Le français à luniversité

Juan Benet et les champs du savoir

Jean Claude Abada Medjo

Référence de l'oeuvre:

Murcia, Claude (dir.), (2015), Juan Benet et les champs du savoir, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, 252 pages.

Texte intégral

1Avec Juan Benet et les champs du savoir, Claude Murcia continue et amplifie l’entreprise de révélation et de vulgarisation de l’écrivain espagnol Juan Benet, qui occupe sa pratique traduisante depuis une trentaine d’années déjà. Écrivain atypique, Juan Benet a su, dès les années 70, introduire la littérature espagnole dans la contemporanéité, notamment par l’instauration d’un dialogue systématique entre l’écriture (activité critique et fiction romanesque mêlées) et les savoirs issus de divers champs.

2La substance du livre reprend largement l’idée directrice du colloque international organisé en mai 2013 à l’université Diderot-Paris 7 en hommage à l’ingénieur des ponts et chaussées et écrivain disparu en 1993 : « explorer la façon dont l’écriture bénétienne intègre et articule des discours exogènes (géographique, géologique, cartographique, militaire, mythique, historique…) et […] évaluer l’actualité d’une œuvre qui mêle narration et réflexion, technicité lexicale et suggestion poétique, imagination et raison… » Les différentes contributions dressent alors une exceptionnelle cartographie de la poétique et de la pensée de Juan Benet, et remplissent exemplairement ce contrat initial. Elles rendent ainsi compte de la fascination exercée sur le lectorat par l’écriture bénétienne, qui se singularise par une extraordinaire ouverture aux discours non littéraires et une grande capacité à reconfigurer la littérature elle-même.

3L’ouvrage, structuré de façon particulièrement claire, se distribue en deux grandes parties introduites par un double propos liminaire bilingue espagnol-français. Les deux textes-ouvroirs se répondent dans un parfait jeu de transparence linguistique : en espagnol (langue d’origine des textes de Benet) et en français (langue de réception de ses œuvres traduites dans l’Hexagone). La première articulation (soit 9 contributions) questionne « les stratégies de la connaissance » qui informent (au sens de donner forme à) l’œuvre de Benet. Elle regroupe des réflexions sur les « incertitudes du savoir » (p. 29-38), les « influences de la science moderne » (p. 39-52), le « statut du savoir » (p. 53-64), les « enjeux de la connaissance dans le récit » (p. 65-72), la « fonction du savoir chorégraphique » (p. 73-84), le « savoir historiographique » (p. 85-96), la « subversion du savoir généalogique » (p. 97-108), la « confrontation de la mémoire et des mémoires » (p. 109-124), ainsi que sur l’inscription de « la biographie intellectuelle » (p. 125-136) tels que les mobilise l’écriture bénétienne. La seconde articulation, tout aussi dense, examine la question des « hybridations poétiques » chez Benet. Les contributions vérifient les modalités d’insertion des savoirs dans les textes et les effets esthétiques qu’elles induisent dans l’architectonique de la fiction bénétienne. Les rapports entre prose et peinture sont analysés avec force illustrations (p. 139-152), de même que la fonction de la fabulation et des jeux du langage (p. 179-189; 203-2015), le passage « de la raison pure à la raison poétique » (p. 153-165), l’inscription du « théorique » (p. 191-201) et de l’altérité linguistique (p. 167-177) dans la fiction. Les effets poétiques des corps, en tant que lieux inscriptibles, et des couleurs (p. 217-227), la textualisation de la musique et du « transmusical » (p. 229-237) participent également d’une esthétique hybride qui fait s’enchevêtrer efficacement « savoir scientifique et discours littéraire » (p. 239-247).

4Outre le contrat bien rempli ci-haut évoqué, le livre de Claude Murcia fait écho, avec originalité, aux études actuelles et de plus en plus nombreuses sur les rapports entre les savoirs et la littérature. La perspective bilingue (français-espagnol) donne également à l’ensemble du projet une plus-value qui lui fera trouver audience auprès d’un public de spécialistes, d’étudiants, d’enseignants, de chercheurs français et étrangers, etc. Sans le dire ostensiblement, l’ouvrage suggère surtout avec pertinence la possibilité d’une combinaison féconde des champs de la traduction et de l’épistémocritique. C’est là une piste de lecture actuelle qui mérite d’être approfondie dans l’exégèse de la littérature contemporaine, qu’il s’agisse des textes bénétiens ou d’autres.

Haut de page

Pour citer

Jean Claude Abada Medjo, Juan Benet et les champs du savoir
Le français à l'université , 21-02 | 2016
Mise en ligne le: 09 mai 2016, consulté le: 20 août 2017

Haut de page

Auteur

Jean Claude Abada Medjo

École normale supérieure, Université de Maroua (Cameroun)

Du même auteur

Haut de page