Le français à luniversité

Des lieux de culture. Altérités croisées, mobilités et mémoires identitaires

Hélène Barthelmebs-Raguin

Référence de l'oeuvre:

Moustir, Hassan, Jamal Eddine El Hani, Mourad Ali-Khodja (dir.), (2016), Des lieux de culture. Altérités croisées, mobilités et mémoires identitaires, Presses de l’Université Laval, Québec, 241 pages.

Texte intégral

1L’ouvrage collectif Des lieux de culture. Altérités croisées, mobilités et mémoires identitaires, codirigé par Hassan Moustir, Jamal Eddine El Hani et Mourad Ali-Khodja, fait suite au colloque international et pluridisciplinaire coorganisé par l’Université Mohammed V (Rabat, Maroc) et l’Université de Moncton (Nouveau-Brunswick, Canada). Ces actes regroupent des contributions explorant non seulement les cultures et les espaces, mais aussi « les flux humains transterritoriaux » et les « logiques d’hégémonie » (XII) qui sont autant de marques qui viennent conférer une identité aux lieux. Riche de 16 contributions critiques, l’ouvrage propose une réflexion qui parcourt les aires géolinguistiques africaine, orientale et canadienne dans leurs relations à la notion de lieux et de mouvements. Quête poétique et migration sont au cœur de ce volume, qui a pour volonté de « dépasser l’acception spatiale première » (XIII) du lieu pour analyser la manière dont les discours en viennent littéralement à donner corps — et donc identité(s) — aux lieux. Par ailleurs, l’ouvrage s’enrichit de la création littéraire de Mohamed Hmoudane, poète et romancier marocain contemporain, qui clôt le volume par un beau texte, intitulé « Itinérances (Ébauche) », mettant en scène des « contrées de [lui]-même » (229). Revenant sur ces « géographies intérieures jusque-là inexplorées » (229), le texte apparaît comme une réflexion métatextuelle qui invite le lectorat à explorer les liens ténus entre identité, lieu et culture.

2Dans sa contribution « Toposcopies » (1), Daniel Castillo Durante étudie l’espace par le biais de la notion d’écoumène. En s’arrêtant sur différentes aires géographiques (Canada, États-Unis, mais aussi Amérique du Sud lors de sa conquête par les Espagnols, etc.), il démontre l’instrumentalisation de l’espace, qui s’appuie d’abord sur sa désacralisation : le topos, le lieu, émerge avant tout en tant que construction sociale. Anne-Christine Habbard propose une intéressante approche portant sur « La Migration comme alternative au lieu » (13), dans laquelle est rappelée la réalité physique du phénomène de migration qui touche 215 millions de personnes dans le monde. En se penchant sur les présupposés liés au migrant et à son non-lieu présent, l’auteure interroge la sédentarité et le rôle de l’État-nation. C’est par la notion de « lieu alternatif » qu’on sort d’une clôture de l’espace pour réhabiliter le mouvement et l’ouverture. C’est un même thème qui sous-tend la contribution de Hassan Moustir, qui interroge quant à lui « L’État-nation face au migrant » (27). Il s’agit ici d’une analyse croisée d’œuvres de Rachid Tafersiti et de Najat El Hachmi, tous deux auteurs binationaux, qui articulent les notions d’État-nation et d’immigration en rendant compte de la tension fondamentale qui se crée entre volonté d’affirmation et d’assimilation. L’article de Simona Emilia Pruteanu explore deux romans de Sergio Kokis au travers des liens entre « Lieu et tension identitaire » (39). Le passé, métaphorisé en espace hostile, alimente l’écriture migrante de l’auteur québécois dans son rapport au temps. Pour ses personnages, le binôme espace et temps se voit questionné au fil des romans, tant l’espace irrécupérable — celui d’un avant — y est une interrogation lancinante. Ozouf Sénamin Amedegnato se penche pour sa part sur la « Littérature africaine décadente : une écriture du non-lieu » (55) dans les œuvres de Théo Ananissoh, Kossi Efoui et Sami Tchak, en appuyant sa réflexion sur les travaux de Marc Augé. Dans cette perspective, le non-lieu, celui qui renvoie l’être à sa solitude, apparaît comme fondateur de ces écritures, tant au niveau thématique qu’auctorial, car il s’agit de tendre à construire des communautés par-delà les frontières. Les « Spatialité et a-identité » (69) dans l’œuvre de Soraya Nini constituent la réflexion de Jamal Zemrani, qui s’attache au microgenre du roman beur. La tension entre intériorité et extériorité des signes d’appartenance à un territoire amène à questionner ce qu’est l’arabité hors des pays arabes, et plus spécifiquement en France. Or, le dépassement tout comme l’affirmation des dualités aboutissent à une a-identité, du fait d’une double exclusion et d’une double inclusion, l’identité culturelle beure s’insularisant dans un entre-deux culturel. Saloua El Oufir analyse la thématique des « Musulmans à l’épreuve de l’ailleurs » (89) dans la littérature de voyage marocaine. Au-delà des préjugés qui entourent l’impossibilité pour les musulmans à séjourner dans des territoires de l’impiété, les auteurs marocains de l’époque moderne donnent à voir les voyages comme autant de zones de contact. Dans cette perspective, les territoires explorés sont perçus au travers du prisme de l’Islam, qui vient interroger les convictions religieuses. L’article « Les Lieux de mémoire de la diaspora juive marocaine » de Ijjou Cheikh Moussa propose un panorama de la présence de la communauté juive et notamment des espaces porteurs des identités judéomarocaines. Il s’agit ici de rendre compte de la dimension éminemment pluriculturelle de cette communauté qui, implantée depuis plusieurs siècles au Maroc, s’inscrit dans deux entités nationales distinctes. Bernadette Rey Mimoso-Ruiz fait, pour sa part, le parallèle entre l’œuvre d’Albert Cossery et celle de Naguib Mahfouz dans « Quand l’exil réinvente les espaces et les lieux » (123). S’attachant tous deux à l’Égypte en tant qu’espace éternel, ces auteurs littéraires investissent le territoire national dans leurs écritures. Ce sont deux visions concomitantes et pourtant différentes qui se détachent de cette analyse : le premier, écrivain francophone, dépeint une certaine intériorité là où le second porte un intérêt marqué au contexte sociopolitique de l’Égypte. David Décarie se penche, dans la contribution suivante, sur « L’Espace transitionnel » (137) dans les romans de Claude Ollier, qui place le Maroc en toile de fond de ceux-ci. La thématique du dépaysement y apparaît comme expérience qui s’inscrit jusque dans le corps des personnages; il s’en dégage des espaces transitionnels dans lesquels s’enracinent les histoires familiales et individuelles. Ainsi, les lieux deviennent littéralement récits des origines. « L’Espace et les troubles identitaires dans un système autofictionnel » (149) sont interrogés par Sallem El Azouzi, au travers du binôme antinomique intérieur/extérieur. Dans l’écriture de Patrick Modiano, l’espace bipolarisé permet d’investir affectivement les lieux et de leur conférer sens et signification, à l’image, développée dans ce chapitre, de la ville de Paris, qui devient un signifié à part entière. Dans une perspective comparatiste entre les œuvres d’Ahmed Hajoubi et Mahi Binedine, Youssef Ouahboun explore « La fuite immobile » (161). Ce sont ici les Arts visuels qui constituent le cœur de l’analyse. Les œuvres des deux artistes mettent en scène des voyages clandestins vers l’Europe, qui mènent les migrants à une issue fatale. Échec et désastre alimentent les créations des deux artistes, qui donnent l’un et l’autre à voir des barques — symbole de fuite mortelle. Nicolas Pein s’intéresse à l’auteur Jean-Loup Trassard au travers de « L’Arrière-pays français » (175), et plus précisément du bocage de l’enfance de l’auteur, au nord de Mayenne. Donnant vie aux paysages ruraux, topoï littéraires tombés en désuétude au XXe siècle, Trassard y ancre la mémoire collective : l’écriture réunit ainsi par sa dimension artistique ce qui n’était que lieux fragmentés. Abdelmajid Mekayssi analyse quant à lui l’« Identification et [les] représentations du lieu dans les magazines de jeunesse » (189). S’appuyant sur un corpus arabophone de cinq titres, et sur les travaux développés par Jean Molino et Jean-Jacques Nattiez, cette contribution relève les différents espaces à l’œuvre dans ces journaux. Il en résulte que ces revues à destination du jeune public créent des espaces neutres qui renvoient au lectorat sa propre image.

3Denise Merkle propose pour sa part une réflexion sur les « Traducteurs officiels “errants” et la conscience du principe de territorialité » (207) au XIXe siècle. Partant de la création du Québec, enclave francophone du Canada, l’auteure interroge le « bilinguisme asymétrique » qui caractérise quatre traducteurs canadiens à l’époque moderne : leurs travaux dépassent leur amour de la langue française pour tendre à un réel investissement dans l’état de la langue et la culture françaises en milieu anglophone. La dernière contribution est dédiée à Jean Genet. Marjorie Bertin y développe l’aspect de « captif amoureux de la Palestine » (219) de l’auteur. Rappelant les liens qui unissent Genet à la Palestine, l’auteure analyse la relation qu’il entretenait avec la notion d’exil : processus volontaire, le sentiment de non-appartenance nourrit sa relation au territoire. Loin d’être douloureux, l’exil amorce véritablement un mouvement émancipateur qui l’amènera, dans sa maturité, à rendre compte d’une réalité autre vécue.

4Cet ouvrage collectif offre donc des réflexions solides quant aux insolubles questions des identités, qui se trouvent au cœur de nombreux travaux académiques actuels. Néanmoins, quelques éléments font défaut à ce regroupement de travaux, sans toutefois nuire à l’intérêt de l’ensemble. Ainsi, ces actes de colloque auraient gagné à proposer un découpage thématique de l’ouvrage qui aurait permis de structurer davantage la réflexion d’ensemble. Il aurait été par ailleurs judicieux de proposer au lectorat un index rerum et un index nominum, ainsi qu’une bibliographie générale — souvent gage de travaux sérieux — qui aurait situé l’ouvrage dans le panorama des études portant sur les liens entre lieu et identité, et placé la réflexion dans une perspective plus large. De même, l’introduction ne fait pas état des différentes contributions, ce qui est dommageable pour la cohérence d’ensemble, car il en résulte une impression de désordre. Néanmoins, Des lieux de culture propose une vaste réflexion quant à l’investissement de l’espace, que ce soit par le biais des thématiques abordées ou par l’écriture même.

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Pour citer

Hélène Barthelmebs-Raguin, Des lieux de culture. Altérités croisées, mobilités et mémoires identitaires
Le français à l'université , 22-03 | 2017
Mise en ligne le: 22 septembre 2017, consulté le: 21 octobre 2017

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Auteur

Hélène Barthelmebs-Raguin

Université du Luxembourg (Luxembourg)

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