Le français à luniversité

Le capital symbolique du français sur le marché aux langues en contexte plurilingue au Ghana : portée, défis et limites du rôle de l’association ghanéenne des professeurs de français (GAFT) en tant que vecteur de la promotion du français

Gregory Nutefe Kwadzo

Texte intégral

1Introduction
Contrairement aux fluctuations qu’ont connues les marchés boursiers au cours de ces dernières années, le capital symbolique (Bourdieu, 1982) du français connaît une croissance constante sur le marché aux langues (Calvet, 2002) au Ghana. Autrefois peu valorisé, aujourd’hui le français a une meilleure cote. Plusieurs facteurs ont contribué à cette situation, telles les représentations favorables au français (Kwadzo, 2008) et les actions menées par les associations comme l’Association ghanéenne des professeurs du français (Ghana Association of French Teachers — GAFT) pour la promotion et la divulgation du français.

2Si cette situation a perduré depuis quelques années, une importante question se pose quant à sa continuité car, comparativement aux marchés boursiers, le marché aux langues reste dans une certaine mesure vulnérable aux changements pour la plupart externes à la langue. Face à ce constat, cet article s’interroge sur l’apport des actions de la GAFT pour promouvoir le français sur le marché aux langues et les représentations favorables au français. Dans un premier temps, cette étude présentera la dynamique du marché aux langues en contexte plurilingue ghanéen. Ensuite, les actions menées par la GAFT en faveur du français seront examinées. Finalement, la portée de ces actions seront exposées. 

3Le marché aux langues en contexte plurilingue ghanéen
Empruntée à Calvet (2002), l’expression « marché aux langues », utilisée par analogie au marché boursier, décrit l’aspect pécuniaire des langues. Comme sur le marché boursier où les actions cotées peuvent augmenter ou perdre de la valeur selon l’offre et la demande, des langues sont soumises à de pareilles fluctuations venant des situations ou conditions différentes. Parmi les facteurs responsables de cette fluctuation figurent les opportunités procurées aux locuteurs qui communiquent dans cette langue (Dabène, 1994), le prestige lié à l’usage de la langue (Dabène, 1994), le capital symbolique de la langue (Bourdieu, 1982), les représentations favorables élaborées sur la langue (Kwadzo, 2008) ou les fonctions remplies par les langues (Calvet, 1999).

4Dans le contexte sociolinguistique ghanéen où coexistent plusieurs langues différentes, la cotation des langues dépend des avantages procurés par celles-ci (Kwadzo, 2008). En effet, deux groupes de langues se partagent ce marché : les langues ghanéennes et les langues étrangères. Alors que toutes les langues ghanéennes remplissent une fonction identitaire, une, l’akan-twi, les domine toutes, et joue le rôle de langue passeport c’est-à-dire une langue utilisée pour l’intercommunication entre les différents groupes ethniques (Calvet, 1999). Le capital culturel, social et économique dont est dotée cette langue véhiculaire la place sur un piédestal dans sa catégorie sur le marché aux langues.

5Parmi les langues étrangères, l’anglais et le français occupent des places de choix. Alors que l’anglais reste la langue officielle et la langue du pouvoir politique et juridique et aussi la langue de la promotion sociale, le français, pour sa part, connaît une percée importante sur ce marché. Divers facteurs expliquent cette percée tels que les représentations économiques associées au français (Kwadzo, 2008; Kwadzo, 2015) ou, encore, l’ouverture du Ghana sur le monde francophone à travers son adhésion à l’Organisation internationale de la Francophonie1 et l’approfondissement des liens d’intégration dans une sous-région dominée par des pays francophones2.

6La GAFT : acteur pour la pérennisation de la valeur du français sur le marché aux langues
Dans ce contexte plurilingue ghanéen, la GAFT joue trois rôles bien distincts qui contribuent à la pérennisation du français au Ghana. Le premier concerne la mobilisation des enseignants de français pour la vie associative à travers les congrès et diverses rencontres. Ce processus s’inscrit dans une dynamique défensive (Cooper, 1989; Adamson, 2007). Ces rassemblements facilitent ainsi la visibilité et le rayonnement du français et facilitent la construction d’une identité collective autour de la langue. Par ailleurs, la communication en français entre les membres de la GAFT et le développement du réseautage francophone sur le plan national et international augmentent la cote du français en contexte plurilingue.

7En deuxième lieu, il y a le capital accru du français grâce à la formation continue offerte aux enseignants dans les centres régionaux pour l’enseignement du français (CREF) et la Francozone, un centre de ressources pour les enseignants. De plus, l’octroi des bourses de développement professionnel pour des stages en didactique du français à l’étranger constitue un autre volet des actions de la GAFT pour la valorisation et la transmission du français.

8En troisième lieu, l’utilisation des approches communicatives pour développer la compétence orale favorise l’usage du français pour communiquer entre les membres et son exportation au-delà de la classe. Ces actions, réalisées grâce aux aides financières françaises, ont des conséquences à long terme sur la diffusion du français et sa valeur sur le marché aux langues.

9Conclusion
Finalement, le rôle joué par la GAFT est stratégique. En effet, cette organisation constitue un pilier pour la promotion du français en milieu plurilingue et elle agit aussi comme un groupe de pression capable d’influencer les décisions portant sur le français (Adamson, 2007). C’est la somme de ces facteurs qui augmente la cote du français sur ce marché aux langues.

10Toutefois, les représentations pouvant évoluer et se transformer (Abric, 1999), elles, sont sujettes aux fluctuations. Ainsi, la bonne cote du français sur le marché aux langues en ce moment n’est pas garantie à vie. De plus, il convient de noter que les actions de la GAFT étant concentrées dans le domaine éducatif (c’est-à-dire la formation des enseignants, l’enseignement du français, le réseautage francophone), ces actions ont un impact insignifiant sur une grande partie de la population, qui n’est pas dans le milieu de l’éducation. Pour cette grande partie de la population, l’anglais reste la langue la plus importante. En effet, le rôle primordial joué par l’anglais en tant que langue officielle, accès au pouvoir et promotion sociale pourrait constituer un défi à l’essor du français sur ce marché. Dans la mesure où le français est associé aux représentations économiques, qu’arriverait-il si le français ne représentait plus un atout économique ? Enfin, la France étant le principal bailleur de fonds de l’association, toute coupe budgétaire française aurait des conséquences sur les actions de l’association.

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BIBLIOGRAPHIE

ABRIC, J.-C., (1999), « L’étude expérimentale des représentations sociales », in D. Jodelet (dir.), p. 205-223.

ADAMSON, R., (2007), The Defence of French. A Language in Crisis, Multilingual Matters, Clevedon, Buffalo, Toronto.

BOURDIEU, P., (2001), Langage et pouvoir symbolique, Seuil, Paris.

BOURDIEU, P., (1982), Ce que parler veut dire. L’économie des échanges linguistiques, Fayard, Paris.

BROGLIE, G., (2005), « Les chances du français » in Le Débat, numéro 136, sept.-oct. 2015.

CALVET, L.-J., (1999), La guerre des langues et les politiques linguistiques, Hachette Littérature, Paris.

CALVET, L.-J., (2002), Le marché aux langues. Les effets de la mondialisation, Plon, Paris.

COOPER, R. L., (1989), Language Planning and Social Change, Cambridge University Press, Cambridge.

DABENE, L. (1994), Repères sociolinguistiques pour l’enseignement des langues, Les situations plurilingues, Hachette, Paris.

KWADZO, G. N., (2008), « Plurilinguisme, enseignement et représentations du français en milieux urbains au Ghana ». Thèse de doctorat en Didactique des langues et des cultures (non publiée), Université Sorbonne-Nouvelle-Paris 3, France.

KWADZO, G. N., (2015), « La Francophonie comme canevas pour favoriser la découverte, la créativité et l’interaction en classe de français : bilan et perspectives », Le français à l’université, numéro 2 [en ligne]. Disponible à l’adresse : http://www.bulletin.auf.org/index.php?id=2028

MOORE, D. (éd.), (2001), Les représentations des langues et de leur apprentissage. Références, modèles, données et méthodes, Crédif-Essais, Didier, Paris.

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Notes

1 En 2006, le Ghana fait un pas décisif en faveur de la langue française dans la Francophonie en devenant membre associé de l’Organisation internationale de la Francophonie.

2 Parmi les 15 États formant l’organisation sous-régionale de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), seulement 4 pays, incluant le Ghana, sont des pays anglophones. En dépit de la suprématie linguistique de l’anglais en tant que langue de communication internationale, il faut reconnaître que l’intégration du Ghana dans cette région passe par une politique linguistique en faveur de la langue française.

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Pour citer

Gregory Nutefe Kwadzo, Le capital symbolique du français sur le marché aux langues en contexte plurilingue au Ghana : portée, défis et limites du rôle de l’association ghanéenne des professeurs de français (GAFT) en tant que vecteur de la promotion du français
Le français à l'université , 21-02 | 2016
Mise en ligne le: 02 juin 2016, consulté le: 19 avril 2018

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