Le français à luniversité

Connaître une langue, apprendre d’autres langues

Phan Nguyễn Thái Phong et Nguyễn Thị Tươi

Texte intégral

1Si l’on définit le multilinguisme comme « diverses langues en présence dans une communauté donnée ou sur un territoire géographique donné » et par pluralité linguistique les « pratiques [langagières] des individus », on peut dire que la situation sociolinguistique du Viet Nam est caractérisée par un multilinguisme et une pluralité linguistique.

2Toutefois, chez nous, des travaux de recherche sur le multilinguisme manquent. Dans un tel contexte, il nous a semblé utile de savoir quelles représentations les étudiants de l’Université de Pédagogie de Hô Chi Minh-Ville se font des contacts de langues dans leur pays et quelles influences le fait de connaître une langue exerce sur l’acquisition d’une autre langue. Voici l’analyse et l’interprétation des résultats obtenus de l’enquête effectuée1.

3Une pluralité linguistique endolingue et exolingue
L’étude effectuée permet d’affirmer qu’en vivant dans un pays multilingue, les Vietnamiens en général deviennent des plurilingues à différents niveaux. En effet, au niveau du contact des langues internes, tous les étudiants interrogés disent connaître plusieurs langues du Viet Nam; le vietnamien est déclaré langue maternelle pour 11 d’entre eux sur 12. Et parmi eux, 3 sont d’origine chinoise.

4Les étudiants sont aussi des plurilingues internes, car ils connaissent les parlers régionaux différents de la langue vietnamienne2 et certains connaissent aussi des langues soit de leur communauté ethnique dans le territoire du Viet Nam, comme le K’ho ou le chinois, soit de leur entourage. Leurs contacts entre les langues internes se réalisent dans plusieurs situations : dans la relation familiale, quand le père et la mère ne sont pas originaires de la même région; la mobilité géographique (changement de lieu d’habitation, de lieu d’études, etc.). En particulier, un locuteur originaire du Sud, qui n’a presque pas quitté son lieu d’habitation avant de se rendre à Hô Chi Minh-Ville (désormais HCMV) pour ses études universitaires, déclare pouvoir parler le parler du nord ou celui du centre du Vietnam par imitation de l’accent des présentateurs à la télévision ou à la radio.

5L’analyse des 12 biographies langagières montre que les enquêtés utilisent différents parlers de la langue vietnamienne et qu’ils rencontrent certaines difficultés dans la conversation, même avec des interlocuteurs vietnamiens, à cause des différences fortes entre les parlers régionaux. À titre d’exemple, certains parlers utilisés à Thanh Hóa, Nghệ Tĩnh et Bình Trị Thiên sont ceux de régions très anciennes; ils ne sont donc pas unifiés et gardent des traits phonétiques et lexicaux du temps passé (Nguyễn Kim Thản, 1982). Cela explique pourquoi, au début de leur séjour à HCMV pour leurs études universitaires, 2 des 12 enquêtés venant des provinces du Centre du pays ne sont pas arrivés à se faire comprendre des Saïgonnais et se sont sentis obligés d’apprendre le parler des gens locaux.

6En revanche, nous avons été étonnés de découvrir qu’étant en contact avec la langue de leur communauté et/ou de leur entourage ethnique, les 3 enquêtés d’origine chinoise et 2 enquêtés vivant auprès des communautés minoritaires des K’ho et des Ba-na n’aient pas ressenti le besoin d’apprendre ou de pratiquer la langue de la communauté et/ou de leur entourage. Nous nous demandons donc : s’ils n’ont pas été motivés pour apprendre ces langues, est-ce parce que, dans leur milieu de vie et de travail, il leur suffit d’utiliser le vietnamien ? Comme futurs enseignants de langue, que pensent-ils de la préservation et/ou du développement des langues internes, surtout celles des ethnies minoritaires ?

7Plurilingues internes, nos enquêtés sont encore des sujets plurilingues exolingues, car tous connaissent au moins trois langues étrangères; un enquêté a même la capacité de reconnaître 10 langues étrangères, dont certaines peu connues des Vietnamiens, comme l’hébreu ou l’arabe.

8Influences de cette pluralité
Les conditions d’acquisition de langues internes ou externes au contexte vietnamien sont variées. Pour les enquêtés, les langues qu’ils connaissent ne sont pas toujours celles que propose l’école. Ils choisissent telle ou telle langue en fonction de leurs besoins personnels, soit pour leur travail ou leurs études, soit pour s’en servir lors de loisirs. Exceptionnellement, on peut apprendre une nouvelle langue par curiosité ou par amour pour cette langue !

9En ce qui concerne leur pratique langagière, les enquêtés déclarent qu’ils utilisent les langues étrangères connues à l’école dans leurs échanges sur la toile, qu’ils utilisent souvent de façon empirique leurs connaissances d’une langue dans l’apprentissage d’une autre et que connaître une langue étrangère d’un point de vue culturel les a fait changer en ce qui concerne leurs façons de parler et de se comporter. En effet, les enquêtés déclarent qu’en apprenant d’autres langues, en les comparant, ils font davantage attention à leur façon de communiquer, qu’ils observent des changements dans leur comportement langagier, etc. Certains se trouvent plus confiants, plus ouverts dans la communication avec autrui. De ce fait, il leur est plus facile d’accepter l’autre.

10En guise de conclusion
Ces résultats peuvent aller dans le sens d’une nouvelle didactique des langues, plus ouverte et qui intègrerait les apports extérieurs venus de la vie des apprenants. Alors, quelles seraient les pistes de travail et de réflexion que suscite notre recherche ? Nous en voyons trois, sous forme de questions :
— Comment aider les apprenants à transformer leurs expériences linguistiques en apports susceptibles de favoriser l’apprentissage d’autres langues ?
— Dans la formation des enseignants de langue, en particulier celle de l’Université de Pédagogie de HCMV, quels dispositifs mettre en place afin de rendre les enseignants et leurs étudiants conscients de la pluralité linguistique dans une classe de langue ?
— En quoi consisteraient des stratégies sociodidactiques qui tiendraient compte du plurilinguisme des enseignants et des élèves dans une classe de langue, pour offrir à chacun le maximum de chances de réussite, scolaire et sociale ?
Nous chercherons les réponses à ces questions dans des recherches ultérieures.

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BIBLIOGRAPHIE

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COSTE, D. et al., (2009), Compétence plurilingue et pluriculturelle, document en ligne www.coe.int/lang/fr

CUQ, J.-P. (dir.), 2003, Dictionnaire de didactique du français langue étrangère. Paris, CLE International.

DINVAUT, A.M. et M. RISPAIL, (2012), Le plurilinguisme sur les bords du Mékong, enjeux sociolinguistiques et didactiques. Synergies Pays riverains du Mékong, no 4 — Revue du GERFLINT.

HOÀNG Thị Châu, (2009), Phương ngữ học tiếng Việt, NXB Đại học Quốc gia Hà Nội (Dialectologie du vietnamien).

THAMIN, N. et D.-L. SIMON, (2012), Réflexions épistémologiques sur la notion de biographies langagières. En ligne : https://www.u-picardie.fr/LESCLaP/spip.php?article65

ZARATE, G., (2000), « Constitution d’un capital plurilingue et économie d’une identité pluriculturelle : deux études de cas », Mélanges CRAPEL, no 25, p. 75-89. En ligne : http://www.atilf.fr/spip.php?rubrique554

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Notes

1  A. Dinvaut et M. Rispail, 2012, Le plurilinguisme sur les bords du Mékong, enjeux sociolinguistiques et didactiques. Synergies Pays riverains du Mékong, no 4 – Revue du GERFLINT, p. 5.

2  Selon les critères phonétiques, historiques et géographiques, ces parlers sont classés généralement en trois groupes principaux (Hoàng Thị Châu, 2009) : le groupe des parlers du nord (jusqu’à ThanhHóa); le groupe de parler du centre (de ThanhHóa à KhánhHòa) et le groupe des parlers du sud (de BìnhThuận à la pointe de Cà Mau).

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Pour citer

Phan Nguyễn Thái Phong et Nguyễn Thị Tươi, Connaître une langue, apprendre d’autres langues
Le français à l'université , 22-02 | 2017
Mise en ligne le: 15 juin 2017, consulté le: 13 décembre 2017

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Auteurs

Phan Nguyễn Thái Phong

Nguyễn Thị Tươi

Université de Pédagogie de Hô Chi Minh-Ville (Viet Nam)

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