Le français à luniversité

Mobilité sociospatiale et restructuration sociolinguistique de la ville. Le français dans tous ses états

Souheila Hedid

Texte intégral

1Le contexte sociolinguistique choisi pour cette étude est la ville algérienne, compte tenu des incidences sur la langue française des différentes reconfigurations de cet espace.

2Cette langue, présente partout dans les contextes urbains algériens, est souvent sujette à des variations profondes qui touchent aussi bien sa structure que son expression. La restructuration spatiale, la gentrification urbaine et surtout la mobilité sociospatiale entraînent un changement notable du paysage sociolinguistique. À ce sujet, les travaux de D. Morsly, Kh. Taleb Ibrahimi, Y. Cherrad, G. Granguillaume, A. Lounici… attestent d’une présence très forte du français dans ces contextes tant dans les milieux formels (institutions, établissements étatiques, textes officiels…) qu’informels (cités, marchés, hôpitaux...). La toponymie des villes algériennes, par exemple, nous renseigne sur la place importante du français dans ce contexte. D’autres travaux ont mis l’accent sur les pratiques langagières et les discours épilinguistiques des locuteurs urbains algériens (notamment constantinois). Toutes ces recherches ont montré que le français bénéficie d’une image assez valorisante par rapport aux autres langues étrangères (Cherrad, 2004, Hedid, 2010, 2013, 2015), ce qui renforce son usage par ces locuteurs.  

3La présente étude porte sur les discours épilinguistiques sur la langue française, en focalisant notre attention sur les locuteurs urbains constantinois concernés pas le projet du déplacement, ou ceux qui ont fait l’objet de transferts. La mobilité des populations, la gentrification urbaine, l’éradication massive des cités bidonvilles… font que les codes linguistiques se rencontrent, se croisent, entrent dans des conflits de domination. Les uns résistent, les autres disparaissent, bien d’autres se métamorphosent. Notre objectif est de suivre la trajectoire de cette langue dans la ville de Constantine, à travers les représentations sociolinguistiques des locuteurs.  

4Nous allons considérer donc que tous les mouvements sociospatiaux sont source de déplacement des langues. Deux types de questions se posent :
1) Une mobilité sociospatiale entraîne-t-elle systématiquement une mobilité des langues ?
2) Quelles images a le français dans ces différents espaces ?

5Une enquête de terrain basée sur une triangulation méthodologique (Savoie Zajc, 2009) est susceptible de nous éclairer sur cette problématique. Le recours à plusieurs techniques d’investigation semble dans cette situation une évidence. Les axes de recherche (mobilité sociospatiale et restructuration de la carte sociolinguistique de la ville, variation linguistique) exigent un traitement adéquat, qui mettra en évidence les connexions entre les phénomènes observés et expliquera les variables influentes sur ces connexions. Ainsi, corpus oral, observation et prise de notes ont été sollicités afin de sélectionner un corpus représentatif de la question abordée. Le premier corpus se compose principalement d’interactions verbales et d’entretiens que nous menons avec des habitants de la ville. L’observation et la prise de notes s’appuieront sur les données collectées, ajoutant les éléments contextuels nécessaires au cadrage des corpus.

6Esquisse méthodologique et protocole d’enquête
La sélection des informateurs obéit à des critères bien définis. Le premier concerne l’appartenance et le lieu de résidence. Les enquêtés doivent être issus d’un milieu urbain pour qu’ils soient plus sensibles aux questions relatives à l’urbanisation et à la vie urbaine. Le second critère concerne la mobilité sociospatiale. L’objectif est ici de solliciter la population affectée par la restructuration spatiale et/ou qui a été transférée auparavant. Les données collectées auprès de ces informateurs seront fiables et plus proches de la réalité. Si la variable espace est déterminante dans cette étude, c’est parce que la problématique traitée concerne le territoire et ses multiples transformations.

7Par commodité, les lieux d’enquête sont choisis en fonction du plan de la ville. Nous visons les quartiers qui ont été concernés par les opérations de déplacement (anciens et nouveaux). Ainsi, l’ancienne et la nouvelle ville de Constantine sont nos principaux lieux d’enquête. Les entretiens n’obéiront pas au même protocole. Nos précédentes enquêtes nous renseignent sur la particularité de ce type d’investigation qui se veut ouvert (un échantillon important, des lieux d’enquête larges) et parfois difficile à cerner. Les outils d’investigation définis ici sont bricolés selon la situation de communication et des spécificités des lieux d’enquête. De même, au moment de l’entretien individuel, plusieurs locuteurs interviennent pour répondre à nos questions; nous passons à ce que Duchesne et Haegel (2004) appellent entretien collectif. De la sorte, la conception des corpus n’a pas été faite de façon isolée. Une triangulation permanente entre les entretiens, l’observation et la prise de notes a été adoptée, permettant la collecte d’argumentations logiques et fiables.          

8Notre descente sur le terrain a débuté par une étude de la carte de la ville de Constantine. Les différentes opérations de l’aménagement du territoire ont conduit les autorités à déplacer plusieurs quartiers de l’ancienne ville de Constantine vers des quartiers HLM situés dans la Nouvelle Ville. Nous signalons les mouvements de populations, ainsi que ceux concernés par de futurs projets de déplacement. Une fois la trajectoire de notre enquête dessinée, nous avons proposé un canevas d’entretien pour mieux guider nos rencontres. Les questions envisagées s’organisent autour de la problématique posée. Certaines questions visent à définir la nature du déplacement effectué et à mieux comprendre les représentations des informateurs. D’autres questions rendent compte de la relation de l’informateur au français, ainsi que de la situation de cette langue dans le nouveau quartier. Parmi ces questions, quelques-unes touchent au changement linguistique et au besoin du locuteur d’adapter ses pratiques langagières à son nouveau lieu de résidence. Ces questions nous permettent d’évaluer le processus d’intégration de l’espace tel que vécu par les informateurs. D’autres questions visent directement la langue française et son usage dans les espaces concernés. Pour conduire notre entretien, le choix de la langue nous a semblé déterminant dans la mesure où certains informateurs ont de la difficulté à comprendre le français. Nous avons donc choisi d’utiliser la langue première de l’informateur pour garantir la compréhension sans influencer son jugement.              

9Nous avons sollicité les informateurs dans les rues, les centres commerciaux, les magasins. Plusieurs ont été sollicités chez eux. Nous leur avons expliqué l’objectif de notre étude et nous nous sommes assurée qu’ils répondent aux critères de sélection. Nous avons interrogé 60 locuteurs disposés à répondre à nos questions. Certains se sont montrés coopératifs, d’autres, évasifs.

10Analyse des données collectées
L’objectif de notre enquête était de situer la position du français avant et après le déplacement. Les enquêtes menées nous donnent à lire une carte sociolinguistique très intéressante : plusieurs langues en présence avec une répartition inégale sur le territoire de la ville.

11D’une manière générale, les déplacements sont de nature dissemblable. Certaines familles ont quitté leurs quartiers, individuellement et volontairement, pour s’installer ailleurs. D’autres, collectivement, obligées par les autorités, à la suite du projet de réaménagement du territoire. Les réponses récoltées dans les deux cas étaient différentes. Ceux qui ont choisi le déplacement ont eu plus de facilité à s’intégrer dans leur nouvel espace, contrairement à ceux qui étaient obligés de quitter leurs anciens habitats, ce qui est visible dans leurs témoignages lorsqu’ils évoquent les conflits avec le voisinage et les difficultés à organiser leur vie dans leurs nouveaux quartiers.   

12Les paysages sociolinguistiques décrits par nos informateurs mettent en avant une situation de plurilinguisme où sont employés plusieurs codes linguistiques (langues et variétés dialectales). Ils évoquent ainsi l’arabe avec plusieurs variétés, le français et parfois l’anglais, dont la présence est moins prégnante que celle du français. La conscience linguistique manifestée par les informateurs est impressionnante. Ils distinguent facilement tous ces codes et positionnent chaque langue dans un contexte d’utilisation bien défini. Le contact entre ces langues est évident. Il donne lieu à de nombreux phénomènes linguistiques, tels que les emprunts, les calques, les interférences. L’alternance codique constitue ici le phénomène le plus important; elle marque les pratiques langagières des locuteurs. Tous les locuteurs affirment que le passage d’une langue à une autre est une pratique répandue et qu’ils en tiennent compte. C’est une donnée que nous relevons lors de l’observation de leurs échanges (et lors des entretiens).

13L’examen de ces éléments annonce déjà les prémisses de l’image de la langue française chez ces informateurs. Les premières données montrent que cette langue est présente dans la ville de Constantine, mais sa présence est sujette à de nombreux facteurs de variation. Elle est, selon les informateurs, très présente dans les quartiers du centre-ville et en banlieue, et peu employée dans les nouveaux quartiers HML de la Nouvelle Ville. Ils précisent qu’elle est plus employée par les femmes et les jeunes. Ainsi, l’espace, le sexe, l’âge sont autant d’éléments déterminants dans la construction des discours sur la langue française.

14En plus de ces paramètres, un autre facteur est évoqué, celui de la mobilité sociospatiale, qui semble jouer un rôle important dans cette perspective. En effet, plus de 85 % des répondants affirment que le déplacement d’un quartier à un autre entraîne un changement dans les pratiques langagières. Une adaptation linguistique et langagière s’impose pour que l’intégration se fasse plus aisément. Ce changement consiste à valoriser certains codes au détriment des autres. Le français est une des langues qui subit régulièrement un traitement particulier. Le rapport entre les choix linguistiques et les représentations des langues se confirme : le maintien d’un code et l’abandon d’un autre sont des comportements révélateurs de la perception que le locuteur a des différentes langues qu’il rencontre. Ces images mentales donnent lieu à des discours épilinguistiques particuliers; la mobilité sociospatiale véhicule un ensemble de données relatives aux langues et aux territoires sur lesquels elles sont employées. C’est à l’intérieur de ces connexions que l’examen de la position du français devient plus intéressant.  

15Les entretiens effectués ont permis de mieux cadrer l’image du français chez les informateurs, et ce, à travers le circuit de leur déplacement. À partir des discours épilinguistiques produits, l’image qui est projetée de cette langue semble être celle d’un code territorialisé (liée à des territoires bien définis), que les informateurs renvoient à des rôles spécifiques en rapport avec l’urbanité, la citadinité, la jeunesse. Le français serait le code de l’ancienne ville, où ont été élevés les locuteurs raffinés, civilisés (dans le sens de citadins de vieille souche). Le corpus étudié comprend beaucoup de commentaires tels que : « eh oui, les jeunes de la ville sont vraiment efféminés, ils parlent en français », ou « c’est grâce à leur origine noble et à leur appartenance aux familles urbaines, originaires de la ville, que les jeunes des quartiers de la ville parlent très bien le français », « ils sont cultivés, c’est pour cette raison qu’ils parlent en français »1. Ce que ces discours dévoilent, c’est que le déplacement de ces habitants entraîne systématiquement le déplacement de cette langue. Les traits définis ici convergent vers la définition de leur identité et l’attachement à des valeurs culturelles, voire familiales. Le français apparaît ainsi comme un identificateur très puissant du lien que les jeunes ont avec le territoire urbain. De même, lorsqu’il est utilisé comme un code toponymique, il devient plus présent dans les discours des locuteurs à travers la désignation des quartiers. Les informateurs affirment que dans l’ancienne ville, ils suivent la toponymie qui a été établie par l’administration française pendant la période coloniale : Saint Jean, Bellevue, La Rue de France. Le déplacement du français devient, dans ce cas, peu évident. Car si la toponymie change de langue, les locuteurs en font de même. La désignation des espaces de la nouvelle ville est faite en arabe. La description des trajectoires obéit, selon les informateurs, à cette logique, donc elle s’effectue beaucoup plus en arabe qu’en français.

16Pour conclure, la présence du français sur ces terrains est bel et bien une réalité. Pour répondre aux questions du départ, la mobilité sociospatiale entraîne certainement un déplacement de langues. Les frontières spatiales ne limitent pas pour autant le circuit des langues, mais elles donnent lieu à des frontières épilinguistiques qui font que la langue devient un butin pour toute opération de restructuration de la ville. Le français passe d’une image à une autre, d’une fonction à une autre; le rapport qu’il entretient avec l’espace urbain algérien est si spécial, problématique et peu harmonieux. Les locuteurs le considèrent par rapport à plusieurs points de repère, et notamment à l’espace.   

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BIBLIOGRAPHIE

Cherrad, Y., (2004), « Paroles d’étudiants », in Des langues et des discours en question, Les Cahiers du SLADD, p. 25-43.

Duchesne, S. & Haegel, F., (2004), L’enquête et ses méthodes : L’entretien collectif, Nathan, Paris.

Hedid, S., (2010), « Le corpus urbain : un puzzle à reconstruire », in Corpus entre donnée sociale et objet d’étude (Actes du colloque : « Corpus entre donnée sociale et objet d’étude »), Algérie, p. 127-137.

Hedid, S., (2013), « Lorsque les représentations sociolinguistiques redessinent la ville. La mise en mots de la mobilité sociospatiale. Le cas de Constantine », in Glottopol, n° 21 – Lieux de ségrégation sociale et urbaine : tensions linguistiques et didactiques ?, numéro dirigé par Marie-Madeleine Bertucci (http://www.univ-rouen.fr/dyalang/glottopol).

Hedid, S., (2015), « Le français dans le plurilinguisme urbain algérien. Les jeunes en parlent », in Gudrun Ledegen et Michael Abecassis (dir.), De la genèse de la langue à Internet, Éditions Peter Lang, Oxford/Bern/Berlin/Bruxelles/Frankfurt am Main/New York, Wien, p. 181-200.

Savoie Zajc, L., (2009), « Technique de validation par triangulation », in. A. Mucchielli (dir), Dictionnaire des méthodes qualitatives en sciences humaines et sociales, A. Colin, Paris, p. 285-286.

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Notes

1 Ces remarques ont été relevées en arabe et traduites par l’auteure.

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Pour citer

Souheila Hedid, Mobilité sociospatiale et restructuration sociolinguistique de la ville. Le français dans tous ses états
Le français à l'université , 20-04 | 2015
Mise en ligne le: 15 décembre 2015, consulté le: 16 juin 2019

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Auteur

Souheila Hedid

Université des Frères Mentouri (Algérie)

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