Le français à luniversité

Dis-moi qui te cite, et je saurai ce que tu vaux

Patrick Chardenet

Référence de l'oeuvre:

Pansu, Pascal, Nicole Dubois et Jean-Léon Beauvois, (2013), Dis-moi qui te cite, et je saurai ce que tu vaux, coll. « Points de vue et débats scientifiques », Presses universitaires de Grenoble, Grenoble, 127 pages.

Texte intégral

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1La bibliométrie d’impact est au cœur de ce petit ouvrage (127 pages), extrêmement bien articulé autour de cinq chapitres qui font le tour de la question en apportant des connaissances précises sur les lois scientométriques (loi de Lotka et loi de Bradford) qui donnent cette apparence de précision dans la représentation quantitative de la valeur des chercheurs et des revues. Après une introduction très claire malgré la complexité technique, les auteurs présentent les résultats d’une enquête sur les pratiques de publication des chercheurs en France, qui met en évidence à la fois leur variété et les différences de prise en compte des indicateurs bibliométriques dans les stratégies de publication selon les disciplines. Le quatrième chapitre rappelle cinq principes majeurs qui devraient s’appliquer à une évaluation acceptable : une mesure d’impact ne doit pas influencer par rétroaction sur les choix de recherche des chercheurs ; une mesure d’impact ne doit pas agir comme obstacle à la publication d’articles pertinents (et l’on pense ici à la publication de résultats négatifs) ; une mesure d’impact doit permettre à des revues de qualité scientifique comparable d’avoir les mêmes chances d’être indexées dans la base de données utilisée ; une mesure d’impact doit permettre à des articles de même pertinence théorique et méthodologique, publiés dans des revues indexées, d’avoir les mêmes chances d’être lus, quelle que soit la revue dans laquelle ils paraissent ; une mesure d’impact ne doit refléter que le potentiel d’influence scientifique ou les qualités scientifiques d’un article. Or, les auteurs montrent comment, de pratiques des chercheurs à des stratégies de publication, une logique de régulation sociale proche d’un modèle de marché structure la diffusion des savoirs qui finit par peser sur l’activité de recherche en tant que production de connaissances scientifiques. Ce chapitre se termine sur une ouverture à partir d’un point de vue culturellement décalé (une position géopolitique empruntée au courant des psychologies indigènes) qui dénonce la construction et la propagation de l’imaginaire bibliométrique d’impact comme source unique de référence acceptable. La référence ethnocentrée devient modèle et le modèle sert de référentiel d’évaluation ; l’exemple de formatage par l’anglicisation imposée des revues anglo-saxonnes dominant le marché illustre le risque d’enfermement de la science (cf. les pratiques de certaines revues qui déconseillent les références non anglophones). Il ne s’agit pas d’une entreprise d’internationalisation des connaissances, mais d’étendre un modèle jugé excellent par un groupe d’éditeurs et de chercheurs. À travers l’exemple de la recherche en psychologie dans le monde, les auteurs proposent une alternative en distinguant la recherche dans une nation particulière et la recherche internationale dans toutes les nations en retenant trois critères : le critère de réputation (en considérant les nations où se pratique une recherche visible dans la discipline considérée, avec constitution d’une commission nationale d’experts) ; un critère de recherche internationale où sont retenues les trente meilleures nations de la recherche scientifique toutes disciplines confondues ; le critère de recherche dans la spécialité (les nations classées parmi les trente meilleures pour la discipline). Concernant les revues, ils proposent cinq critères pour figurer dans une base de données internationale : l’évaluation des soumissions par les pairs ; l’existence d’un comité éditorial national ; l’existence d’un comité de lecture international ; les articles doivent être assortis de courts résumés dans la langue locale et de résumés plus longs en anglais (2 500 mots) ; la présence de mots-clés dans la langue locale et en anglais ; la présence d’une liste de références bibliographiques soumise à aucune obligation ou interdit.

2Un livre à mettre en valeur dans les centres de recherche, à conseiller dans les écoles doctorales, au moins pour permettre que ne soient pas esquivés le débat et un positionnement professionnel conscient.

3Au-delà de la question bibliométrique, c’est aussi un questionnement plus épistémologique sur la qualité de l’infométrie comme mode de production de données pour la recherche qui est soulevé. Aucune démarche comptable n’est exempte de manipulations potentielles. Opposer le nombre (considéré comme objectif) au discours (inévitablement subjectif), relève d’une part d’un figement de la démarche scientifique, alors que de nombreux progrès ont pu être faits en analyse de données qualitatives complexes (en particulier grâce au traitement automatique du langage, à l’analyse du discours, à l’analyse conversationnelle). Ensuite, d’une absence de prise en compte du fait que les données comptables sont produites à partir de projets de recherche, de protocoles d’enquêtes, de questionnaires qui sont générés par des discours qui induisent les résultats comptables. Le nombre n’est jamais pure représentation des savoirs.

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Pour citer

Patrick Chardenet, Dis-moi qui te cite, et je saurai ce que tu vaux
Le français à l'université , 18-03 | 2013
Mise en ligne le: 24 septembre 2013, consulté le: 19 mars 2019

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Auteur

Patrick Chardenet

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