Le français à luniversité

Pourquoi un index francophone des citations des publications scientifiques ?

Houda Bachisse

Texte intégral

1Cette question entraîne inéluctablement une succession d’autres interrogations : quelle visibilité internationale à la recherche publiée en français ? Que faire pour que publier en anglais ne devienne plus pour nos chercheurs francophones un incitatif pour une plus grande visibilité internationale ? Quel facteur d’impact des publications scientifiques francophones ?

2Les réponses à ces questions ne peuvent s’envisager qu’à travers un constat sur la visibilité, l’accessibilité et l’impact des publications francophones dans la sphère scientifique internationale.

3Un constat
Comme le souligne Jean-Paul de Gaudemar, le recteur de l’Agence universitaire de la Francophonie, « [u]n jeune chercheur aujourd’hui qui veut se faire connaître et faire connaître ses travaux est incité à publier en anglais en raison du facteur d’impact des revues anglophones, qui est de trois à quatre fois plus élevé que celui des revues francophones1 ». Pauline Gravel rappelle également que « l’usage du français dans la littérature scientifique est désormais très minoritaire. Il a presque totalement disparu dans les publications de sciences dures et médicales, qui sont à plus de 90 % en anglais2 ». Vincent Larivière, directeur scientifique chez Érudit et directeur scientifique adjoint à l’Observatoire des sciences et des technologies (OST) de l’UQAM, déplore cette situation inéquitable pour les chercheurs dont l’anglais n’est pas la langue : « En ce moment, publier en anglais est vecteur d’une plus grande visibilité internationale et c’est ce type de capital symbolique qui est recherché par les universités et les organismes subventionnaires3. » Cela a aussi une répercussion sur le classement académique des universités mondiales : « Pour le “Classement de Shanghai”, qui évalue plus de 500 universités dans le monde, 20 % de la note est attribuée au nombre d’articles publiés dans Science ou Nature4. »

4Quels rôles des index de citations ?
L’accès aux publications scientifiques et la prise en compte de ces dernières au niveau international ne peuvent se concevoir aujourd’hui sans, entre autres, des systèmes comme les index de citations.

5Pour les moins initiés du domaine, l’indexation scientifique consiste à décrire qui cite qui, quoi, comment et combien de fois, et un index de citations est l’outil qui permet de référencer, pour chaque article et chaque revue, les citations reçues, ainsi que la provenance de celles-ci. Ces relations entre les articles citants et les articles cités favorisent une plus grande « discoverabilité » des travaux de recherche.

6Ces outils, qui référencent les revues scientifiques, permettent d’identifier les publications les plus importantes dans chaque domaine (notamment grâce au nombre de citations) et de connaître la reconnaissance des revues scientifiques dans lesquelles sont publiés les articles (calcul du facteur d’impact), rendant ainsi possible la compilation d’indicateurs bibliométriques sur l’impact des revues, des chercheurs et des institutions de recherche. Ce sont ces systèmes d’indexation qui sont utilisés par les agences d’évaluation de la recherche, par certains des classements mondiaux d’universités, et plus généralement par la communauté scientifique.

7Un index de citations francophone : pourquoi ?
Il se trouve que deux institutions, principalement anglophones, dominent le secteur de l’indexation : le « Web of Science » (Thompson-Reuteurs) et SCOPUS (Elsevier). Les publications dans les revues internationales indexées dans ces deux bases de données sont reconnues comme la référence qualité de la “production scientifique mondiale”. Néanmoins, la couverture de ces bases n’est pas exhaustive.

8Bien que la production scientifique francophone soit importante, notamment dans le domaine des sciences humaines et sociales, il n’en demeure pas moins qu’elle doit faire face à un handicap important : 1) elle a un rayonnement très limité au niveau de la communauté scientifique internationale, 2) elle est peu ou mal référencée dans ces grandes bases de données, ce qui a pour conséquence de rendre « invisible » une bonne partie des travaux publiés en français et de pousser les chercheurs francophones à publier en anglais.

9Face à ce constat, et afin de renverser cette tendance et démocratiser l’accès aux publications francophones, l’AUF a mené un projet pilote de création d’un prototype d’index francophone de citations des publications scientifiques. Cet outil permettrait de mieux référencer les articles des revues francophones, favorisant ainsi le développement de meilleurs indicateurs de citations et d’évaluation de la recherche scientifique francophone. Des actions comme celles-ci pourront, à moyen et à long terme, propulser qualitativement et quantitativement la production scientifique des universités et l’impact de la recherche publiée en français.

10Par ailleurs, il faut savoir que le développement de cet outil vient en complémentarité avec les systèmes existants dans d’autres aires linguistiques qui ont déjà développé leurs outils d’indexation locaux afin de renforcer la visibilité internationale de la recherche produite dans leur langue.  

11Le Brésil (Scielo), l’Inde (Indian Science Citation Index) et la Chine (le Chinese Social Sciences Citation Index) ont en effet mis au point des systèmes qui fonctionnent et qui alimentent désormais les plus grandes banques anglophones en contenu non anglophone. Toutefois, aucun système de ce genre n’a été créé à l’échelle de la francophonie. D’où la démarche de l’Agence, qui en s’associant à Érudit, un consortium interuniversitaire et une plateforme de diffusion des revues savantes francophones, et à l’Observatoire des sciences et technologies (OST), un organisme dédié à la mesure de la science, de la technologie et de l’innovation, a créé toutes les conditions pour développer ce premier prototype de système francophone d’indexation.

12Loin d’être une application fonctionnelle, cette version du prototype représente avant tout une « preuve de concept », c’est-à-dire une démonstration de la faisabilité du projet avant son passage à l’échelle. Il s’agit d’une étape intermédiaire sur la voie d’un outil pleinement fonctionnel.

13Perspectives
Si la version actuelle du prototype démontre la faisabilité de l’outil, c’est-à-dire un système embryonnaire capable d’automatiser l’indexation des citations scientifiques et une interface de consultation minimale montée sur une base de données commune incluant les références sources, ainsi que les références citées, le vrai défi sera d’étendre son adoption internationalement.

14En effet, initié dans le but de renforcer la visibilité́ internationale de la production scientifique francophone, la portée de ce projet ne sera grande que si des collaborations régionales et internationales en matière de contenus, de déploiement, de commercialisation et de qualité sont mises en place.

15L’Agence renforce à cet effet ses actions afin de trouver un soutien financier lui permettant de passer à une plus grande échelle et de fédérer cette plateforme avec d’autres plateformes de France et de Belgique. Ce sont ces partenariats qui feront de cette initiative un projet durable et véritablement représentatif de la diversité scientifique francophone.

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Notes

1  Voir l’article de Pauline Gravel, « Une banque de données pour revaloriser les publications scientifiques francophones », Le Devoir, 11 mai 2017. En ligne : http://www.ledevoir.com/societe/science-et-technologie/498444/revaloriser-les-publications-scientifiques-francophones

2  Ibid.

3  Ibid.

4  Jean-Benoît Nadeau, « Le Québec se met à l’index », Le Devoir, 25 janvier 2016. En ligne : http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/461085/le-quebec-se-met-a-l-index

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Pour citer

Houda Bachisse, Pourquoi un index francophone des citations des publications scientifiques ?
Le français à l'université , 22-02 | 2017
Mise en ligne le: 15 juin 2017, consulté le: 20 août 2017

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