Le français à luniversité

La raison exaltée. Études sur De la littérature de Madame de Staël

Dominique Jouve

Référence de l'oeuvre:

Bernier, Marc André (2013 [2011]), La raison exaltée. Études sur De la littérature de Madame de Staël, Éditions du CIERL/Presses de l’Université Laval, Québec, 152 pages.

Texte intégral

1Sous ce titre sont rassemblées 8 interventions, avec une introduction par Marc André Bernier et une bibliographie consacrée exclusivement à De la littérature, un instrument de travail apprécié des étudiants et des chercheurs. L’introduction justifie les trois sections : d’abord, les rapports entre le politique et les lettres, ensuite entre raison et émotions (on reconnaît la « patte » féminine), enfin, la conception de la création. Il est donc démontré la croyance indéfectible de Mme de Staël en la perfectibilité des sociétés et la nécessité de l’engagement de l’écrivain. En effet, l’ouvrage de Mme de Staël s’appuie sur l’idée que la littérature est étroitement imbriquée dans les formes sociales et politiques — ce point de vue est rapporté par G. Gengembre et J. Goldzink à l’influence de Montesquieu et rapproché des théories analogues chez les Idéologues; ils soulignent que Mme de Staël annonce là ce qui deviendra l’histoire littéraire moderne. La littérature est partie prenante des formes sociales, mais en retour elle exerce une influence sur celles-ci grâce à la fonction critique de l’écrivain; les lettres devraient même contribuer puissamment à définir l’esprit des temps nouveaux, et encourager les impulsions vers la vertu, la gloire, la liberté, le bonheur. On reconnaît là l’appel au rôle majeur de la sensibilité. Marc André Bernier cite l’expression « l’âme a besoin d’exaltation ». Que dire alors du rôle des femmes en littérature ? Angelica Gooden montre l’ambiguïté de l’auteure de Delphine et de Corinne, prise entre l’urgence d’écrire et ce que la société attend des femmes : une « décence » qui leur interdit de se mettre en avant. Les lectrices compatiront avec les douleurs de Madame de Staël, dues à « l’ostracisme dont la femme de lettres est l’objet et la peur des souffrances liées aux calomnies et à l’hostilité de l’opinion » (Marie-Laure Girou-Swiderski). L’approche des théories staëliennes sur la poésie et l’imagination occupe les dernières contributions. La question de la perfectibilité des arts et de la société se heurte à l’écueil de la perfection reconnue à la littérature des origines, les littératures grecques et latines. Il est piquant de voir une fraude (celle de Macpherson) et des compilations de chants traditionnels écossais nourrir des théories dignes de considération, qui innervent également Corinne. Mme de Staël fait de « l’originalité du style », donc de « l’expression de la subjectivité individuelle », « une dimension essentielle de l’imagination poétique moderne ». Daniel Dumouchel rappelle la phrase : « Il n’y a pas de talent là où il n’existe pas de création » : mais alors la poésie ne se transforme-t-elle pas à l’époque moderne ? C’est ainsi que nous assistons à « l’invention de l’historicité du goût ». Madame de Staël envisage la littérature occidentale comme une vaste enquête sur les passions. Cependant, l’épisode de la Terreur, avec la violence de la foule et la férocité planifiée et institutionnalisée des Jacobins, l’amène à poser des limites à ce qui doit être proposé au lecteur : il s’ensuit une critique de la violence montrée sur scène (Shakespeare) qui menace la catharsis et un refus de tout ce qui pourrait porter atteinte à la morale. Catherine Dubeau rappelle par contraste le travail totalement novateur de Sade, aux antipodes de l’idéalisme de Madame de Staël. Elle montre cependant que les romans empruntent plus que les ouvrages théoriques aux abîmes de l’être humain, une ambivalence fascinante de l’œuvre de Madame de Staël.

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Pour citer

Dominique Jouve, La raison exaltée. Études sur De la littérature de Madame de Staël
Le français à l'université , 20-04 | 2015
Mise en ligne le: 08 décembre 2015, consulté le: 16 juin 2019

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Auteur

Dominique Jouve

Université de la Nouvelle-Calédonie (France)

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