Le français à luniversité

Le français, deuxième langue étrangère dans le système éducatif de la République dominicaine : à quelles conditions ?

Olivier Dezutter

Texte intégral

1Membre des instances officielles de la Francophonie depuis 2010, la République dominicaine affiche une forte volonté politique d’accorder une place au français dans son système éducatif et de valoriser l’ouverture à la Francophonie dans l’ensemble de la société, comme en atteste la décision présidentielle récente de consacrer par décret le 20 mars journée de la Francophonie dans l’ensemble du pays.

2L’ouverture au français n’est pas récente, puisque celui-ci constitue officiellement, depuis 1995, la deuxième langue étrangère obligatoire à partir de la cinquième année de l’enseignement primaire, la première langue étrangère étant l’anglais.

3Par rapport à ce cadre officiel, les conditions d’enseignement du français en tant que deuxième langue étrangère s’avèrent toutefois extrêmement précaires et insatisfaisantes tant en ce qui concerne les ressources humaines — à savoir des enseignants suffisamment qualifiés pour cet enseignement — que les ressources matérielles en termes à la fois de contexte concret d’enseignement — état des infrastructures, accès à du matériel audiovisuel, informatique —, de méthodes et de matériel didactique approprié — adaptation à l’âge des apprenants et à leur contexte culturel et linguistique.

4Pour ce qui concerne les possibilités de contact avec les langues étrangères en dehors du cadre scolaire, la situation penche nettement en faveur de l’anglais, qu’il s’agisse d’accès aux médias ou des échanges avec des membres de la famille exilés aux États-Unis. En termes de motivation, l’apprentissage du français ne constitue donc pas une priorité pour la grande majorité des élèves et étudiants dominicains. Pour une partie de la population, selon des témoignages recueillis sur place, la vision du français est en outre colorée par les relations délicates entretenues avec le voisin haïtien et les très nombreux migrants en provenance de ce pays installés en République dominicaine. Certains enseignants ont rapporté des réticences affichées par leurs élèves qui ne voient pas l’intérêt d’apprendre une langue qui est celle de cette population migrante dont le statut est extrêmement précaire.

5Soucieux cependant de mettre en place les conditions gagnantes pour l’amélioration de la connaissance du français par les élèves et les étudiants universitaires dominicains, le président sortant Leonel Fernandez a confié au recteur de l’AUF l’organisation d’une mission d’expertise visant à dresser un état des lieux de la situation du français dans le système éducatif et à faire des recommandations destinées à soutenir une évolution positive et significative de la situation à la fois dans les écoles primaires, secondaires et dans l’enseignement universitaire. Cette mission s’ajoute à une vaste consultation nationale menée dans le cadre de la préparation d’une révision générale des curriculums d’enseignement aux niveaux primaire et secondaire.

6Organisée en avril 2012 par l’équipe du ministère de l’Éducation en concertation avec le ministère de l’Enseignement supérieur, la mission d’expertise1 a été construite autour de deux axes principaux : d’une part des rencontres avec des responsables politiques, des cadres ministériels, des équipes de conseillers pédagogiques, des formateurs universitaires et des enseignants ; d’autre part des visites de classes du primaire et du secondaire dans des écoles destinées à des publics de milieux socioéconomiques variés ainsi que la visite d’un établissement d’enseignement supérieur où sont formés les enseignants de l’éducation primaire.

7L’examen de la situation a été mené dans une perspective systémique, ce qui a conduit à examiner à la fois les éléments relatifs à la politique linguistique du pays, les instructions officielles pour les différents niveaux d’enseignement, les conditions de travail des enseignants, les cursus de formation initiale et de formation continue, les indices des compétences actuelles tant des enseignants dominicains que des élèves en langue première comme en langues étrangères. La place manque ici pour évoquer chacun de ces aspects. Nous avons dès lors choisi de faire part de deux constats qui portent d’une part sur les pratiques observées au sein des classes, et d’autre part sur le cursus actuel de formation des enseignants de langues étrangères pour le secondaire. Nous émettons l’hypothèse que ces deux constats et les enjeux qui y sont reliés ne sont pas propres à la République dominicaine et pourraient caractériser la situation d’autres pays où le français est enseigné en tant que langue étrangère.

8Les principaux constats qui se dégagent des échanges avec les différents interlocuteurs et des visites sur le terrain confirment que la situation actuelle ne répond pas aux ambitions affichées par l’État et traduites dans les programmes scolaires.

9Au niveau primaire, l’enseignement du français est quasi inexistant, à l’exception de quelques rares écoles ciblées de la capitale que nous avons eu l’occasion de visiter. Plusieurs témoignages ont indiqué que, dans certains lieux, même si les cours de français font partie de l’horaire officiel, ceux-ci ne sont en fait pas organisés, faute de ressources professionnelles qualifiées. Dans les établissements primaires ou secondaires où ces ressources humaines existent, l’espace-temps réservé au français n’est pas exploité au maximum, car les cours de français se donnent pour la plus grande partie du temps de classe en espagnol. Les enseignants ont tendance à fonctionner selon un modèle qui suppose le recours systématique à la traduction en espagnol dès qu’une consigne est donnée, sans prendre le temps de vérifier si cette consigne a été comprise par les élèves. Le recours systématique à la traduction ainsi que les fréquents commentaires fournis dans la langue source ont pour conséquence que de nombreux élèves répondent par écrit en espagnol aux questions pourtant formulées en français dans leur manuel. Cela ne favorise par ailleurs pas le développement de compétences spontanées de communication. La plupart des élèves rencontrés dans les classes, y compris celles et ceux en troisième année de français, se sont avérés incapables d’interagir avec nous dans une conversation de base visant à faire connaissance et à se présenter sommairement. Étant donné la difficulté évoquée plus haut pour la majorité des élèves à entrer en contact avec la langue française en dehors du cadre scolaire, il paraît dès lors essentiel de réfléchir à la façon de pouvoir maximiser l’exposition au français au sein des établissements scolaires. Une des pistes à explorer pourrait être celle de l’aménagement de lieux spécifiques pour l’enseignement du français au sein desquels les élèves baigneraient dans un environnement en français par la présence d’affiches au mur, l’accès à des ouvrages de référence, revues… La consigne à respecter dans ce type d’espace consisterait tant pour le professeur que les élèves à n’avoir recours qu’au français pour les diverses interactions.

10Dans le contexte dominicain où l’une des langues étrangères inscrites au programme scolaire, à savoir le français, présente une parenté avec la langue première et de scolarisation des élèves, dans ce cas l’espagnol, il apparaît sur un autre plan intéressant d’envisager un changement majeur dans le curriculum de formation des enseignants du secondaire. À l’heure actuelle, ces enseignants sont formés dans deux filières distinctes selon qu’ils se destinent à enseigner l’espagnol ou les langues étrangères. Dans l’esprit d’un enseignement davantage intégré de l’espagnol et du français, une nouvelle filière pourrait être mise en place avec une majeure en espagnol et une mineure en français, qui comprendrait une formation didactique axée en partie sur l’intercompréhension de ces deux langues romanes.

11Les deux pistes d’action rapidement esquissées doivent idéalement s’inscrire dans un plan national concerté entre le ministère de l’Éducation et celui de l’Enseignement supérieur. Un tel plan concernerait à la fois la révision des curriculums scolaires et celle des curriculums de formation initiale et continue des enseignants, avec comme point d’appui un référentiel général relatif à l’enseignement des langues précisant les niveaux attendus pour les différents cycles de formation ainsi que pour les futurs enseignants. Le plan d’action pour le domaine éducatif constituerait un des volets du pacte linguistique que les autorités dominicaines envisagent de signer avec l’OIF.

12Pour relever ce défi, les cadres du ministère et les universitaires dominicains gagneraient à pouvoir compter sur un réseau de collaboration axé en priorité sur une double dynamique : régionale d’une part et continentale de l’autre, en profitant de l’axe nord-sud de la francophonie panaméricaine. Ceci déboucherait par exemple sur le développement de programmes interuniversitaires soutenant à la fois la formation et la recherche, y compris la formation à la recherche en didactique des langues afin de soutenir les ressources universitaires locales appelées à œuvrer au développement de l’enseignement du français dans ce contexte et à la formation de la relève.

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Notes

1 Le groupe d’experts était constitué de Monsieur Michel Dispersyn, directeur du Bureau Caraïbe de l’AUF, représentant du recteur et coordonnateur politique de la mission, de Monsieur Marc Cheymol, coordonnateur du pôle stratégique Francophonie universitaire à l’AUF, coordonnateur scientifique de la mission ; de Madame Michèle Gendreau-Massaloux, rectrice honoraire de l’AUF, de Madame Liliane Le Pesant, directrice adjointe aux relations internationales de l’Institut universitaire de formation des maîtres de l’Université de Cergy Pontoise ; de Monsieur Patrick Chardenet, responsable de l’antenne Amérique latine de l’AUF, et de Monsieur Olivier Dezutter, vice-doyen à la recherche et au développement international de la Faculté d’éducation de l’Université de Sherbrooke.

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Pour citer

Olivier Dezutter, Le français, deuxième langue étrangère dans le système éducatif de la République dominicaine : à quelles conditions ?
Le français à l'université , 17-02 | 2012
Mise en ligne le: 12 juillet 2012, consulté le: 25 mars 2019

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Auteur

Olivier Dezutter

Université de Sherbrooke (Québec)

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