Le français à luniversité

Dynamique des langues, Plurilinguisme et Francophonie. La Corée

David Bel

Référence de l'oeuvre:

Martinez, Pierre (dir.), (2011), Dynamique des langues, Plurilinguisme et Francophonie. La Corée, coll. « Actes académiques », Riveneuve, Paris, 229 pages.

Texte intégral

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1Poser la question de la dynamique des langues et du plurilinguisme dans un pays comme la Corée, réputé monolingue, a de quoi susciter l’intérêt. Y ajouter la Francophonie (avec un F majuscule) dans le titre ne fait qu’ajouter du piment à l’affaire.

2En parcourant cet ouvrage rassemblant une quinzaine de contributions1, la question que l’on se pose d’emblée est effectivement de savoir ce que recouvre ce pluri/multilinguisme. Plus spécifiquement, quelle est la place du français et de la francophonie (et même des langues autres que l’anglais) sur ce « marché (coréen) des langues » qui s’est animé avec l’ouverture du pays dans les années 1990 ? Plus qu’une véritable montée du plurilinguisme (hypothèse posée en introduction), l’intérêt majeur de l’ouvrage est plutôt de montrer, à travers l’exemple de la Corée, que le plurilinguisme peut être abordé aussi bien d’un point de vue synchronique que diachronique. Dans le premier cas, on retrouve en Corée (du Sud) les signes classiques d’ouverture d’un pays : une diaspora, la diffusion de la langue nationale à l’étranger; et en Corée même, la présence d’immigrants et d’étudiants internationaux (et donc le contact avec d’autres langues), le développement de mariages mixtes…

3Un monolinguisme coréen à interroger
Le point de vue diachronique nous permet de comprendre que le plurilinguisme en Corée du Sud, c’est surtout une histoire et une lutte. Plusieurs contributions nous invitent en effet à reconsidérer cette image parfois véhiculée d’un pays monolingue sans histoire(s). Cette simplicité (un peuple = une langue = un pays) n’est qu’apparente, comme l’expliquent tour à tour Jung, Cho et Bailblé dans de très riches contributions. Le coréen a du s’affirmer face à une succession de systèmes linguistiques étrangers dominants : le chinois classique, le japonais et, aujourd’hui, l’anglo-américain (pour le sud). L’émergence d’une langue nationale coréenne est passée par des mesures à la fois de planification et d’aménagement linguistiques : il est question de standardisation de la langue, de « purification linguistique » (expression officielle pour décrire le mouvement de lutte contre les « emprunts étrangers »), dans le cadre de l’affirmation d’une identité nationale. La modernisation de la langue est donc passée par une lutte d’indépendance pas seulement politique, mais aussi linguistique, par rapport aux deux puissants voisins : la Chine et le Japon.

4L’anglais, langue coréenne ?
Bien que son image soit polymorphe et en évolution, l’anglais est dominant et plus que jamais symbole de « promotion sociale » (p. 99). La relation avec les États-Unis doit évidemment ici être rappelée. On parle ainsi d’un « investissement massif dans l’anglo-américain » (p. 100), son apprentissage étant devenu « une véritable obsession » (p. 122), à tel point qu’il s’est imposé comme une possible deuxième langue nationale.

5Et le français (et les autres langues étrangères) dans tout ça ? Sa place est timide, voire en recul, notamment dans l’enseignement, même si son image reste très positive. Comme les autres langues étrangères, du reste, notamment parce qu’il n’y a pas de deuxième langue étrangère obligatoire dans le système éducatif coréen. C’est donc bien à un face-à-face des langues coréenne et anglaise que nous assistons.

6Une volonté de diversification ?
On nous rappelle également l’absence d’une véritable politique en faveur du plurilinguisme. Martinez, coordinateur de l’ouvrage, pose la question : y a-t-il une « volonté de diversification » ? (p. 56). Pas vraiment, semble-t-il. Les deux contributions des représentants des instances de la Francophonie (OIF2 et AUF3) nous rappellent pourtant qu’une politique proactive peut entraîner le développement de programmes francophones4 dans des domaines très variés, comme c’est justement le cas en Asie du Sud-Est, avec pour conséquence le développement d’une francophonie universitaire dynamique dans une région où le français occupe pourtant une place très minime. Mais comme le rappelle Grivelet, l’image du « français langue de réussite en Asie » s’est développée dans ces régions non pas en concurrence, mais en complémentarité avec l’anglais et dans le cadre d’une offre globale de formation, positionnant le français comme un plus et non comme un fardeau. Effectivement, il s’agit de savoir quelle image du français on veut véhiculer. Aussi, la valeur supposée de la Francophonie, voire de la langue française, rappelées ici et là dans l’ouvrage, est probablement la partie la moins convaincante.

7Les autres contributions
L’ouvrage est complété par des contributions importantes en sociolinguistique, notamment celle de Martinez, qui est une bien utile mise au point sur les enjeux du débat dynamique versus poids des langues, ou encore celle de Takahashi, qui présente la manière dont la sociolinguistique s’est développée en tant que discipline au Japon. D’autres textes, de Cha, de Nishiyama et d’Oyama, ou encore de Pannier, portent sur des thèmes plus spécifiques, comme la question des approches pédagogiques. Pannier fait notamment des propositions didactiques originales d’utilisation d’activités extracurriculaires pour les formations des enseignants de français du secondaire, dans un contexte de recul de l’enseignement du français.

8En conclusion, on peut dire que c’est donc un rapport des Coréens (parfois divergent entre le Nord et le Sud) à leur propre histoire (pluri)linguistique et aux langues circulantes aujourd’hui qui nous est donné à voir dans cet ouvrage. À travers le plurilinguisme, c’est l’histoire du rapport à l’autre qui est interrogé. Cet ouvrage propose donc une mise au point intéressante des contacts de la Corée avec le monde extérieur et les implications linguistiques que cela a eues, en rapport avec le renforcement de l’identité nationale. Mais il faut bien (se) l’avouer, dans cette lutte et dans ces histoires, le français est assez peu présent.

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Notes

1 Treize en français et deux en anglais, issues d’une Journée d’étude organisée à Séoul en 2012 à l’Université Ewha.

2 Organisation internationale de la Francophonie.

3 Agence universitaire de la Francophonie.

4 Filières universitaires francophones, programmes conjoints…

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Pour citer

David Bel, Dynamique des langues, Plurilinguisme et Francophonie. La Corée
Le français à l'université , 20-01 | 2015
Mise en ligne le: 17 mars 2015, consulté le: 21 janvier 2019

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Auteur

David Bel

Université Normale de Chine du Sud (Chine) et Université de Montréal (Canada)

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