Le français à luniversité

Glorieuses modernistes. Art, écriture et modernité au féminin

Hélène Barthelmebs-Raguin

Référence de l'oeuvre:

Caws, Mary Ann et Anne Reynes-Delobel, (2015), Glorieuses modernistes. Art, écriture et modernité au féminin, Presses universitaires de Liège, Liège, 222 pages.

Texte intégral

1« Ce livre, qui dresse le portrait de neuf femmes d’exception, est en premier lieu une histoire de famille » (p. 7). La première phrase de l’avant-propos de l’ouvrage donne le ton : il s’inscrit à la fois dans une histoire personnelle et dans une perspective vaste, celle de la matrilinéarité des femmes créatrices. Si la présence de femmes créatrices dans les arts n’est plus à démontrer, les différentes esthétiques et personnalités présentées ici sont saisissantes et soulignent l’intérêt des travaux sur ces corpus.  

2Mary Ann Caws et Anne Reynes-Delobel étudient les univers artistiques de Judith Gauthier, Dorothy Bussy, Suzanne Valadon, Emily Carr, Paula Modersohn-Becker, Dora Carrington, Isadora Duncan, Claude Cahun et Kay Boyle qui, toutes, ont marqué le Modernisme et connu le succès et qui, malgré cela, sont bien peu présentes sur la scène des études de genre. Profondément ancrées dans leur époque, leurs esthétiques sont chargées d’une volonté d’« élaboration acharnée et du présent et de soi-même » (p. 11). Par le choix de ces artistes, les auteures soulignent qu’elles cherchent à dépasser les frontières géographiques et linguistiques pour montrer une « expression à vif » (p. 12) qui s’inscrit dans l’écrit sous toutes ses formes : œuvres littéraires, journaux et correspondances. L’ouvrage s’appuie sur un vaste corpus d’étude, constitué pour majorité d’inédits littéraires — mais aussi picturaux, photographiques (planches I à XII), ou de nouvelles traductions.

3Divisée en neuf chapitres, l’étude s’attache à peindre le portrait de ces neuf artistes, les replaçant dans leurs contextes individuels, historiques et artistiques. Ainsi, le lectorat (re)découvre des figures « héroïques » (11) du Modernisme, aux caractères bien trempés et à l’audacieuse volonté de créatrices. Marquées par une conscience de la transgression des codes sociaux, elles ont amusé ou choqué, que ce soit par leurs œuvres, leurs mœurs ou même leur habillement, repoussant les bornes de la norme et des codes sociaux. L’ouvrage livre ainsi pour chacune des biographies fournies signalant les travaux artistiques et les créations les plus diverses. On retiendra : les grandes épistolières Carrington et Carr se jouant des supports, les liens étroits entre travail de l’écrit et de la photographie dans l’œuvre de Cahun, les étendues sauvages chères à Carr, la danse nourrissant Duncan, ou encore l’attention portée aux plus infimes détails par Modersohn-Becker. Autant de recherches esthétiques donnant à voir l’élan créatif de chacune, et autant d’occasions pour ces femmes d’explorer le langage grâce « à un patient travail d’écoute de soi » (p. 139).

4Les questions de sexualité et de place des femmes dans celle-ci, ainsi que leur lien avec l’émancipation de l’artiste, sont au cœur de leur questionnement et de leurs pulsions créatrices. Valadon, à la réputation sulfureuse, assumera ses mœurs sans chercher à les amoindrir sous prétexte de respectabilité. Son « excessisme » nourrissait ses œuvres et son absolu pictural : ses nus féminins interrogeaient le monolithisme des identités féminines. Duncan, quant à elle, exprime clairement le désir, allant jusqu’à souligner que l’étreinte d’un enfant se retrouve dans celle de l’amant. Ou encore Bussy, à qui la traduction des œuvres d’André Gide permet de sublimer l’attirance qu’elle éprouve pour lui. La sexualité, et le désir, deviennent moteurs de la création artistique et transparaissent dans leurs esthétiques.

5Ces glorieuses modernistes sont d’une grande réflexivité quant à leurs pratiques artistiques, leurs quêtes esthétiques ou encore leurs influences, se plaçant dans une posture d’exploratrice du langage. Ainsi, l’art devient à la fois le médium d’expression et le but de la quête. Notons aussi que l’ouvrage précise l’inscription de ces artistes dans les réseaux de leurs temps et les liens, professionnels, personnels ou amoureux qui ont été tissés, rendant ainsi compte des trajectoires individuelles dans les interactions sociales. Pour certaines, cela donne lieu à de vibrants hommages aux géni.e.s qui les ont inspirées, enthousiasmées ou encore introduites dans les milieux artistiques, à l’image de l’adoration qu’éprouvera Gauthier pour Hugo, Wagner ou encore Liszt.

6Mary Ann Caws et Anne Reynes-Delobel offrent ici une réflexion bien menée et en profondeur, prenant soin de rendre à chacune ses spécificités. On pourrait certes déplorer que cette étude ne mette pas plus souvent le propos en perspective avec les études de genre, comme en témoigne la bibliographie par ailleurs détaillée par auteure ou les rapides mentions à la « tentative de se défaire de la dictature du deux [genres] » (p. 200). On aurait aimé également, au vu de l’approche comparatiste, que l’index distingue noms de lieux et noms de personnes. Néanmoins, cette réflexion démontre de manière convaincante comment ces créatrices ont contribué à façonner l’esthétique de leur temps, entretenant des liens étroits avec les grandes figures de leur époque. Écrit dans un style ample et clair, cet ouvrage sera utile à celles et à ceux qui s’intéressent à l’Histoire des femmes dans les arts, à leur profond impact dans le Modernisme à travers le monde et dans l’histoire culturelle.

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Pour citer

Hélène Barthelmebs-Raguin, Glorieuses modernistes. Art, écriture et modernité au féminin
Le français à l'université , 21-03 | 2016
Mise en ligne le: 16 septembre 2016, consulté le: 18 mars 2019

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Auteur

Hélène Barthelmebs-Raguin

Université Paul-Valéry — Montpellier III (France)

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