Le français à luniversité

Langues, cultures, religions, choix d’articles réunis par Chloé Laplantine et Georges-Jean Pinault

Djaouida Hamdani Kadri

Référence de l'oeuvre:

Benveniste, Émile, (2015), Langues, cultures, religions, choix d’articles réunis par Chloé Laplantine et Georges-Jean Pinault, Lambert-Lucas, Limoges, 334 pages.

Texte intégral

Une publication d’articles méconnus de l’œuvre d’Émile Benveniste est toujours un événement bienvenu, œuvre dont on ne cesse de mesurer l’ampleur et qui connaît un regain d’intérêt marqué par une floraison de publications et d’événements qui lui sont dédiés à juste titre.

1Le dernier ouvrage en date est celui réalisé par Chloé Laplantine et Georges-Jean Pinault autour d’un choix d’articles qui montrent que l’œuvre de Benveniste ne se limite pas à la théorie de l’énonciation et à la pragmatique du langage, comme le soulignent les auteurs. Si Problèmes de linguistique générale est la partie de son œuvre la plus largement connue et diffusée, ses activités de recherche visant une meilleure compréhension des cultures et des sociétés à travers les langues le sont beaucoup moins. C’est dans l’objectif de pallier ce manque que les auteurs ont fait le choix de réunir 34 articles présentés en un seul volume dans l’ordre chronologique de leur parution, de 1930 à 1968.

2Ces articles, de longueur inégale (de deux pages à plus d’une vingtaine de pages), ne sont pas inédits, mais ils n’ont pas été repris d’autres recueils. Ils ont en commun un style d’écriture brillant, si caractéristique de Benveniste, et portent sur une large variété de sujets dont certains, de par leur caractère spécialisé, voire savant, et leur densité, peuvent sembler d’un accès plus difficile au premier abord. Bien que les auteurs de l’ouvrage aient fait le choix d’une présentation chronologique, ils soulignent en introduction les « multiples et fécondes intersections » entre les articles, qui permettent d’en faire ressortir quatre grands axes :
— ceux relatifs au domaine iranien ou indo-iranien, dont « Le texte du Draxt asürïk et la versification pehlevie » et « Phraséologie poétique de l’indo-iranien »;
— ceux qui portent sur les traditions, le symbolisme et les institutions des peuples de langues indo-européennes. Y sont analysés, par exemple, les « Traditions indo-iraniennes sur les classes sociales », des mythes et des légendes comme « La légende des Danaïdes »;
— ceux qui touchent aux études de vocabulaire et de notion, dont des langues de peuples d’Amérique du Nord, et qui traitent de sujets aussi divers que « Le nom du diabète » ou « Deux mots anglais en français moderne » et « The Eskimo name » ou « Le vocabulaire de la vie animale chez les Indiens du Haut Yukon »;
— ceux qui s’inscrivent dans une perspective anthropologique, tels « Termes de parenté » ou « L’expression du serment dans la Grèce ancienne ».

3Selon les auteurs, deux articles, « L’eau virile » et « Le jeu comme structure », se distinguent des autres à la fois par la période de leur parution juste après la Libération (respectivement, 1945 et 1947) et par l’approche adoptée : le commentaire critique d’un ouvrage. Le premier, qui est plus à caractère littéraire, est écrit en réponse à l’ouvrage de G. Bachelard L’eau et les rêves. Essai sur l’imagination de la matière et réfère à des extraits d’œuvres d’écrivains : entre autres, Claudel, Melville, Balzac et Lautréamont. Pour Benveniste, selon qu’elle est perçue comme matière ou comme élément, l’eau peut constituer des représentations opposées. Ainsi, d’abord matière, l’eau douce, terrestre, est féminine et s’oppose à la violence virile de l’eau salée de la mer perçue comme élément, qui marque un au-delà, élément à la fois néantissant, métamorphosant et violent. « Quand elle se livre à ses fureurs, la mer se masculinise et souvent devient l’Océan. » (p. 169)

4Dans le second article, Benveniste pose d’emblée que le jeu y est analysé non sous son aspect biopsychologique, mais en tant que forme, structure, tel qu’annoncé par le titre. Comme activité au caractère à la fois réglé et formel, dont la finalité est interne, le jeu fait abstraction du réel et tire son sens de la cohérence de sa structure et de cette réalité seconde qui est la sienne. Benveniste analyse en les opposant la relation entre le jeu et le sacré, qui, sous une apparente parenté — exaltation, frénésie — diffèrent grandement : si le sacré est du sur-réel et présente une fin pratique, le jeu est de l’extra-réel, totalement gratuit. Leur orientation est contraire : élévation vers le divin par le premier, désacralisation du divin par le jeu. Car la puissance du sacré réside en ce qu’il conjugue mythe et rite, alors que le jeu peut se réduire au seul rite, ensemble réglé d’actes (ludus) ou, à l’opposé, au seul mythe fait de « jeu-de-paroles » (jocus). Benveniste conclut « [qu’en] ce qu’il ne conserve que la forme du sacré et la projette hors de la réalité, le jeu s’assure à la fois de la magie de l’irréel et la consistance de l’humain, la joie de l’expansion libre et l’ordonnance de la sécurité. » (p. 183)

5Chloé Laplantine et Georges-Jean Pinault nous font non seulement découvrir (ou redécouvrir pour certains) grâce à cet ouvrage tout un pan de l’œuvre de Benveniste, mais ils accomplissent aussi un remarquable travail de recherche et d’érudition dont témoignent la richesse de l’introduction et les nombreuses notes de bas de page qui apportent au lecteur un éclairage judicieux. On ne peut que s’en féliciter.

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Pour citer

Djaouida Hamdani Kadri, Langues, cultures, religions, choix d’articles réunis par Chloé Laplantine et Georges-Jean Pinault
Le français à l'université , 21-04 | 2016
Mise en ligne le: 05 décembre 2016, consulté le: 18 janvier 2019

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Auteur

Djaouida Hamdani Kadri

Université du Québec à Montréal (Canada)

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