Le français à luniversité

Croisements, ruptures, partages, conflits. Quelles approches diversitaires pour la didactique des langues? 语言教育及语言教学的多元视角:交汇断裂共享矛盾?

David Bel et Emmanuelle Huver

Texte intégral

1Entre 2011 et 2013, des chercheurs et professionnels de l’enseignement du français issus de cinq pays différents (Afrique du Sud, Cameroun, Chine, France, Mexique) ont travaillé et réfléchi, ensemble, au sein du projet DIFFODIA (Didactique du français, formation et diversité/altérité en contextes universitaires : pratiques, représentations et évolutions dans différents environnements — porteure : Emmanuelle Huver), aux modalités de prise en compte (ou non) de la diversité / altérité / pluralité — linguistique, culturelle et formative — telle qu’elle est perçue et interprétée dans différentes formations de français en contextes universitaires et aux conséquences potentielles de cette (non) prise en compte sur l’enseignement / apprentissage des langues, sur la formation professionnelle à l’enseignement des langues et sur la recherche relative à ce domaine.

2Ce projet est à l’origine du Colloque Canton-Tours 2013, qui s’est tenu à l’Université Normale de Chine du Sud, à Canton, du 27 au 29 novembre 2013, véritable événement scientifique francophone en Chine, car premier colloque francophone dans le domaine de la didactique du français et des langues intégralement coorganisé par une université chinoise et une université française : l’Université Normale de Chine du Sud et l’une de ses facultés, l’International Business College d’une part, l’Université François-Rabelais de Tours et l’EA 4246 PREFics-DYNADIV d’autre part.

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3Dans la droite ligne du projet mentionné plus haut, ce colloque avait pour ambition de s’intéresser à la question des enjeux et des effets didactiques et épistémologiques d’une conception diversitaire de la diversité — linguistique, culturelle, formative — pour la didactique des langues et pour les recherches relatives à ce domaine. Il s’agissait plus précisément de problématiser et d’approfondir la question de la prise en compte de la diversité en didactique des langues (et notamment du français), mais aussi de s’interroger sur les processus et les modalités de construction des catégorisations et des interprétations produites, et sur le traitement (plus ou moins explicite / explicité) du caractère pluriel, voire contradictoire, de celles-ci.

4Quelle organisation?
Avec de telles ambitions, les organisateurs ne pouvaient se contenter d’organiser un colloque qui suivrait un format classique. La prise en compte de la diversité étant au cœur de la problématique (mais pas une prise en compte angéliste et non problématisée), il était nécessaire de retrouver ces éléments dans l’économie générale de l’événement et de faciliter la diversité des points de vue et des participants, notamment en multipliant les temps d’échanges et les contrepoints. Ainsi, la conférence plénière d’ouverture de Véronique Castellotti fut-elle suivie de deux contrepoints, ceux de Monica Vlad (Universitatea Ovidius, Constanta) et de Lucie Godard (UQAM, Montréal); la table ronde plénière du deuxième jour fut organisée de telle sorte qu’il s’agisse d’une « véritable » table ronde et non d’une juxtaposition de monologues; la conférence de clôture fut conçue avec présentation de deux points de vue : celui de Geneviève Zarate (INALCO), plutôt didactique, et celui de Khaoula Taleb Ibrahimi (Université d’Alger), proposant une vision davantage tournée vers les politiques linguistiques; enfin, les temps d’échanges et de réactions aux interventions furent particulièrement allongés.

5Croisements, ruptures, partages, conflits?
Ainsi, de croisements et de partages, il en fut question tout au long des deux journées et demie que dura le colloque, faisant par moment apparaître de fortes divergences scientifiques.

6Mais comme l’indiqua Joël Bellassen dans le symposium qu’il coanima, rarement titre de colloque n’aura entraîné autant de réactions immédiates et de discussions. Et comme il l’a été rappelé à plusieurs reprises, sa traduction même en chinois posa tellement de problèmes que la réunion d’une commission fut nécessaire pour trouver une solution de traduction qui ait du sens tout en restant assez proche de l’idée originale. Le lecteur averti (ou bon observateur) aura ainsi remarqué l’inversion des deux phrases entre le titre en français et le titre en chinois. C’est dire que les questions de diversité et d’altérité et de leur prise en compte (ou non) furent présentes avant même que ne commence le colloque.

7« On interprète toujours avec des catégories d’ici et de maintenant »
Sans surprise, les notions d’altérité, de diversité et de contexte furent largement débattues, à commencer par le sens à mettre derrière ces termes, comme le posa d'emblée Véronique Castellotti dans sa conférence plénière d’ouverture. Reprochant à de nombreuses approches actuelles de « stabiliser a priori une diversité de contextes » et de refuser, en quelque sorte, d’« accepter de se transformer au contact des autres », elle commença par rappeler que ce qui compte avant tout, pour un chercheur, c’est la manière de poser les problèmes, le positionnement qu’il-elle adopte et revendique, car « nous avons tous la tentation de nous situer au centre du monde ».

8Filant la métaphore de l’arête, ligne de crête qui fait le lien entre deux versants d’une montagne, mais aussi arête de poisson, qui peut « irriter, piquer, gratter, voire étrangler », Véronique Castellotti rappela fort à propos que « si on pose la question de l'altérité, ça oblige à se poser la question de la compréhension », car « apprendre une langue, c'est construire une rencontre ».

9« Les extraterrestres, c’est dans les deux sens »
Afin de lancer le colloque, Véronique Castellotti proposa, en conclusion de son intervention, que les participants discutent entre « extraterrestres », reprenant ainsi l’image formulée par un enfant et tirée d’un extrait du corpus de la thèse d’Anne Feunteun. Cette proposition ne tarda pas à prendre corps puisque, dès le contrepoint suivant, Lucie Godard, venue de la planète Amérique du Nord, proposa une vision totalement différente de celle exposée précédemment, revendiquant de faire de la « recherche quantitative (et positiviste) dans une perspective humaniste ». Le décor ainsi planté, le colloque pouvait commencer!

10Que ce soit dans les panels, lors des symposiums ou encore lors de la table ronde, les notions de diversité des didactiques, diversité des usages, et les termes universel / universaux, uniforme / uniformité / homogénéité furent largement convoqués et débattus, notamment lors de la table ronde du deuxième jour avec, entre autres, une discussion autour du statut de la diversité dans différentes approches, dont les approches neurolinguistiques. Des regards croisés et du décloisonnement des didactiques, il en fut également question, notamment lors du symposium proposé par l’équipe de l’INALCO (Geneviève Zarate, Joël Bellassen et Thomas Szende), symposium qui offrit aussi l’occasion à ses participants de rappeler que les questions de diversité peuvent être à la base même de la constitution de plusieurs équipes de recherche, dont celle qu’ils présentaient et représentaient, l’équipe PLIDAM.

11La diversité des approches didactiques fut, évidemment, également abordée, notamment lors du deuxième symposium, qui était une présentation d’une expérience de contextualisation de l’approche neurolinguistique (ANL) dans l’université chinoise hôte de l’événement. Présenté par l’un des deux concepteurs de l’ANL (Claude Germain) et par les deux professeurs responsables de sa mise en place à l’Université Normale de Chine du Sud (Liang Minyi et Inès Ricordel), ce symposium fit salle comble, montrant l’intérêt, ou au moins la curiosité, des participants pour des approches différentes et novatrices.

12Dans les panels ou au cours de la table ronde, plusieurs interventions firent forte impression, mais il n’est pas possible de les citer toutes : des interventions des membres du projet DIFFODIA (Valentin Feussi, Marc Debono, Cécile Goï, Carelle M’Biada, Liang Minyi, Mao Rongkun, Claudia Torres Castillo, Céline Peigné, Zhen Hu Yu, Emmanuelle Huver, David Bel…), des valeurs sûres (Silvia Lucchini, Monica Vlad, Christine Cuet, Fu Rong, Béatrice Bouvier Laffite, Céline Doucet, Claude Germain…) et de bonnes surprises de chercheurs moins connus, venant notamment de Chine, comme Hu Yu, de l’Institut des langues étrangères n° 2 de Beijing (Interculturel : croyances et pratiques d’enseignants de français en université), Agnès Pernet-Liu de l’Université des Études étrangères de Beijing (La diversité des modèles universitaires de l’écriture en français langue étrangère dans l’université chinoise) ou encore Xu Yan, de l’Université du Peuple de Chine (Le FLE en Chine à la recherche de son identité nationale, une étude de la « méthodologie chinoise » à travers les manuels).

13Le deuxième soir fut proposée aux participants une soirée mi-festive, mi-réflexive, organisée avec le soutien de l’Organisation internationale de la francophonie et celui de l’Alliance française de Canton, soirée ouverte au grand public, dont le thème était « L’Asie au coin du FLE : Le français, langue de partage en Asie ».

14Ce fut l’occasion pour quatre panélistes, tous asiatiques et francophones — Vasumathi Badrinathan de l’Université de Mumbai (Inde), Nobutaka Miura de l’Université Chuo (Japon), Tran Thi Mai Yen du CREFAP (Vietnam) et Zheng Lihua, de l’Université des études étrangères du Guangdong (Chine) — d’échanger sur le mode de la causerie « au coin du FLE ». Chacun des participants put expliquer ce qu’il entendait par « partage » pour et avec le français en répondant successivement aux questions suivantes : Qu’est-ce que le français aujourd’hui en Asie et quelle est sa place? Que contribue-t-il à partager (dans les deux sens évoqués ici)? Souhaite-t-on (le) partager et, au juste, que/qui veut-on partager? Quelle valeur lui prête-t-on? Un des grands moments de la soirée fut incontestablement lorsque Nobutaka Miura rappela, dans une déclaration pleine d’émotion, tout ce que la langue japonaise devait à la langue chinoise. Ces propos, tenus en toute humilité, par l’un des penseurs japonais francophones contemporains les plus dynamiques, assis à côté de son collègue chinois, furent particulièrement bienvenus dans le contexte de tensions actuelles que connaît l’Asie.

15Le succès d’un colloque peut se mesurer de plusieurs manières : au nombre de participants, à la qualité et à la diversité de ceux-ci, à la qualité de leurs interventions, à l’importance des soutiens académiques, institutionnels et financiers reçus, ou encore, et de manière plus prosaïque, au fait de savoir si les participants sont restés jusqu’à la fin.

16Près de 120 personnes ont participé à ce colloque, et quasiment toutes sont restées… jusqu’à la fin. La liste des soutiens reçus est longue : AUF, OIF et CREFAP, Ambassade de France en Chine, Consulat général de France à Canton, Délégation générale Wallonie-Bruxelles de Chine, Alliance française de Canton, Institut français, Association chinoise des professeurs de français. De plus, ce colloque fut « international » au-delà de toutes les espérances et de l’avis même de plusieurs participants ayant une longue expérience de ce type d’événements : beaucoup notèrent qu’ils avaient rarement assisté à un événement scientifique avec une telle variété d’origines. Il faut dire que plus de 20 pays étaient représentés (Chine, bien sûr, et Asie : Thaïlande, Vietnam, Japon, Taiwan, Corée, mais aussi Canada, Espagne, Liban, France, Australie, Cameroun, Algérie, Grèce, Belgique, Mexique…), faisant écho à un comité scientifique qui regroupait déjà des professeurs d’une quinzaine de pays. Mais, et pour dépasser une vision « onusienne » de la situation, il faut remarquer que les participants étaient venus avec leurs propres parcours, forcément divers. Ainsi, une part non négligeable d’entre eux ne travaillaient pas dans leur pays d’origine, montrant ainsi, s’il le fallait encore, l’existence d’une véritable mondialisation francophone.

17« Le français, c’est une langue vivante, car on le parle et on en parle », nous rappelait le consul général de France à Canton, M. Bruno Bisson, dans son allocution inaugurale. Ce fut bel et bien le cas pour ce colloque organisé en Chine, entièrement en français.

18David Bel, avec la la collaboration d’Emmanuelle Huver
Coorganisateurs du colloque

19Pour aller plus loin, quelques vidéos du colloque disponibles ici : http://ibc.scnu.edu.cn/french2013.html

20Présentation du projet Diffodia et photos du colloque : http://projetauf.wix.com/diffodia#

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Pour citer

David Bel et Emmanuelle Huver, Croisements, ruptures, partages, conflits. Quelles approches diversitaires pour la didactique des langues? 语言教育及语言教学的多元视角:交汇断裂共享矛盾?
Le français à l'université , 19-01 | 2014
Mise en ligne le: 20 mars 2014, consulté le: 22 septembre 2017

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Auteurs

David Bel

Université Normale de Chine du Sud / Université de Montréal

Du même auteur

Emmanuelle Huver

Université F. Rabelais (Tours) – EA 42 46 PREFics Dynadiv

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