Le français à luniversité

L’expérience de traduire

James Archibald

Référence de l'oeuvre:

Jadir, Mohammed et Jean-René Ladmiral (dir.), (2015), L’expérience de traduire, Honoré Champion, Paris, 347 pages.

Texte intégral

Cet ouvrage collectif publié sous la direction de deux traductologues reconnus s’articule autour de quelques principes de base largement débattus dans tous nos établissements de recherche et d’enseignement. Vaut-il mieux que l’apprentissage de la traduction s’érige sur des fondements théoriques, voire philosophiques, ou devrait-il s’axer plutôt sur l’expérience et sa valorisation ? Par ailleurs, que faut-il favoriser dans cet apprentissage ? L’approche des sourciers ou celle des ciblistes, les deux ayant déjà été clairement définies par Ladmiral dans Théorèmes pour la traduction [1979 et 2002] et encore une fois dans Sourcier ou cibliste [2014] ? Jadir renchérit dans sa traduction en langue arabe des Théorèmes, publiée à Beyrouth en 2011.

1D’entrée de jeu, Ladmiral tranche. La traduction est en principe une appropriation créative de l’original ancrée dans la réalité de la langue-culture cible. Ce n’est point un exercice à caractère théorique ! Selon Ladmiral, le débat n’aura pas lieu : « la bonne traduction est une traduction cibliste… les sourciers n’ont jamais raison », affirme-t-il.

2Cela dit, les auteurs en discutent pourtant sur presque 350 pages.

3Malgré le timbre tonitruant du départ, les quatre essais de la première partie du document nous invitent à nous interroger sur les « aspects théoriques de la traduction ». Par contre, chacun des auteurs dans cette partie de l’ouvrage tente de faire le lien entre théorie et expérience. Le ton pragmatique des prises de position de Jean-Yves Masson, Silvanna Borutti et Jan Walravens met en valeur l’expérience de la traduction. Ladmiral revient encore une fois à la charge par une réflexion traductologique sur l’expérience. Quoi de plus typique ? Cibliste assuré, Ladmiral défend alors le « droit au plagiat licite », cette méthode de produire deux versions symétriques du même message tout en respectant la liberté créatrice du traducteur. Le leitmotiv de départ tient bon : « la bonne traduction est une traduction cibliste ». À l’issue de cette réflexion, le lecteur se demande comment distinguer entre trois choses : l’expérience de traduire, l’expérience de la traduction et l’expérience du traduire. Le reste de l’ouvrage explore les nuances de ces tournures, mais toujours dans un esprit cibliste.

4Les deuxième et troisième parties de ce collectif développent le caractère pratique de l’expérience de traduction.  

5Dans un premier temps, Françoise Wuilmart, Camille Fort et Salah Mejri approfondissent la nature du travail du traducteur individuel dans un contexte de réécriture hautement personnalisée. Au bas mot, selon Wuilmart, le traducteur est « un écrivain à part entière », une prise de position en accord avec l’orientation créatrice de Ladmiral. Dans un même esprit, Camille Fort nous explique comment, en tant que traductrice, elle se met dans la peau du lecteur du texte cible. Dans un texte plutôt technique, Salah Mejri nous explique que « l’intervention du traducteur n’est ni marginale ni neutre ». Le traducteur est un joueur engagé dont les jus créateurs alimentent forcément le produit de l’acte traduisant en fonction de l’expérience du réécrivain. Mais il revient au codirecteur de l’ouvrage, Mohammed Jadir, d’asseoir le débat dans un contexte purement traductologique. Son point de vue mesuré ne nie pourtant pas la fonction interprétative de la traduction. Nous entendons clairement dans son texte les échos de la théorie interprétative de la traduction avec une insistance sur les connaissances encyclopédiques du traducteur. Quoique l’objectif demeure le même, produire un texte d’arrivée lisible et compréhensible, Jadir reconnaît toutefois les difficultés posées par les néologismes et le rythme poétique des textes lorsqu’il s’agit de traduire d’une langue-culture à une autre qui n’est pas « voisine ». Nous entendons en coulisse les voix de Walter Benjamin et d’Henri Meschonnic indépendamment de la polémique qui oppose les prises de position de Ladmiral face à ces deux géants de la traductologie.  

6Dans un deuxième temps, les problèmes d’altérité sont à l’affiche. Les auteurs ayant contribué à cette partie du symposium, Pierre Cadiot, Florence Lautel-Ribstein, Marina Tsvetkova, Valerie Ferretti, Ludmila Zbant, Elena Gheorghitjä, Cristina Zbant et Sonia Berbinski, se focalisent sur des analyses de traductions qui posent carrément le problème de l’autre. Il est question de la qualité des traductions et de la marge de manœuvre dont dispose le traducteur pour se libérer, d’une part, des « traductions stériles » qui s’ancrent trop dans un esprit sourcier et, d’autre part, s’approcher davantage de la culture partagée par les locuteurs de la langue-culture d’arrivée. C’est une question de mentalités et du devoir des traducteurs de s’éveiller à ces différences.

7La quatrième et dernière partie du livre s’ouvre sur une discussion éclairée des retombées de cette réflexion sur la didactique de la traduction. Des traducteurs-pédagogues, Stephanie Schwerter, Miguel Tolosa Igualada, Pedro Mogorrón Huerta et Kathryn Radford, font la plaidoirie d’une pédagogie qui exploite et fait valoir l’expérience de traduction dans un esprit tout à fait constructiviste. Dans ce sens, l’acquis n’est pas à négliger, surtout dans des contextes de multiculturalisme et de plurilinguisme, car cette ambiance ne peut qu’enrichir les analyses comparées de textes traduits, ce qui est le propre de la traductologie. Les apprentis traducteurs tiennent compte de leurs expériences de traduction, y compris de leurs erreurs, dans un cadre qui s’apparente à la fois à la didactique formelle et à l’autoapprentissage.  

8L’échafaudage des expériences accumulées par les auteurs ayant contribué à cet ouvrage correspond, en fait, à la hiérarchie proposée par Ladmiral dans Théorèmes. Le traductographe traduit sans nécessairement se référer à un cadre théorique préétabli. C’est le propre de l’expérience de traduire. Quant au vécu de l’expérience de la traduction, le traducteur ou l’apprenti traducteur commence à réfléchir en tant que traductologue au processus et au produit de l’acte de traduire. Enfin, le traductosophe se focalise sur l’expérience du traduire, qu’il essaie de problématiser en termes des fondements philosophiques de la traduction. Le conseil qui se dégage de toutes ces réflexions est relativement simple. La traduction s’apprend sur le tas grâce à l’expérience éclairée d’un traducteur d’expérience qui, muni de ses connaissances encyclopédiques et de son savoir-faire linguistique, a appris à produire des textes d’arrivée dans une langue-culture susceptible d’être comprise par le lecteur cible. Faire de la traduction à rebours, c’est-à-dire en fonction de la pure théorie, n’est pas recommandé, et les sourciers sont priés de s’abstenir.

9Les directeurs n’ont pas cherché à faire la paix entre ciblistes et sourciers, mais ils nous invitent à un banquet digne de Platon, pour bien comprendre les assises philosophiques de la traduction et le rôle de l’expérience.

10L’une des ressources inestimables du livre est sa bibliographie. Elle permet aux lecteurs d’approfondir les arguments présentés dans les textes et encourage, par conséquent, tout un chacun à se faire une opinion avisée de la valeur inestimable de l’expérience, que l’on épouse une approche purement théorique ou que l’on se fie surtout à la valeur du vécu traductologique. Dans tous les cas, après cette lecture, le lecteur aura mieux apprivoisé son savoir-faire et son savoir-être en tant que traductographe, traductologue ou traductosophe.

11C’est une contribution incontournable à la réflexion traductologique.

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Pour citer

James Archibald, L’expérience de traduire
Le français à l'université , 21-03 | 2016
Mise en ligne le: 14 septembre 2016, consulté le: 19 janvier 2019

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Auteur

James Archibald

Université McGill (Canada)

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