Le français à luniversité

Repenser l’interdisciplinarité

Marc Cheymol

Référence de l'oeuvre:

Origgi, Gloria et Frédéric Darbellay (dir), Repenser l’interdisciplinarité, Slatkine, Genève, 2010, 198 pages.

Texte intégral

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1Jouant dès l’introduction sur le double sens du mot discipline, qui signifie à la fois un domaine structuré de la science dans les universités depuis Humboldt, mais aussi le fouet destiné à punir et, donc, à faire respecter les limites, Repenser l’interdisciplinarité est le produit d’une réflexion collective concernant l’inter-disciplines, menée par des psychologues, des sociologues, des historiens et des philosophes. Au long d’études réunies de 2002 à 2010, l’ouvrage dirigé par Gloria Origgi et Frédéric Darbellay tente de faire le point sur les avancées et le devenir de l’interdisciplinarité dans l’évolution du savoir contemporain. Ainsi, cet ouvrage est-il articulé à la fois sur le présent, le passé et l’avenir de la recherche interdisciplinaire.

2Ce vaste panorama est organisé selon trois axes : celui du récit de l’expérience personnelle en matière de travail interdisciplinaire — qui évoque le parcours individuel, les pratiques de recherche voire les « émotions » de la vie du chercheur ; celui de l’analyse socio-historique de l’évolution de la science en tant que champ interdisciplinaire ; celui enfin de l’analyse empirique des pratiques cognitives liées à l’interdisciplinarité, en donnant des exemples d’interdisciplinarité féconde, notamment entre la philosophie et la neurologie de la perception, entre l’anthropologie et la psychologie cognitive.

3Global, ce projet l’est dans un double sens, par son extension géographique et par la variété des angles d’approches : mondialement ouvert à toute la communauté scientifique, il met en jeu des chercheurs d’universités ou de centres de recherche de provenance internationale (d’Altenberg, de Detroit, de Grenoble, de Harvard, de Hong-Kong, de Iaşi, de La Haye, de Paris, de Saint-Quentin en Yvelines, de Sfax, de Sion, de Toronto, de Toulouse, de Warwick, et de Zurich !), et aussi parce que, en travaillant une vaste gamme de formes, de pratiques et de domaines, il peut les traiter dans une véritable diversité interdisciplinaire.

4Loin de toute perspective polémique ou promotionnelle, l’ouvrage — qui sait à l’occasion faire preuve d’indiscipline — ne présente aucunement l’interdisciplinarité comme une panacée, une garantie ou un impératif, mais vise à « repenser », en se gardant de tout préjugé, les conditions dans lesquelles le mode interdisciplinaire peut apparaître comme bénéfique, voire nécessaire face à un examen critique de l’étude et de la recherche disciplinaires, et même disciplinées : leur caractère plus que restreint, restrictif, le risque d’enfermement. Mais s’il en démontre les avantages, il souligne aussi toute l’ambigüité de la démarche interdisciplinaire : sa valeur euristique et critique, mais sa difficulté, ses exigences, son risque de banalisation du savoir, de superficialité, d’éclectisme, le caractère souvent « cosmétique » d’une recherche interdisciplinaire par opportunisme ; il décrit les obstacles et les déceptions chroniques que doit surmonter la recherche interdisciplinaire. Il examine les enjeux institutionnels qu’un développement réellement interdisciplinaire du savoir doit affronter, sans méconnaître la difficulté du contrôle de qualité, et envisage la mise en place de processus d’évaluation adaptés à l’organisation interdisciplinaire du savoir. Il témoigne ainsi d’une volonté de dépasser le discours militant en faveur de l’interdisciplinarité, pour développer une réflexion pertinente pour notre compréhension du caractère et du devenir des sciences.

5Grâce à la formule choisie, le livre, interdisciplinaire dans son contenu, propose dans sa forme une expérience innovante, qui dépasse aussi bien les limites d’un colloque que d’une publication traditionnels : réalisé à partir d’un colloque virtuel, qui n’a jamais eu lieu que sur le Web, et dont il présente pourtant les « actes », le livre est enrichi des échanges recueillis sur les communications publiées en ligne, qui apparaissent, après chaque série d’interventions, dans la partie « commentaires et discussion », reconstruits et structurés en vue de la publication sur papier. Mieux que la transcription d’un débat oral dans un colloque réel, ils permettent de suivre un débat élargi aux limites du monde universitaire connu. Bardé de références bibliographiques, complété par un index des noms cités et des notions abordées, l’ouvrage, qui fonctionne comme toute publication scientifique imprimée, signale aussi les nouveaux outils — virtuels — mis à la disposition de l’interdisciplinarité.

6Venu du Web, le livre imprimé invite à y retourner et signale ce nouvel espace de débat et de recherche, l’espace virtuel, comme le lieu par excellence de l’interdisciplinarité, dont la publication sur papier ne serait plus qu’un avatar, une étape transitoire. Tel pourrait être le modèle des colloques à venir, qu’ils soient interdisciplinaires ou strictement disciplinaires, d’ailleurs, car avec la génération de l’enseignement supérieur sur le Web, même si les webinaires n’ont pas encore remplacé les séminaires, toutes les disciplines sont désormais concernées, et c’est bien une nouvelle discipline de consultation, de recherche et d’enseignement, qu’il faut inventer.

7Le livre se conclut par une magistrale postface, qui débouche sur une réflexion, aux frontières des disciplines, sur le traitement informatisé de l’information, sur l’articulation des sciences de l’homme et de l’humain, voire de l’humain et de l’in-humain, donnant toute sa valeur au rappel « humaniste » d’Edgar Morin sur « l’au-delà des disciplines » (p. 102). L’interdisciplinarité, comme avenir tout court, facilitée par le Web, permet d’envisager une ère « post-disciplinaire » (comme nous avons connu une ère « postmoderne »), mais non inhumaine, où les frontières disciplinaires seront définitivement dépassées, non parce qu’elles auront été supprimées, mais parce que la question de leur nécessité ne se posera même plus.

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Pour citer

Marc Cheymol, Repenser l’interdisciplinarité
Le français à l'université , 18-01 | 2013
Mise en ligne le: 21 mars 2013, consulté le: 25 août 2019

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Auteur

Marc Cheymol

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