Le français à luniversité

Enseignement des langues et construction européenne

Patrick Chardenet

Référence de l'oeuvre:

Maurer, Bruno, (2011), Enseignement des langues et construction européenne, Éditions des archives contemporaines, Paris, 163 pages.

Texte intégral

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1L’Europe du libre-échange est à la fois un espace de communication culturelle et linguistique, de mobilité choisie ou contrainte et de commerce interne et externe. Défendre le plurilinguisme, c’est affirmer un sens à l’Europe, mais selon quel paradigme construit à partir duquel de ces facteurs déterminants ? En trois chapitres qui illustrent parfaitement le plan classique thèse, antithèse, synthèse, Bruno Maurer détisse avec exemples des fils d’un processus d’institutionnalisation de l’éducation plurilingue et pluriculturelle en cours, avec conviction : le développement de la notion d’éducation plurilingue et interculturelle ; la production et la diffusion idéologique ; le rôle de l’idéologie dans la construction européenne.

2Ce faisant, il attire notre attention sur les risques de cette montée en puissance idéologique dans un cadre libéral dominant : floutage de compétences clairement définies dans l’apprentissage des langues ; réduction du rôle de l’école dans le développement des compétences en langues ; minoration des langues dans la formation des enseignants.

3La définition du plurilinguisme par le Conseil de l’Europe qui a fait émerger le Cadre européen commun de référence pour les langues (CECR) est l’aptitude de l’individu à puiser dans un répertoire de connaissances et de compétences variables dans plusieurs langues pour faire face aux situations de communication les plus variées. S’opposant à la conception d’un apprentissage et d’un enseignement des langues juxtaposés en silos qui vise un équilinguisme idéal de haut niveau, la notion de plurilinguisme est certainement un point d’ancrage critique de l’enseignement des langues langue par langue, qui aurait pu aboutir à disqualifier radicalement les dispositifs scolaires et finir par ne plus enseigner les langues. Ce qui n’est pas tout à fait le cas. Le paradoxe réel que relève l’auteur entre la force du discours sur le plurilinguisme et la faiblesse de l’enseignement des langues est-il une conséquence des orientations et des choix d’une Europe libérale, ou bien, sans nier cette responsabilité idéologique qui s’exprime comme l’ouvrage le montre en matière de choix structurels, d’affectation de moyens, de décisions politiques, celle d’un manque de maturité et d’isolement ? La critique arrive à point pour stimuler un débat quelque peu absent, masqué par l’avancée réelle d’une sortie de l’enseignement des langues d’un confinement pédagogique restreint jusqu’à l’irruption d’Un Niveau Seuil (1975), puis du CECR (2001), un unanimisme transitoire logique dû à la formation d’une génération d’étudiants européens sous le sceau du « cadre », prompts à valoriser son application adaptée partout dans le monde en oubliant que la valeur essentielle du cadre est dans son modèle d’outil construit selon un processus, et non dans la traduction en telle ou telle langue de ses contenus plus ou moins adaptés.

4Ce modèle est-il le produit d’une mécanique idéologique qui tend in fine à noyer le grain de la méthode dans un océan d’intentions sans aboutissement ? Peut-être faisons-nous cette histoire sans savoir que nous la faisons, dans la défense du plurilinguisme comme dans la critique idéologique de son idéologie.

5Vu de l’intérieur de l’Europe, on comprend que les politiques linguistiques éducatives soient soumises aux critiques comme le sont les orientations européennes en matière de santé, de protection sociale ou d’emploi. De l’extérieur, on comprend mal comment l’éducation plurilingue et pluriculturelle européenne se construit sans vraiment dialoguer avec le reste du monde, et en particulier avec les voisins de l’Union Européenne d’où proviennent de nombreux nouveaux citoyens européens. « Le Cadre a fait le tour du monde mais le monde a-t-il fait le tour du Cadre ? », s’interrogeait Daniel Coste en 2011 à Expolangues1. Il est parfois surprenant d’entendre dire dans les Amériques ou en Asie que cette problématique et son traitement sont purement un fait européen qui a peu de choses à voir avec les contextes dans ces régions, comme il est étonnant de voir comment, jusqu’à ces dernières années, le discours exporté hors d’Europe, par des experts européens, restait faiblement critique. Le temps est venu d’une mise à jour qui n’exclut ni les questionnements idéologiques, ni les bilans, ni les retours sur les fondements.

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Notes

1 Daniel Coste, « En 10 ans le Cadre a fait le tour du monde mais le monde a-t-il fait le tour du Cadre ? », conférence enregistrée au salon Expolangues 2011 le 2 février 2011 à Paris pour les 10 ans du Cadre européen commun de référence pour les langues (CECR). En ligne : http://www.youtube.com/watch?v=F_4SrPjauS8 (consulté le 24 février 2012).

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Pour citer

Patrick Chardenet, Enseignement des langues et construction européenne
Le français à l'université , 17-01 | 2012
Mise en ligne le: 13 mars 2012, consulté le: 26 juin 2019

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Auteur

Patrick Chardenet

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