Le français à luniversité

Français et multilinguisme dans la science

Laurent Gajo

Texte intégral

1« La langue tire la science », selon le physicien Jean-Marc Lévy-Leblond (1996), qui est intervenu le 18 octobre 2010 au cours du colloque « Français et multilinguisme dans la science » tenu à l’Université de Genève dans le cadre des États généraux du français en Francophonie.

2Afin de réfléchir à la place du multilinguisme dans la science, il faut d’abord prendre au sérieux la langue et considérer le nécessaire et formidable outil de médiation qu’elle constitue pour les savoirs. Dans ce contexte, la diversité des langues multiplie les voies d’accès à la connaissance et apparaît comme une source de complexité. Elle ne fait que mieux souligner la densité des savoirs qui, parce qu’ils sont scientifiques, entrent en collision, en discussion, enrichissent et brouillent des paradigmes et permettent tout simplement le progrès.

3Progresser et faire progresser la collectivité demeure sans doute le but ultime de la science, pour autant qu’on ne confonde par progression et précipitation. En effet, sous prétexte d’une science qui va toujours plus vite ou de découvertes spectaculaires dont il faudrait garder la primauté, on pense parfois pouvoir passer au travers de la langue en choisissant un médium unique et « universel » pour la communication des savoirs. Or, les résultats spectaculaires sont rares et font l’objet d’un long processus de maturation. Les notions d’économie et d’immédiateté sont antiscientifiques. Il convient donc de distinguer entre l’intensité de la réflexion scientifique et la communication plus ou moins rapide de ses résultats.

4Il est important de dissocier l’élaboration des savoirs et leur diffusion. Dans la phase d’élaboration, les scientifiques passent par des moments de silence, se formulent leurs réflexions à eux-mêmes, échangent avec leurs équipes. La formulation et la reformulation correspondent à des processus fondamentaux, un savoir reformulé étant un savoir plus contrôlé, plus abouti. Le fait de travailler dans plusieurs langues rend la reformulation nécessaire et crée des liens entre l’opacité des langues – surtout étrangères – et la densité des savoirs (Gajo, 2006). Des savants de plusieurs disciplines en fournissent de nombreuses illustrations. Par exemple, le fait de réfléchir, avec des étudiants en médecine, sur le passage de la notion de corps en français à celles de Körper et de Leib en allemand permet d’aborder les représentations du corps dans différentes traditions, perspectives et disciplines (anatomie, philosophie, théologie, etc.). On pourra aussi réfléchir, en français, sur les épithètes [corps] souffrant, éprouvé, ému, restauré (Benaroyo, 2010). En droit, on insistera sur l’importance de la coélaboration plurilingue des concepts, qui débouche sur des lois mieux calibrées, plus explicites, car davantage négociées. En Suisse, par exemple, pays officiellement multilingue, dans le cadre de la loi quant à la recherche sur les organismes vivants, après avoir traduit – et non coélaboré – la notion de dignité de la créature sur la base de l’allemand Würde der Kreatur, on a glissé, au moment des dispositions gouvernementales, vers la formulation « intégrité des organismes vivants » (Papaux, 2010). Les enjeux de ce glissement touchent la nature même des concepts et leurs présupposés théoriques et idéologiques. En débattre est nécessaire.

5À la phase d’élaboration succède la phase de diffusion, car un savoir scientifique, pour garantir le progrès collectif, doit circuler largement. Certains types de circulation devront sans doute compter sur des langues à grande diffusion. Toutefois, des moyens existent pour que la diversité linguistique occupe une place constructive au cours de cette phase-là aussi, à l’écrit et à l’oral, et pour que les impératifs de la communication des savoirs n’engendrent pas un appauvrissement de la langue de la science. On citera notamment la traduction, les résumés dans une pluralité de langues, les présentations en langue A avec support visuel en langue B, les stratégies d’intercompréhension en langues proches. Par ailleurs, la circulation des savoirs ne saurait simplement ignorer la multiplicité des langues et des communautés qui les ont élaborés. Au-delà de ces communautés savantes existe la communauté au sens large, qui finance ces savoirs, en bénéficie, essaie parfois de se les approprier. Cette communauté est elle-même plurielle et exige une attention diversifiée. Enfin, l’appui à la diffusion plurilingue implique un soutien des communautés scientifiques dans leurs langues de référence. Pour le français, on pensera à des outils comme l’indexation des revues, la promotion de revues internationales (ex. : Synergies), la collaboration entre Presses universitaires, l’avènement d’une fédération de savants de langues romanes, ou encore, le nouveau portail de l’AUF « Savoirs en partage » (voir article suivant).

6L’élaboration et la diffusion des savoirs scientifiques constituent des opérations ancrées dans des lieux institutionnels privilégiés, les universités. Il s’agit d’y développer une politique linguistique explicite à même d’encourager la prise au sérieux de la langue et des langues. Réduire la part de la diversité dans le travail académique risque de réduire la langue à une simple nomenclature et, du coup, la science à un empilement de notions peu articulées et supposées universelles. Certes, l’Académie doit faire des choix, mais elle ne saurait entrer dans une dynamique de simplification qui engendrerait une réduction encore plus forte au niveau de l’École obligatoire. À l’heure actuelle, on encourage vigoureusement la mobilité estudiantine, mais au nom de quoi ? De la rencontre de l’autre ou du même ? Investir dans la mobilité signifie investir dans la diversification, dans la défamiliarisation. Prendre distance, déconstruire des évidences, réinventer la langue à chaque innovation, voilà les conditions du progrès scientifique. L’étrangeté d’une langue, le questionnement de la sienne propre, la pluralité des langues constituent ainsi des garanties essentielles à la richesse et à l’intégrité des savoirs.

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BIBLIOGRAPHIE

Benaroyo, L. (2010). Intervention lors de la table ronde Plurilinguisme et construction des savoirs, Colloque « Français et multilinguisme dans la science », Genève, 18.10.2010.

Lévy-Leblond, J.-M. (1996). La pierre de touche, la science à l'épreuve. Paris : Gallimard, coll. Folio Essais.

Gajo, L. (2006). Types de savoirs dans l’enseignement bilingue : problématicité, opacité, densité. Éducation et sociétés plurilingues 20, p. 75-87.

Papaux, A. (2010). Intervention lors de la table ronde Plurilinguisme et construction des savoirs, Colloque « Français et multilinguisme dans la science », Genève, 18.10.2010.

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Pour citer

Laurent Gajo, Français et multilinguisme dans la science
Le français à l'université , 15-04 | 2010
Mise en ligne le: 30 novembre 2011, consulté le: 17 juin 2019

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Auteur

Laurent Gajo

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