Le français à luniversité

Le développement de la recherche en français au Québec, fruit d’une volonté politique

Olivier Dezutter

Texte intégral

1La permanence du fait français en Amérique du Nord, et en particulier au Québec, demeure aux yeux de beaucoup un phénomène inattendu car, à travers l’histoire, nombreux ont été ceux qui ont prédit l’assimilation des francophones du Canada par la culture anglophone dominante. C’est ce que prévoyait par exemple le célèbre écrivain Stefan Zweig à la suite d’une incursion de quelques jours à Montréal et au Québec lors d’un voyage aux États-Unis en 1911. Dans une chronique de ce voyage publiée dans un grand journal allemand, intitulée « Chez les français du Canada », Zweig fait part de son admiration pour la « ténacité et la lutte héroïque » de ces quelques milliers de personnes pour conserver leur langue, mais il leur prédit, tout en le regrettant, une inéluctable assimilation, à l’instar de ce qui s’est passé pour les Allemands émigrés aux États-Unis1.

2Si la langue française a conservé la place qui est la sienne dans la société et les institutions publiques du Québec, c’est à la suite d’une série de choix politiques forts, dont ceux qui, dans les années 60 et 70, ont contribué à refonder le Québec et consacré le fait qu’il soit normal d’y vivre, d’y travailler et de s’y éduquer en français.

3Dans cet article, nous fournissons un rapide aperçu de quelques leviers essentiels mis en place par les autorités politiques pour soutenir le développement de la recherche en français, en indiquant les tensions qui se rattachent aux usages du français comme langue de formation des chercheurs, de production et de diffusion des connaissances scientifiques.

4Un large réseau d’universités francophones
Le premier levier concerne le développement dans les cinquante dernières années d’un important et large réseau d’institutions universitaires francophones. Alors qu’en 1959, la province ne comptait que trois institutions universitaires francophones, on en dénombre aujourd’hui douze (dont neuf appartenant au réseau de l’Université du Québec) réparties à travers les différentes régions du Québec, pour une population d’environ 8 millions d’habitants, dont 78,9 % déclarant avoir le français comme langue maternelle2. Toutes ces institutions sont tenues de respecter le cadre de la Charte de la langue française (aussi appelée loi 101) qui, dans l’article 88, daté de 2002, oblige les universités à se doter d’une politique relative à l’emploi et à la qualité de la langue française. Cette politique linguistique doit traiter à la fois de la langue d’enseignement, de la langue de communication de l’administration ainsi que de la qualité du français et de sa maîtrise par les étudiants, les membres du corps professoral et les autres membres du personnel.

5À titre d’exemple, la politique linguistique adoptée dans mon université, l’Université de Sherbrooke3, en 2004, affirme la volonté de l’institution d’« ancrer le français dans le champ de la production et du transfert des connaissances de manière à prévenir l’appauvrissement de l’expression en français de la pensée scientifique et à contribuer au développement de la diversité culturelle dans le monde ». Cela se traduit entre autres par quelques principes à respecter par l’ensemble des facultés, dont celui de faire du français « la langue des travaux, présentations orales et examens à tous les cycles universitaires ». Ceci s’étend également « aux productions scientifiques aux 2e et 3e cycles ». Dans ce cas, une porte est entrouverte pour des exceptions car à la demande d’un étudiant, jugée recevable par les enseignants responsables, un travail (en l’occurrence principalement un mémoire de maîtrise ou une thèse) peut être rédigé dans une autre langue que le français, à condition qu’un résumé substantiel et une conclusion soient remis en français. Une autre exception est permise si l’enseignement est donné dans une autre langue que le français, ce qui peut être le cas dans les cours de langues.

6Malgré l’existence des politiques linguistiques, la question du statut du français dans les universités et le glissement progressif vers un usage de plus en plus marqué de l’anglais défraient régulièrement la chronique, comme ce fut encore le cas au début de l’année 2014, alors qu’un étudiant de la faculté de droit de l’Université de Montréal avait dénoncé publiquement « le laxisme et la complaisance sans bornes4 » dans l’application de la politique linguistique de cette institution, en prenant appui sur la possibilité offerte aux étudiants de répondre en anglais aux questions d’examen dans des cours du baccalauréat en droit. Un autre cas débattu dans la presse il y a quelques années concernait la dénonciation du non-respect par des chercheurs en médecine de l’Université de Sherbrooke de l’obligation associée à la loi 101 de l’affichage en français dans les lieux publics, ces chercheurs ayant exposé dans les couloirs de l’hôpital universitaire des posters exclusivement en anglais présentant des résultats de recherche exposés dans des colloques internationaux.

7Le Fonds de recherche du Québec
Pour accompagner le développement de la recherche au sein de ses universités, la province du Québec s’est dotée d’une agence subventionnaire, aujourd’hui appelée « Fonds de recherche du Québec », et liée, selon les gouvernements successifs, au ministère de l’Éducation ou au ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique. Il s’agit là du second levier que nous avons choisi de présenter, car l’existence de cette agence, qui coexiste aux côtés des agences fédérales sous la responsabilité du gouvernement canadien (le Conseil de la recherche en sciences humaines, le Conseil de la recherche en sciences naturelles et le Conseil en santé) joue un rôle majeur et exceptionnel dans le maintien et le développement de la recherche en français. Le fonds, qui fonctionne sur le principe des concours et de l’évaluation par des comités de pairs, a pour mission « de promouvoir et de soutenir financièrement la recherche, la mobilisation des connaissances et la formation des chercheurs au Québec5 ». Il offre plusieurs programmes : bourses pour étudiants de maîtrise et de doctorat, soutien à des projets de recherche, soutien aux infrastructures de recherche et soutien aux revues scientifiques. Ce dernier volet peut être retenu pour illustrer la volonté politique de favoriser la production de connaissances scientifiques et la diffusion de celles-ci en langue française au sein de la communauté scientifique, tout en n’ignorant pas l’importance de la diffusion en anglais et dans d’autres langues. En effet, pour être admissibles au concours de soutien aux revues scientifiques, les revues doivent apporter la preuve que dans les quatre dernières années, plus de 50 % des articles publiés ont été rédigés en français. Ici encore, toutefois, la possibilité de déroger à ce critère est prévue puisqu’il est précisé sur le site du fonds que si une revue présente un pourcentage moindre d’articles en français, « le comité d’évaluation jugera de l’adéquation des arguments apportés par les demandeurs concernant le rapport entre le français et les autres langues en fonction des objectifs de la revue et du champ disciplinaire concerné6 ».

8La politique nationale de recherche et d’innovation
Depuis une quarantaine d’années, les gouvernements successifs au pouvoir au Québec ont rendu publics plusieurs documents officiels ambitieux qui dessinent les grandes orientations des politiques de recherche scientifique, dont la détermination de certains domaines prioritaires, et qui influencent donc fortement les conditions de développement de la recherche dans les institutions universitaires. C’est dans le cadre de ces politiques que le principe d’une agence provinciale de soutien à la recherche présentée dans le point précédent a été établi.

9Tout en affirmant le lien qui doit être tissé entre la recherche et le développement culturel, social et économique de la société québécoise, ces documents ne peuvent ignorer la question de la ou des langues dans laquelle ou lesquelles se construisent et se partagent les savoirs de recherche dans le contexte québécois, canadien et nord-américain.

10Dès le premier document fondateur, intitulé Pour une politique québécoise de la recherche scientifique, daté de 1979, apparaît la préoccupation relative à la « situation particulière d’un réseau francophone de communication scientifique en Amérique du Nord » (p. 228), qui débouche entre autres sur la nécessité de « recourir à des incitations qui encourageraient les chercheurs à publier en français — tout en rappelant qu’il n’est pas question de bouder les réseaux de langue anglaise » (p. 234).

11Quarante ans plus tard, le défi demeure entier. Un des objectifs annoncés dans la toute récente Politique nationale de recherche et d’innovation (Gouvernement du Québec, 2014-2019) vise à « accroître significativement le nombre de publications en français ainsi que leur accès ». Si l’intention demeure louable et pleinement justifiée, elle n’en reste pas moins difficile à appliquer dans un monde de la recherche de plus en plus compétitif, où les chercheurs sont soumis à des modes d’évaluation qui prennent le plus souvent pour principale référence les mesures de performance, calculées sur la base des banques de données comme Web of Science (WoS) de Thomson Reuters, où les revues non anglophones sont sous-représentées.

12Plus largement, pour les auteurs de la dernière politique, l’usage du français dans la recherche pose des défis en termes de développement d’une terminologie scientifique en langue française et de formation en français de la relève scientifique, deux éléments qui, sans aucun doute, dépassent le contexte québécois et rejoignent les préoccupations d’un grand nombre de personnes engagées actuellement dans l’enseignement du français et la formation de chercheurs dans des contextes variés au sein de la francophonie universitaire.

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Notes

1 Je reprends cette information à Paul Bennet, dans sa chronique de l’ouvrage Le Québec de Stefan Zweig, parue dans Le Devoir des 6 et 7 février 2014.

2 Selon les chiffres du recensement de 2011.

3 Voir http://www.usherbrooke.ca/langue/le-francais-a-ludes/la-politique-linguistique/

4 Vincent Blais-Fortin, « L’anglais à l’UDM : complaisance excessive », Le Devoir, 29 janvier 2014. En ligne : http://www.ledevoir.com/societe/education/398433/l-anglais-a-l-udem-complaisance-excessive

5 Extrait du site Internet http://www.frq.gouv.qc.ca/fonds-recherche

6 Voir http://www.frqsc.gouv.qc.ca/upload/editeur/RE_2015-2016-fre.pdf

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Pour citer

Olivier Dezutter, Le développement de la recherche en français au Québec, fruit d’une volonté politique
Le français à l'université , 20-01 | 2015
Mise en ligne le: 09 juin 2015, consulté le: 16 janvier 2019

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Auteur

Olivier Dezutter

Professeur titulaire, codirecteur du Collectif de recherche sur la continuité des apprentissages en lecture et en écriture, Faculté d’éducation, Université de Sherbrooke (Canada)

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