Le français à luniversité

Le français des jeunes : est-il vraiment exclu de la classe de langue ?

Souheila Hedid

Texte intégral

1Conçue pour transmettre la norme, l’école a souvent été le lieu privilégié pour enseigner la grammaire et imposer des codes qu’elle considère comme légitimes, standards, et normatifs. Face à cette conception, la réalité des contextes sociolinguistiques offre une vue panoramique plutôt différente. Une variation linguistique frappante, où plusieurs codes linguistiques sont en présence. Cette variation, telle que décrite par les sociolinguistes (F. Gadet, T. Bulot, M. Yaguello, L.-J. Calvet), est soumise à plusieurs paramètres : l’âge, le sexe, la région… Ces variables font que le même code linguistique n’est jamais utilisé et produit de la même manière dans toutes les situations où il est employé.

2Il s’agit dans la présente contribution de mettre l’accent sur la langue française et son usage chez les jeunes Algériens. Le français des jeunes présente des structures assez particulières. Les études faites montrent que les procédés utilisés et les mécanismes mis en place par les jeunes pour sa production sont différents et varient d’un contexte à un autre.

3Face à ces données, nous allons interroger ces pratiques langagières très spéciales dans une classe de langue, un cadre fortement codifié, normatif, et qui ne tolère pas les déviations stylistiques et grammaticales. Nous allons voir si cet espace est réellement hostile aux codes non standards, si ces codes ne sont jamais utilisés dans une fonction métalinguistique par les enseignants afin d’expliquer leurs contenus, ou intégrés par les apprenants afin de mieux expliquer leurs pensées.

4Enquête linguistique en classe de langue
Pour apporter des réponses à nos questions, nous nous proposons à une enquête de terrain dans des classes de langue. Deux contextes didactiques seront exploités : le lycée et l’université. L’hétérogénéité des niveaux est un facteur très important ici. Elle nous permet de mettre l’accent sur la fonction qu’accordent les enseignants, de différents niveaux, au français jeune et de comprendre les approches didactiques qu’ils utilisent pour l’exploiter.

5L’objectif est de détecter la présence du français jeune dans les pratiques langagières des deux partenaires de l’acte didactique, à savoir l’enseignant et l’apprenant. Pour mieux cerner notre problématique, nous utiliserons une triangulation méthodologique (L. Savoie-Zajc) avec plusieurs outils d’investigation afin de mieux cadrer toutes les activités linguistiques et métalinguistiques et de capter toutes les déviations langagières par rapport à la norme. Ainsi, entretien, observation, questionnaire et prise de notes seront combinés afin de croiser les données récoltées et d’attribuer des interprétations plus précises.

6Pour le premier corpus, nous avons ciblé le lycée. L’enquête a duré trois semaines. Après avoir obtenu l’autorisation d’accès de la part de la directrice, nous avons présenté notre projet aux enseignants de français. Deux ont accepté d’être interrogés et nous ont permis d’assister à leurs cours. Le second corpus a été relevé à l’université.L’accès était nettement plus facile, du fait que nous sommes enseignante universitaire. Nous avons sélectionné trois enseignants assurant des modules d’expressions orales et écrites.

7Les premières données
Les premières constatations mettent en avant un paysage didactique plurilingue. L’observation des échanges, entre apprenants ou entre apprenants et enseignants, montre clairement que le contexte discursif impose ses normes sur les interactions verbales. Ainsi, le choix de la langue, le respect de sa grammaire et de sa structure découlent souvent de ce contexte. Dans les échanges informels entre apprenants, en dehors de la classe par exemple, les parlers relevés se caractérisent par une impressionnante hétérogénéité linguistique et lexicale. Les jeunes utilisent plusieurs langues en alternance, avec une maîtrise assez basique. De leur côté, les enseignants semblent adopter la même pratique, des registres de langues peu soutenus, un mélange de langues avec, parfois, des énonciations, en français, déstructurées, asyntaxiques et agrammaticales.

8Les résultats de l’enquête
Les réactions des enseignants informateurs ont tout d’abord porté sur la nature et la légitimité de notre problématique. Beaucoup nous ont clairement expliqué qu’il est inhabituel de voir des études scientifiques interrogeant des pratiques clandestines du côté des enseignants. Ces réactions et bien d’autres, plus hostiles, ont été indicateurs de la complexité des discours épilinguistiques tenus à l’égard des codes linguistiques non standards.

9Les réponses à nos questions nous ont confirmé cette constatation. Deux types de discours se dégagent des corpus. Le premier est porteur d’une évaluation positive, valorisante, voire gratifiante, le second considère ces discours comme des pratiques dangereuses, illégitimes; il leur attribue directement une évaluation négative. Ces données signifient, tout d’abord, que tous les enseignants reconnaissent l’existence d’un ensemble de pratiques langagières et linguistiques réservé aux jeunes. Cette dimension langagière est, selon les mêmes informateurs, spécifique et particulière. Elle est porteuse de la culture « jeune » et reflète parfaitement la vision qu’ils ont du monde qui les entoure. Dans les corpus, nous relevons plusieurs descriptions telles que :  

10Un écart par rapport à la norme en vigueur en ce qui concerne la langue française. Les jeunes s’autorisent tous les artifices (extrait du corpus)
C’est un parler caractérisé par une alternance codique français, arabe dialectal et anglais en plus des mots-valises
(extrait du corpus)  
Un parler plein de code et de symbole
(extrait du corpus)  
Verlan, ton
(extrait du corpus)

11Ces caractéristiques ont été déjà relevées par les chercheurs et leur apparition dans notre corpus semble les confirmer. Les enseignants évoquent l’alternance codique comme principale caractéristique du parler jeune. Les langues sont souvent l’enjeu majeur pour ces locuteurs. C’est à partir des langues que les jeunes marquent leur territoire et se créent leur univers.

12La transposition de ces pratiques du milieu social à la classe est une évidence. Le corpus regorge d’interactions où les étudiants recourent à leur parler jeune. De leur côté, les enseignants n’ignorent pas cet usage, car tous sans exception reconnaissent que les étudiants possèdent un répertoire verbal riche, mais leurs pratiques langagières en classe attestent d’une ignorance des règles de grammaire et d’un recours permanent à l’arabe pour combler leurs lacunes. Cependant, face à cet usage, les réactions des enseignants diffèrent. Certains nous disent :

13J’essaie de les aider à trouver l’équivalent en français (Passage par la mimique, et la traduction) (extrait du corpus)
Je suis très ouverte avec mes étudiants, j’interviens rarement, sauf pour corriger, je les laisse libres en essayant subtilement de les faire parler en français
(extrait du corpus)

14Ils recourent ainsi à des stratégies de remédiation en utilisant le parler jeune comme une base et un point de départ. Les jeunes vont pouvoir construire une production linguistique correcte en corrigeant leurs propres productions. Une deuxième catégorie d’enseignants réagit différemment à ces parlers. Ces enseignants disent : 

15Je le condamne, car pour moi, l’espace classe est le seul espace qui véhicule la norme de nos jours face à la consommation des réseaux sociaux. C’est, donc, pour moi la seule occasion pour eux de se réconcilier avec le français correct autrement ils seront en perte totale de repères car en dehors de la classe, ils sont confrontés très peu au français (émissions de télévisions, radiophoniques…) (extrait du corpus)  
Je corrige et je fais remarquer que chaque usage a son contexte
(extrait du corpus) 

16Donc, si les premiers corrigent, les seconds condamnent et font tout pour que les étudiants délaissent ce parler pour se concentrer sur la norme.

17Pour mieux cerner notre problématique, nous nous focalisons sur le français jeune tel qu’il est perçu par les enseignants. Nous leur demandons de nous dire si leurs étudiants parlent correctement le français. Nous récoltons les données suivantes : 

18Une large majorité le pratique passablement face à une minorité qui le pratique assez bien (extrait du corpus)  
Dans une seule et même classe les niveaux sont différents, certains ont une maîtrise relativement correcte du français alors que d’autres peinent à s’exprimer en français et ils préfèrent se taire
(extrait du corpus)  
Non. Leurs pratiques sont très riches d’alternance de code, d’emprunts et d’interférences
(extrait du corpus)  
Pour les étudiants de licence (première année), ils ont de grandes difficultés sur les plans syntaxiques, morphologiques et phonétiques. Ceux en master, sont généralement beaucoup plus compétents
(extrait du corpus)  
Leur français, je ne peux me prononcer, ils manquent de compétences. Ils ont beaucoup à dire, mais n’ont pas les moyens de le faire
(extrait du corpus)

19Bien que le français soit la langue d’enseignement, les étudiants éprouvent beaucoup de peine à l’utiliser correctement. Le contact de langues semble être la principale raison évoquée par les enseignants pour justifier le manque de maîtrise. Retenons particulièrement que cet état de fait n’est pas souvent considéré comme un handicap; il est aussi indicateur d’un état de continuum d’apprentissage où ces erreurs peuvent être révélatrices d’une connaissance (même moyenne ou faible) de la langue à apprendre.

20Les écarts les plus fréquemment commis sont liés : 

21À l’accord sujet-verbe (extrait du corpus)  
Au tutoiement qui prédomine dans les dialogues et les discussions, à la conjugaison et aux certaines méprises syntaxiques
(extrait du corpus)  
À la déformation des mots français par exemple
anrévisiw (on révise) problème d’accord par exemple la leçon que je n’ai pas compris (extrait du corpus)  
Aux déviations lexicales, phonétiques, syntaxiques
(extrait du corpus)  
À des erreurs d’articulation, des phrases agrammaticales, et au recours à la langue maternelle fréquemment
(extrait du corpus)

22Ces écarts sont aussi identifiés par beaucoup de chercheurs (T. Bulot, G. Ledegen, J-P Goudaillier, J. Billiez et C. Trimaille, M. Abecassis) comme caractéristiques principales du parler jeune. Ces éléments permettent aux jeunes locuteurs algériens de communiquer plus aisément en utilisant des codes partagés et compris par leurs pairs. Ces anomalies linguistiques font leur apparition dans des séquences didactiques bien définies en classe. À l’oral plus qu’à l’écrit, les écarts se produisent lors des débats ou des réponses aux questions. Ces interventions ne visent pas automatiquement des réponses aux questions, mais à orienter l’attention de la classe et à perturber le bon déroulement des cours. En effet, la fonction ludique est souvent sollicitée par les jeunes, mais elle est loin d’être la seule caractéristique de leur discours, car les écarts relevés sont aussi des lacunes, signes d’une non-maîtrise de la langue et de ses règles1.

23Face à l’intrusion du français jeune en classe, certains enseignants tentent de l’utiliser pour approcher leurs étudiants. Ils voient dans ces pratiques le moyen idéal d’interagir plus efficacement avec les jeunes en jouant sur la symétrie dans les interactions verbales (R. Vion, 1992) et en utilisant les mêmes procédés verbaux que ces interlocuteurs.

24Effectivement, les réponses relevées à la question « Comment réagissez-vous face à cet usage ? » confirment que, contrairement au parler jeune, le français jeune en classe ne provoque pas de réticence chez les enseignants. Les données récoltées ici montrent que le français jeune peut être un excellent intermédiaire linguistique et un incontournable outil didactique. Les informateurs nous disent : 

25Je le manipule avec délicatesse car la variation linguistique est un bon outil didactique qui permet de poser un regard sur ses propres pratiques ou celles d’autrui et d’un autre côté, elle risque de semer la confusion chez l’apprenant en l’absence de frontières entre norme et variation (extrait du corpus)  
Je n’essaie pas de l’interdire, mais je les pousse à trouver l’équivalent en langage
soutenu (extrait du corpus)  
Je fais semblant que je n’ai rien entendu. Mais des fois j’attire l’attention de mes étudiants sur la différence entre l’usage du français qu’ils pratiquent et le français standard
(extrait du corpus)  
Et ben je l’accepte mais je corrige en même temps en parlant du registre de langue qu’il faut respecter
(extrait du corpus)Je n’ai aucune réaction, cela ne me pose pas de problème tant que le message passe (extrait du corpus)

26Accepter des pratiques langagières non normatives dans une classe de langue pour faciliter l’accès au bon usage, cela constitue une méthode souple et facile à utiliser. Peu coûteuse, car elle engage l’apprenant bien plus que l’enseignant. Cette façon de procéder rend gagnants tous les partenaires de l’acte didactique. Bien qu’ils soient toujours présents pour orienter et réorienter l’attention de leurs apprenants vers la norme, les enseignants estiment que la présence du français jeune dans leurs classes est très importante, car l’enseignement de la variation rend plus accessibles tous les codes linguistiques en présence.  

27Que conclure?
Il s’agit d’une étude de terrain qui a tenté d’explorer une dimension souvent silencieuse de la classe de langues. Étant souvent considérée comme un univers normatif et hostile à toute forme linguistique non standard, la classe constitue pour les sociolinguistes un corpus patent et un champ didactique riche, en évolution permanente. L’étude faite ici tente de montrer que loin des clichés qui entourent le monde didactique, la pratique enseignante sollicite parfois des contenus qu’elle considère comme illégitimes pour atteindre les objectifs de formation.

28Cette étude est susceptible d’inaugurer de nouvelles perspectives didactiques. Que l’enseignant puise ces ressources dans le milieu naturel de l’apprenant, cela va attribuer à ses contenus plus de fiabilité, car ils sauront répondre aux besoins des apprenants et à ceux de la société.

29ANNEXE - QUESTIONNAIRE « ENSEIGNANT »
Projet :
Le français des jeunes : est-il vraiment exclu de la classe de langue ?

30Présentation du projet
Dans le cadre d’une recherche universitaire, nous réalisons un projet sur l’usage du français des jeunes en classe de langues. Notre étude se base sur une enquête de terrain où sont interrogés des enseignants et des apprenants. L’objectif est de voir si ce langage est réellement exclu de la classe de langue, ou s’il est utilisé, quelles sont les fonctions qu’il revêt? Nous vous adressons ce questionnaire auquel nous vous prions de répondre. Nous vous garantissons ainsi que le plus strict anonymat sera respecté.  

31Identification de l’enquêtrice
Souheila HEDID. Université Frères Mentouri. Constantine 1
Maître de conférences. Labo LNA. Chercheuse associée au CRASC

32Identification de l’informateur(trice) 

  1. Âge

  2. Sexe 

  3. Fonction 

  4. Formation et grade 

  5. Module(s) enseigné(s)

  6. Année de recrutement 

  7. Lieu de travail actuel

  8. Lieu de travail antérieur 

33Répertoire verbal

  1. Quelle est votre langue maternelle?

  2. Quelle(s) autre(s) langue(s) pratiquez-vous? (Langues nationales ou étrangères)

34Pratiques langagières

  1. Quelle(s) langue(s) parlez-vous :

  2. À la maison

  3. Au travail (avec les collègues)

  4. Avec les apprenants pendant les cours

  5. Avec les apprenants en dehors des cours

  6. Quelle(s) langue(s) utilisez-vous :

  7. Sur Internet et les réseaux sociaux? 

  8. Pour vos prises de notes?

35Le français des jeunes en classe

  1. Pensez-vous que les jeunes ont une façon de parler différente de celles des autres? Pourquoi?

  2. Quelles sont les principales caractéristiques de leur parler?

  3. Utilisent-ils ce parler dans votre classe?

  4. Comment réagissez-vous face à cet usage?

  5. Parlent-ils correctement le français? Expliquez

  6. Selon votre expérience dans l’enseignement du français, quelles sont les déviations ou les erreurs les plus fréquemment commises par ces locuteurs?

  7. Vous arrive-t-il de recourir au français des jeunes pour faciliter la communication avec vos apprenants? Pourquoi?

  8. Utilisent-ils le français des jeunes en classe?

  9. Comment réagissez-vous face à cet usage?

Haut de page

BIBLIOGRAPHIE

Bertucci, M. M., (2003), « Le français des banlieues : Un parler interstitiel? », S. Martin (dir)., Chercher les passages avec Daniel Delas, L’Harmattan, Paris, p. 133-139.

Blanchet, P., (2000), La linguistique du terrain, méthodes et théories. Une approche ethnosociolinguistique, Presses universitaires de Rennes, Rennes.

Goudaillier, J.-P., (2000), Comment tu tchatches! Dictionnaire du français contemporain des cités, Éditions Maisonneuve et Larose, Paris.

Hedid, S., (2009), « Pour une approche analytique des requêtes dans les transactions de service », Les Cahiers du SLADD, Université Constantine 1, Algérie, p. 151-162.

Hedid. S., (2010), « La conception des tests de niveau : Quelles questions choisir? », Savoir et Formation, numéro 75, Les politiques européennes de formation linguistique pour les migrants. (Deuxième table ronde), AEFTI, p. 22-26.

Hedid, S., (2011), « Un français pour les jeunes Algériens », Diversité. Ville-École-Intégration, numéro 164, La mer au milieu, Éditions CNDP, CRDP, p. 80-85.

Hedid, S., (2011), « Le FOS en Algérie. L’anatomie d’une réalité et les fondements d’un

Référentiel », Savoir et Formation, AEFTI, numéro 2, p. 37-41.

Hedid, S., (2011), « Le français des jeunes au service de la didactique des langues », Synergies Algérie, numéro 12, p. 81-88.

Hedid, S., (2014), « Le LMD vecteur d’anglicisation en Algérie. Entre pratiques, besoins et représentations », Langues Modernes, numéro 1/2014, L’anglicisation des formations dans l’enseignement supérieur.

Laburthe-Tolra, P., (1996), « L’observation participante », A. Mucchielli, Dictionnaire des méthodes qualitatives en sciences humaines et sociales, Armand Colin, Paris.

Tounsi, L., (1997), « Aspects des parlers jeunes en Algérie », Langue française, volume 114, p. 104-113.

Haut de page

Notes

1  Données issues de nos observations des classes et de notre prise de notes

Haut de page

Pour citer

Souheila Hedid, Le français des jeunes : est-il vraiment exclu de la classe de langue ?
Le français à l'université , 22-01 | 2017
Mise en ligne le: 23 mars 2017, consulté le: 21 octobre 2017

Haut de page

Auteur

Souheila Hedid

Université Frères Mentouri-Constantine 1 (Algérie)

Du même auteur

Haut de page