Le français à luniversité

L’avenir des langues internationalisées

Patrick Chardenet

Texte intégral

1Parmi les façons de parler des usages des langues, il y en a deux qui s’opposent : on peut décrire ces usages tels qu'ils sont pour en rendre compte de manière constructive, laissant ce bien public à la liberté de ses utilisateurs, ou prescrire des règles édifiées, au mieux, sur les régularités observées sous quelques plumes autorisées, au pire, sur les propos de quelques détenteurs patentés, décorés, voire autoproclamés, du bon goût et du bien dire. Au fond, tout cela nous ramène à deux points de vue simples: soit on voit les choses comme elles sont, dans le mouvement et la variété, et on tente d’en comprendre la genèse pour en faciliter l’appropriation, l’acquisition, l’apprentissage et la transformation, soit on les considère à partir d’un paradigme qui recompose la réalité selon ses normes, au nom de ce que les choses devraient être.

2L’expression « trouver le mot juste » n’a de sens que si on est capable d’expliquer précisément en quoi tel autre terme ne l’est pas. L’évaluation « mal dit » n’a d’intérêt que si on définit comment se construit le bien dire. Sur quels fondements axiologiques reposent ces déclarations ? Déclarer le beau, le bon, le juste à propos du langage renvoie au désir d’arrimer la langue à un système de références idéologiques, au nom d’une esthétique et d’une clarté préétablies. Peut-on se contenter de dire qu'on n'aime pas tel plat, sans interroger sa culture du goût ? Au fil d’une démarche essentialiste, certains locuteurs se voient ainsi intégrés à une collectivité de beaux et de bons parleurs, alors que d'autres se voient affectés d'une langue cotonneuse, ravalés au rang d'orateurs médiocres. Dans la mesure où les groupes que constituent les locuteurs ont des origines, des parcours, des fonctions et des statuts sociolinguistiques différents, la perception du bien dit ne peut être que variable, et l’unicité de la langue, un fantasme. La parlure de l’un fait sourire l’autre, qui la perçoit par le prisme de sa propre expérience. Les langues nous divisent autant qu’elles nous rassemblent.

3Le niveau de maîtrise du français peut-il raisonnablement être le même et mesuré de la même façon chez les enseignants de la France, de la Belgique, du Canada hors Québec, du Québec, d’Haïti, de tel ou tel pays d’Afrique? Si oui, les choses sont relativement simples. Si non, comment garantir un enseignement de qualité pour les usages propres au contexte local, tout en permettant les usages internationaux du français ? Le débat n’est pas clos et ne concerne pas seulement la langue.

4Le français, auquel la cour d’un roi de France fabriqua une origine de pure noblesse, une élégance de prince, auquel des cercles de doctes fit la réputation d'être incomparablement clair, raison de sa longue domination en Europe, donne aujourd'hui l’impression de nous échapper. En effet, nous sommes chaque jour plus nombreux à le parler, et de manière différente, qui plus est. .Peut-on à la fois se réjouir de ce fait et regretter l'autre ? Le Forum mondial HERACLES, ainsi que les projets LASCOLAF et ELAN-Afrique décrits dans ce numéro, affrontent concrètement cet enjeu : quel avenir pour les langues internationalisées ?

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Pour citer

Patrick Chardenet, L’avenir des langues internationalisées
Le français à l'université , 16-01 | 2011
Mise en ligne le: 22 juillet 2011, consulté le: 18 janvier 2019

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Auteur

Patrick Chardenet

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