés, une marque de distinction ou d’élitisme. Il s’agit au contraire d’en vulgariser l’explication, de montrer qu’elle est non seulement accessible, mais aussi source de plaisir. Un plaisir délicat, à déguster, qui joint l’utile à l’agréable.

5Mais le gourmet est aussi un virtuose : il déjoue les pièges avec aisance ; il rend lumineux les passages ardus et compliqués ; il joue de la langue comme d’un instrument maîtrisé. Et — autre manière de jouer — il se livre à une sorte de divertissement de société où les règles orthographiques sont comme des règles d’un jeu, voire un jeu d’enfant, tant il rend facile, par des moyens mnémotechniques d’une grande ingéniosité, la solution des problèmes posés et leur assimilation : il s’amuse et nous amuse. Il a du jeu, comme aux cartes, et même : il sort le grand jeu. Un jeu qui, dans un sens comme dans l’autre, n’ignore pas la performance : chaque difficulté, si absurde soit-elle, apparait ici comme une sorte de défi dont on tire toujours une satisfaction supplémentaire à sortir vainqueur.

6La chronique retrouve son sens propre : c’est un genre qui raconte une histoire, présentée ici comme une intrigue, ou une énigme. Le gourmet, le virtuose, le joueur est aussi un maitre du suspense. Pour chaque mot mis en examen, on assiste pas à pas, en suivant les progrès d’une enquête palpitante, à une véritable traque du coupable parmi les grammairiens et les prescripteurs du passé, pris en flagrant délit d’incohérence, ou parmi les utilisateurs contemporains pris en défaut, la main dans le sac, sur le point d’enfreindre les lois de la langue.

7Cette joie du savoir, qui mêle le jeu et le plaisir d’apprendre, capable de faire preuve de sérieux — et même d’érudition — sans se prendre au sérieux, se place dans la meilleure tradition humaniste de la Renaissance, qui a un effet roboratif.

8Car le Professeur est surtout un linguiste exigeant — et généreux. Ne cherchez pas ici un code de la langue — comme un code de la route hérissé d’interdictions et d’autorisations — ni un traité pour légiférer sur ce qui est correct ou incorrect, du type « ne dites pas, mais dites ». Ce livre n’est pas une chasse aux mots étrangers ni une imposition de la norme française contre la variété lexicale et syntaxique du français hors de France ; il ne condamne pas les usages au nom d’une norme ou d’un modèle à respecter. Il n’est pas dogmatique : la réflexion linguistique, diffuse dans les chroniques et les avant-propos qui précèdent chacune des sections, se cache plutôt, parce que l’intention n’est jamais d’imposer un système.

9Le credo du linguiste est à la fois plus modeste et plus complexe. Face aux néologismes hasardeux, aux emprunts à l’anglais ou à d’autres langues, ou aux écarts syntaxiques à la mode — fréquents dans le snobisme des médias et du show-business, ou dans le langage de la politique, il fait partager une vision personnelle, qui fait état de ses préférences (« Je vois d’un très mauvais œil... », « je n’aime pas beaucoup... » ), pour attirer le lecteur dans une relation de complicité et défendre, conformément au titre, « le français comme on l’aime ». Mais il ne s’en tient pas pour autant à une attitude subjective : s’il recommande un usage plutôt qu’un autre, c’est en fondant sa légitimité sur un savoir positif, principalement historique : il se livre à un effort de rationalisation, qui fait appel à l’histoire des mots, à leur étymologie et à l’usage, c’est-à-dire aux significations qu’une lente sédimentation a déposées sur les mots, aux sens rémanents qui y sont attachés, et surtout aux emplois les plus fréquents et les plus largement compris.

10Le problème de fond qui est posé est celui du purisme, « cette forme supérieure de la nostalgie qui défend la langue contre elle-même », résolu par le leitmotiv : « ne craignons pas d’être un peu puriste, lorsque c’est à bon escient », « il ne faut pas craindre d’être un peu puriste, quand cela du moins s’avère indispensable ».

11Comme avec les Essais de Montaigne ou 62, maquette à monter de Cortázar, on peut indifféremment lire le livre de manière continue, comme un roman, ou au contraire sauter à la marelle d’une page à l’autre ou d’un encart à l’autre, créant son propre itinéraire dans ce labyrinthe dont, à la vérité, une fois entré, on n’a plus envie de sortir, et qui évoque plutôt un jardin, avec ses allées et ses chemins de traverse, ses plates-bandes, ses massifs et ses parterres de fleurs, dans lequel on aime se promener librement et sans contrainte.

12On ne peut regretter que deux choses : l’absence d’un index alphabétique, qui aurait permis de retrouver facilement les termes dont on cherche l’explication, et le fait que l’éditeur n’offre pas une version en livre de poche d’un ouvrage qui est pourtant un véritable petit vadémécum qu’on souhaiterait pouvoir emporter partout avec soi.

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Notes

1 Merci Professeur ! Chroniques savoureuses de la langue française, Paris, Bayard, 2008, recueil des célèbres clips de télévision réalisés pour TV5.

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Pour citer

Marc Cheymol, Petites chroniques du français comme on l’aime !
Le français à l'université , 18-03 | 2013
Mise en ligne le: 21 octobre 2013, consulté le: 25 mars 2019

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Auteur

Marc Cheymol

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