Le français à luniversité

Analyse des pratiques dans la formation des enseignant-e-s. Un regard comparatif entre la France et le Viet Nam

Nguyễn Thị Tươi

Texte intégral

1Dans le cadre d’une recherche postdoctorale1, nous avons mené un travail sur le développement de la compétence orale chez les futurs enseignants de FLE au VN, ainsi que sur les dispositifs de formation qui rendent ce développement possible — entre autres l’analyse des pratiques2.

2Pourquoi ce choix ? Marguerite Altet définit l’analyse de pratiques (désormais AP) comme « un dispositif de formation, qui regroupe des stagiaires à un rythme régulier, dans des lieux et sur des temps institutionnalisés »et qui a pour objectif de « former des praticiens réflexifs, capables d’analyser leur pratique, et de la transformer en savoirs professionnels communicables ». Il s’agit de « mettre en relation des faits, de donner du sens, de comprendre l’action à partir d’observables mais aussi de représentations qui sous-tendent les actions »3. L’AP est donc considérée comme un outil pour apprendre et construire à partir de la pratique, faire évoluer l’action éducative et pédagogique au quotidien, donc ouvrir à une nouvelle didactique professionnelle pour la formation au métier d’enseignant — dans notre cas, au service de l’oral.

3C’est dans cette optique que s’inscrit notre recherche. Nous avons voulu, dans un premier temps, répertorier les gestes professionnels enseignants à travers des enregistrements vidéo4, puis dans un second temps approfondir l’AP avec nos étudiants-stagiaires, futurs enseignants de FLE, pour essayer de repérer les difficultés, didactiques et culturelles, qu’ils pourraient rencontrer. Nous avons travaillé une dimension comparative et contextualisée de l’AP, au Viet Nam et en France. Pour cela, nous avons observé des séances d’AP et mené des entretiens semi-directifs, en France (IUFM et Universités de la région Rhône-Alpes) et au Viet Nam (HMC Ville), en 2012 et 2013. Ces rencontres5 nous ont amenée à certaines découvertes prometteuses pour la formation des enseignants de langues. Voici les résultats résumés de notre étude comparative.

4Un grand choix d’inscriptions conceptuelles
Si, au Viet Nam, la mise en œuvre des séances d’AP ne se fait qu’en didactique du français et/ou en didactique professionnelle, en France, elle existe dans divers champs scientifiques de référence : ergonomie, anthropologie de la cognition située, approche psychanalytique, approche systémique, anthropologie, sémiotique, sciences de l’éducation, etc.

5Cette base théorique multiréférentielle permet d’élargir l’axe d’analyse en fonction de la formation exigée.

6Faisabilité du dispositif : peu importe le cours, le type de formation et/ou le domaine d’enseignement
La présence abondante des dispositifs d’AP est remarquable en France. On en parle dans la formation des enseignants entre formateurs et formés, mais aussi avec d’autres acteurs impliqués6. Les heures réservées aux séances d’AP en France peuvent varier entre 6 et 22 dans des cours disciplinaires comme la linguistique, la didactique de français, la psychologie et/ou dans des séances de travail s’inscrivant sur un axe professionnel comme la pédagogie générale, des stages d’observation, des stages d’intervention, en entreprise comme à l’université.

7De plus, l’analyse peut se faire à l’aide de plusieurs approches (systémique, analyse du travail, analyse de l’activité…) et dans des dimensions différentes (technique, pédagogique, didactique, psychologique, etc.). On peut aborder l’AP psychologique par l’approche systémique au profit des élèves-professeurs, des enseignants et des maîtres-formateurs de terrain dont les séances sont « des soutiens psychologiques à la prise de fonction »7. Au sein du groupe d’analyse, on revient alors sur des situations interrogeant et/ou mettant en difficulté l’enseignant-e ou le/la stagiaire, dans une situation de doute, de peur voire d’impuissance, qui touchent son être-praticien/professionnel. Le partage de l’expérience vécue avec le groupe permet de donner sens à ce qui se noue inconsciemment dans la relation pédagogique, éducative ou de soin.

8Des stages pendant la formation — moment adéquat pour des séances d’AP
En ce qui concerne la formation initiale des enseignants dans l’Hexagone, les séances d’AP sont placées avant, pendant et après les stages. Pour les enquêtés, c’est un moment important, car les formés ont vécu soit des observations de classes, soit des pratiques personnelles qui les aident à parler de leur vécu.

9La réflexivité : le but final visé
Quelle que soit l’approche abordée, quel que soit le plan de travail, en France ou au Viet Nam, l’AP a pour but de développer la réflexivité des sujets en formation. Elle sert à8 « faire parler sur le métier d’enseignant », à faire « réfléchir sur leurs pratiques », à « faire prendre conscience du pourquoi et du comment de l’activité pédagogique et donc l’améliorer […] c’est un outil pour réfléchir sur sa pratique », « [le but est] de l’analyse de grain fin de l’agir enseignant et de comprendre toutes les /// les différentes dimensions et d’où viennent euh /// les choix et comprendre vraiment la complexité de la situation de travail »9, etc.

10Le processus d’engagement des formés varie pourtant d’un contexte à l’autre, surtout quand il s’agit de conceptualiser et d’évaluer.  

11Une question : comment évaluer cette pratique ?
Une des différences remarquables entre nos deux lieux d’enquête concerne la modalité d’évaluation dans la formation quand on applique le dispositif en question. Nous empruntons ce que dit C. Alin, expert dans le domaine d’AP : « l’analyse des pratiques consiste à observer et analyser des situations de travail et/ou des pratiques en tant que telles, à identifier, analyser et vivre les témoignages d’une pratique professionnelle vécue au quotidien et exprimée dans des termes simples et concrets »10. En effet, en France, les formateurs déclarent qu’il est indispensable de créer un espace de confiance qui favorise l’expression des acteurs, et qu’en AP, les formés ne peuvent jamais être évalués, car les critiques, s’il y en a, portent sur les faits, non sur la personne. Les formateurs ont alors le choix entre différents outils d’évaluation adéquats : récit réflexif, portfolio, etc. Il n’en va pas de même au Viet Nam, où il est culturellement et institutionnellement difficile de ne pas évaluer (et donc noter) une activité.

12La rencontre culturelle dans l’AP
La création d’un espace de confiance est considérée comme une condition préalable, dont dépend la réussite du dispositif de formation d’AP. Cela est encore plus important pour les formés vietnamiens dans un contexte asiatique où la culture de faire et d’accepter des critiques est soumise à des rites et à des contraintes. Si les Vietnamiens, quand ils communiquent, essayent toujours de garder la face et de préserver celle de leurs interlocuteurs, cela se manifeste surtout dans des communications entre plusieurs interlocuteurs. Il existe donc de réels obstacles dans la prise de parole et l’explicitation des idées ou critiques. Ce comportement s’explique, dit un enquêté, « parce qu’ils confondent la critique personnelle et la critique des idées », et « c’est aussi d’histoire de culture mais en France vous savez que on aime beaucoup discuter on est très bavard ». Il s’avère donc nécessaire de mettre l’accent sur l’aspect culturel et interculturel de l’AP, en appliquant et en adaptant ce type de dispositif de formation afin d’éviter des dysfonctionnements inattendus ou des contre-résultats. Il faudrait construire, en formation, des AP non pas « à la française », mais « à la vietnamienne »…

13Du croisement présenté ci-dessus, nous voyons émerger des pistes pour élaborer de nouveaux outils de formation et appliquer de façon adéquate l’analyse des pratiques à notre contexte vietnamien et à ses caractéristiques culturelles. Mais ceci est une autre question...

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Notes

1 Ce travail, intitulé « Le français de professionnalisation dans le contexte d’une rencontre des langues et des cultures — Pour le développement des gestes professionnels des futurs enseignants de français au Viet Nam », s’est déroulé dans le cadre du CELEC/CEDICLEC de l’Université Jean-Monnet (UJM) de St-Étienne, dans le cadre d’un accord de coopération signé en 2012 par les deux établissements de formation — UJM et UPHCMV — et grâce à une bourse de la Région Rhône-Alpes.

2 Dans la formation initiale et/ou continue des enseignants dans les universités et ex-IUFM, il y a plusieurs dispositifs d’AP qui se basent sur différentes théories comme l’autoconfrontation (Schuman, Clot, Vygotsky), l’entretien d’explicitation (Vermersch), les incidents critiques (Alin), les histoires de vie (Ricœur), etc. Il s’agit, entre pairs, d’analyser des pratiques vécues, agies, mises en œuvre, apportées volontairement par chacun des formés.

3 Altet, M. (2004). « L’analyse de pratique en formation initiale des enseignants : développer une pratique réflexive sur et pour l’action », in Education Permanente, no 160/2004-3, dossier « L’analyse des pratiques », p. 101-110.

4 Effectués au cours des stages pédagogiques des élèves-professeurs de Ho Chi Minh ville.

5 Nous tenons à remercier Agnès Morini, directrice du CELEC, et Marielle Rispail, notre directrice de recherche, qui nous ont encadrée au sein de leurs équipes de Saint-Étienne et nous ont offert ces rencontres précieuses pour notre collecte des données lors de notre séjour en France.

6 Nous avons eu l’occasion d’assister à une journée d’étude intitulée « Éducation et petite enfance : Regards croisés sur l’analyse des pratiques professionnelles » destinée à tous les acteurs engagés dans l’accueil et l’accompagnement, l’éducation des jeunes enfants : élus, professionnels, formateurs, responsables associatifs et instituteurs, étudiants (IUFM de Lyon 1, le 17 avril 2013).

7 Citations tirées des entretiens avec des enseignants, formateurs des Universités et IUFM de la région Rhône-Alpes.

8 Extraits des entretiens.

9 id.

10 Alin, C. (2010). La geste formation. Gestes professionnels et analyse des pratiques. L’Harmattan.

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Pour citer

Nguyễn Thị Tươi, Analyse des pratiques dans la formation des enseignant-e-s. Un regard comparatif entre la France et le Viet Nam
Le français à l'université , 20-03 | 2015
Mise en ligne le: 10 septembre 2015, consulté le: 16 juin 2019

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Auteur

Nguyễn Thị Tươi

Université de Pédagogie de Ho Chi Minh Ville (Viet Nam)

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