Le français à luniversité

L’interculturel et sa place dans l’enseignement-apprentissage du français médical : le cas du Laos

Soulisack Luanglad

Texte intégral

Le français dans le domaine médical lao d’hier et d’aujourd’hui

1Le français médical au Laos s’inscrit dans un contexte bien particulier1. Avant la révolution de 1975, le français occupait une place prédominante dans la formation médicale, puisqu’il s’agissait de la langue d’enseignement des matières scientifiques, langue d’accès aux connaissances et savoir-faire spécialisés. À cette époque, la plupart des médecins ont été formés en français ; pourtant, une partie d’entre eux seulement se révèlent être des « francophones véritables ». En effet, si la majorité d’entre eux ont été formés au Laos, les autres sont partis se spécialiser dans des pays où le français n’avait pas le statut de langue native (Cambodge, Vietnam) ; ils ont donc suivi une formation en français, mais effectué le stage pratique en langue locale.

2Aujourd’hui, la médecine est principalement enseignée en lao, mais avec la terminologie française (nom de pathologies, organes, symptômes, principes actifs des médicaments), et les médecins dans les hôpitaux continuent à employer la terminologie de la discipline qui emprunte au français, à cause de l’ambiguïté des termes lao.

Apprenant/Enseignant

3Les apprenants de français médical sont des adultes poursuivant des études dans les différentes spécialités du domaine de la santé (médecine, pharmacologie, dentisterie...) ou qui sont déjà en exercice. Ils manifestent une perception claire de leurs besoins, restreints à un domaine langagier précis, comme D. Lemann l’a souligné : « ces publics apprennent DU français et non pas LE français ». Ils disposent d’un temps très limité pour apprendre le français ; leur travail est souvent dur, auquel s’ajoutent des conditions de vie difficiles avec les cas urgents, les gardes de nuit…

4L’enseignant de français médical au Laos n’est pas formé au français de spécialité ; il a suivi une formation de français générale, et est donc très éloigné de ce qu’on lui demande d’investir. C’est une situation singulière dans le domaine de l’enseignement ; le professeur de microbiologie enseigne la microbiologie, il est spécialiste dans ce domaine tandis que l’enseignant de F.O.S, lui, doit adapter son savoir et son savoir-faire aux besoins des apprenants et aux objectifs de l’institution.

Le besoin de notions culturelles

5Si le français médical comporte une spécificité, cette dernière ne réside pas uniquement dans le lexique ou la syntaxe ; la dimension interculturelle a un rôle essentiel dans la pratique professionnelle, comme le souligne D. Lehmann : « C’est pourtant là une donnée fondamentale : il y a des obstacles culturels à la communication entre spécialistes appartenant à des cultures diverses, qui sont premiers et qu’une intervention didactique simplement limitée aux seuls aspects linguistiques ne permet pas de lever. » Elle doit donc être indissociable de l’enseignement-apprentissage du français médical.

6Certains jeunes médecins ayant déjà effectué des stages en France ont pu nous renseigner sur les différences d’ordre culturel entre l’organisation d’un service hospitalier en France et au Laos.

Difficultés et échecs dans la communication verbale

7Les difficultés sont souvent imprévisibles et inaudibles. Les médecins laotiens maîtrisent déjà le français avant de venir effectuer leur stage en France. Toutefois, la capacité de vraiment communiquer ne repose pas seulement sur le lexique, la grammaire, la syntaxe, mais aussi sur des notions culturelles de la langue cible dans un contexte spécifique. Prenons l’exemple suivant : un responsable de service demande l’opinion des membres de l’équipe sur sa proposition d’amélioration des conditions de travail. Le médecin laotien, qui trouve le projet trop ambitieux et peu adapté à la réalité, ne dira pas ce qu’il pense à son supérieur français, par respect de la hiérarchie. Il lui dira simplement : « Ce projet est bon, mais il faudrait revoir les détails. » Or, il est certain que le Français ne comprendra pas le fond de sa pensée, puisque dans la culture française, dire qu’on n’est pas d’accord avec son supérieur n’est pas un manque de respect. Nous voyons donc que les notions culturelles font souvent défaut chez les Laotiens, les connaissances linguistiques n’assurant pas à elles seules une bonne communication.

8Une série d’abréviations des termes médicaux utilisés par les médecins français représente aussi un obstacle majeur à la compréhension chez les Laotiens. Le médecin laotien connaît bien le mot « cancer » ou « kyste », mais les médecins français entre eux diront souvent « néo » pour néoplasie et « métas » pour métastase. Une forme grave de cancer est parfois dénommée « cochonome », « saloperie » ou encore « merdome ». Dans le cas contraire, lors des entretiens avec les malades, et surtout avec les patients fumeurs, si le médecin laotien utilise le mot « tumeur », certains malades croient qu’il veut dire « tu meurs ».

Difficultés et échecs dans la communication non verbale

9Dans la communication, on considère en général que c’est seulement dans des circonstances exceptionnelles que deux personnes qui parlent entre elles demeurent inexpressives et immobiles comme deux statues. Dans la grande majorité des cas, l’échange des messages verbaux s’accompagne de continuels changements de l’expression du visage, de la direction du regard et d’un très grand nombre de mouvements de tout le corps. Mais le code de ce type de communication n’est pas universel ; il est donc intéressant de montrer aux apprenants les différences qui existent entre la communication non verbale de leur culture et de celle de la langue cible (les mimiques faciales, le contrôle des émotions, les gestes et les mouvements du corps, le comportement dans l’espace…). Par exemple, dans l’entretien avec les malades ou le personnel du domaine de la santé français, le médecin laotien trouve son interlocuteur français agressif, tandis que le Français a l’impression que son interlocuteur laotien ne s’intéresse pas à ce qu’il dit, car en général, les Français sont physiquement assez proches de leur interlocuteur et le regardent souvent, comportement totalement opposé à celui des Laotiens. Cela se comprend au regard de la tradition laotienne, pour laquelle ne pas garder un espace important entre son interlocuteur et soi s’apparente à une agression, et le fait de regarder très souvent l’autre peut l’énerver, car habituellement, les Laotiens regardent plutôt au niveau du cou que des yeux.

Conclusion

10Dans la vie quotidienne comme professionnelle, et surtout dans le domaine médical où une bonne communication avec les patients et l’équipe a une importance primordiale, le lien entre l’explicite et l’implicite, qui passe de manière évidente et naturelle chez les interlocuteurs de même culture, peut être la source d’incompréhensions quand l’un des interlocuteurs est d’une autre culture. Dans l’enseignement du français médical, nous devons donc prendre en considération l’importance de la dimension interculturelle, essentielle et indissociable de l’apprentissage de la langue, pour renforcer la compétence de communication.

Haut de page

BIBLIOGRAPHIE

Bensasson, M., (2002), De la bouche du malade à l’oreille du médecin, Éditions Chiron, Vincennes Éditeur, 2002.

Blanchet, P. et P. Chardenet, (2011), Guide pour la recherche en didactique des langues et des cultures, Éditions des archives contemporaines, Paris.

Iandolo, C., (2001), Guide pratique de la communication avec le patient, MMI Éditions/Masson, Paris.

Lehmann, D., (1993), Objectifs spécifiques en langue étrangère, Hachette, Paris.

Mangiante, J.-M. et C. Parpette, (2004), Le français sur objectif spécifique : de l’analyse des besoins à l’élaboration d’un cours, Hachette, Paris.

Tolas, J., (1993), Pratique du français scientifique, l’enseignement du français à des fins de communication scientifique, Hachette, Paris.

Haut de page

Notes

1  NDLR: Les auteurs sont responsables du contenu de leur contribution.

Haut de page

Pour citer

Soulisack Luanglad, L’interculturel et sa place dans l’enseignement-apprentissage du français médical : le cas du Laos
Le français à l'université , 17-01 | 2012
Mise en ligne le: 13 mars 2012, consulté le: 25 mars 2019

Haut de page

Auteur

Soulisack Luanglad

Université des Sciences de la Santé, Vientiane (Laos)

Du même auteur

Haut de page