Le français à luniversité

Afrique : la traduction littéraire au service du multilinguisme

Liliane Ramarosoa, Catherine Du Toit et Gavin Bowd

Texte intégral

1Le contexte du séminaire
L’Université de Stellenbosch (Afrique du Sud) a accueilli du 9 au 13 décembre 2013 un atelier sur la « traduction littéraire au service du multilinguisme en Afrique », organisé avec l’aide de l’Agence universitaire de la Francophonie (Bureau Océan Indien).

2Le comité scientifique du séminaire était composé de Catherine Du Toit, de l’Université de Stellenbosch (Afrique du Sud), de Gavin Bowd, de l’Université de Saint-Andrews (Écosse) et de Liliane Ramarosoa, de l’Université d’Antananarivo (Madagascar), co-coordinatrice des Œuvres complètes de Rabearivelo1, ITEM-CNRS.

3Les participants étaient au nombre de 16, dont 3 animateurs et 13 « traducteurs » (5 des Universités d’Afrique du Sud), 1 de l’Université de Swaziland, 1 de l’Université de Dar-Es-Salaam, 1 de l’Université des Comores, 4 des Universités de Madagascar et 1 de l’Université de Maurice.

4L’objectif de cet atelier était de constituer un « pool de compétences » en traduction littéraire de la région de l’océan Indien et de l’Afrique australe, en initiant (ou perfectionnant) les participants aux principes et à la méthodologie de la traduction de textes littéraires en contexte multilingue et pluriculturel.

5Pour atteindre cet objectif, le séminaire a posé comme cadre théorique les enjeux des littératures africaines francophones et les principes et méthodes de la traduction littéraire, notamment, en contexte pluriculturel. L’ouvrage choisi pour les travaux pratiques a été les Œuvres complètes de Rabearivelo, tome 2.

6Les résultats attendus du séminaire ont été (i) une anthologie d’extraits de textes du tome 2 traduits en langues nationales/vernaculaires de la région et (ii) des projets nationaux et régionaux de recherche et de formation sur la traduction littéraire, pour la programmation quadriennale 2014-2017 de l’AUF.

7Déroulement et résultats du séminaire. Le cadre théorique du séminaire
Trois exposés ont posé le cadre théorique et méthodologique des travaux.

8Exposé 1 : Les enjeux des littératures en contexte multilingue. Cas de Rabearivelo « passeur de langues »   

9Liliane Ramarosoa a rappelé que la traduction des littératures africaines en langue française (mais aussi en d’autres langues européennes) doit tenir compte du postulat que ces littératures, en général, « naissent et fonctionnent dans l’interaction des littératures ethniques, des littératures nationales en langue vernaculaire et des littératures des grandes métropoles occidentales » (Dérive et Ricard, 1993).

10Il s’agit donc d’identifier dans le tissu des textes littéraires francophones (i) les jeux d’insertion, de calque et d’invention à partir de la poésie de l’oralité et de « l’héritage manuscrit » des genres traditionnels; (ii) les interférences avec les littératures contemporaines en langue vernaculaire (développées avec la diffusion de l’écriture en alphabet latin); (iii) la fortune des littératures occidentales.

11Le tome 2 des Œuvres complètes de Rabearivelo a été choisi comme texte d’application de cette traduction multilingue et interculturelle, « JJR [ayant été], et [demeurant], l’un des seuls écrivains qui se soient installés au point de passage d’une langue à l’autre. Il ne renie ni ses ancêtres ni son héritage culturel, mais il veut passionnément utiliser toutes les possibilités offertes par le français » (Alain Ricard, Littératures d’Afrique noire, Paris, CNRS Éditions/Khartala, 1995, p. 154).

12Rabearivelo a exercé son statut de « passeur de langues » en se faisant traducteur des poètes malgaches vers le français et traducteur des poètes du monde vers le malgache. Mais, surtout, en poursuivant au fil de son œuvre le rêve inassouvi « d’écrire malgache en français ». C’est cette écriture de « l’entre-deux langues » qui justifierait l’expérience d’une traduction littéraire plurilingue et attentive aux richesses de l’interculturalité.

13Exposé 2 : La traduction littéraire. Expérience de traducteur de Michel Houellebecq

14Après avoir présenté un florilège de déclarations sur la traduction, où le traducteur est souvent représenté comme sous-artiste ou même traître, Gavin Bowd s’est interrogé sur la pratique de la traduction, en évoquant son expérience comme traducteur de deux romans de Michel Houellebecq, La Possibilité d’une île et La Carte et le territoire.

15Ce qu’on découvre très rapidement est que le travail du traducteur littéraire ne peut se faire dans « l’isolement splendide ». Obligé d’accepter des « conditions de confidentialité », selon lesquelles le traducteur ne peut divulguer à personne le contenu du roman à paraître, Gavin Bowd s’est trouvé contraint de prendre quand même des rendez-vous « clandestins » pour résoudre des problèmes de traduction, notamment avec un mathématicien-romancier pour le jargon scientifique utilisé par Houellebecq. En plus, un dialogue quasi quotidien avec l’éditeur a facilité la création d’une œuvre littéraire digne de la publication.

16La traduction vers la langue cible serait donc possible, malgré les affirmations de certains théoriciens. Mais des obstacles culturels ont subsisté. Certaines références à la France contemporaine chez Houellebecq (« parisianismes » notamment) ont exigé la pratique de « l’exégèse » pour les « expliquer » au lecteur anglophone. Dans certains cas — par exemple dans un jeu de mots concernant la marque « Petit Bateau » —, la traduction culturelle s’est avérée impossible.

17Cette approche de Houellebecq a donc montré combien la traduction littéraire se fait « en situation » : en plus des défis sémantiques nombreux, des facteurs commerciaux, éditoriaux, et même juridiques peuvent influencer le processus et le produit.

18Exposé 3  « Traduire, trahir, choisir »

19S’appuyant sur l’affirmation de Rabearivelo que « même les paroles les plus inconscientes sont voulues », Catherine Du Toit s’est interrogée sur les enjeux de la traduction.

20La traduction est-elle une tâche utopique, irréalisable? Le traducteur peut-il suivre l’auteur dans son travail créateur qui consiste, entre autres, à faire subir de petites érosions à la grammaire et à la norme linguistique en vigueur? C’est justement parce que la traduction — comme d’autres sphères humaines, telles que l’amour — est vouée à l’inachèvement, à l’approximation, à l’imperfection qu’il faut la poursuivre indéfiniment.

21La traductologie se compose de façon générale autour de trois grands axes : l’équivalence, la fonction du texte cible et l’approche herméneutique qui prend la compréhension du texte-à-traduire comme base de départ. Or, une traduction est aussi (pré-)déterminée par la conception que le traducteur peut avoir de son propre rôle; se voit-il comme créateur à titre égal que l’auteur? Ou plutôt comme un médiateur entre deux langues; un passeur de langues?

22L’acte de traduire implique inévitablement un contact, un « face-à-face » avec l’autre — L’Épreuve de l’étranger dont parle Antoine Berman dans son livre éponyme. Si l’on accorde au traducteur le rôle d’un médiateur, il ne doit pas chercher à effacer les différences entre la culture source et la culture cible, mais à les montrer. Comme Jean-Louis Cordonnier le souligne dans son ouvrage sur la traduction et la culture, les partis pris du traducteur révèlent la position d’une culture par rapport à une autre culture. Une approche ethnocentrique est manifeste dans une traduction qui s’arroge le droit de faire comme si un texte en langue de départ était écrit en langue d’arrivée, abstraction faite des différences de culture ou d’époque. Nietzsche, dans Le Gai savoir, commente la volonté d’assimilation par la traduction en évoquant les traductions françaises « du temps de Corneille » ainsi que les traducteurs de l’antiquité romaine : « Ils ne connaissaient pas la jouissance du sens historique, le passé et l’étranger leur étaient pénibles, et pour eux, en tant que Romains, c’était là une incitation à une conquête romaine. En effet, traduire c’était alors conquérir [...]. »

23Le traducteur peut, en revanche, choisir une approche de décentrement et de dévoilement des différences. C’est l’orientaliste Louis Massignon qui a commencé à parler de décentrement, à propos de la compréhension de l’Autre à travers le langage, en écrivant, par exemple : « Il faut nous rapprocher d’une chose non en nous, mais en elle. » Il s’inspire de la pensée du fameux soufi Mansûr Hallaj selon laquelle on ne comprend pas quelque chose d’autre en se l’annexant, mais en se transférant par un décentrement au centre même de l’Autre.

24Pareillement, nous ne pouvons nous faire comprendre qu’en entrant dans le système de l’autre tout en sachant que l’on ne le comprend pas à l’avance, mais bien dans l’interaction, comme l’explique le philosophe et herméneute, Hans-Georg Gadamer : « Être ouvert à l’autre implique donc que j’admette de laisser s’affirmer en moi quelque chose qui me soit contraire, même au cas où n’existerait pas d’adversaire qui soutienne cette chose contre moi. »

25Cette idée que l’autre ne peut pas être annexé à travers la traduction parce qu’il ne peut pas être approprié ou réduit, même par ma compréhension, se retrouve chez plusieurs auteurs par rapport à la traduction. Paul Ricœur insiste sur la résistance que renferme l’épreuve de l’étranger : « Tout se joue, tout se passe comme si dans l’émotion initiale, dans l’angoisse parfois de commencer, le texte étranger se dressait comme une masse inerte de résistance à la traduction. » Dans son célèbre essai, La Tâche du traducteur, Walter Benjamin défend les traductions de Sophocle par Friedrich Hölderlin (jugées trop littérales au XIXe siècle) en soulignant qu’une traduction qui se lit comme une œuvre originale ne mérite aucun égard. Il faudrait permettre à la langue source de pénétrer la langue cible par son étrangeté.

26Dans un contexte multiculturel et multilingue, le respect de l’autre s’impose comme éthique de la traduction. Adopter une approche « sourcière » pour que le lecteur soit obligé de s’approcher de l’autre que le texte révèle implique que « l’étrangeté » du texte ne doit pas être gommée, mais, au contraire, mise en valeur par une traduction — ou, dans ce cas, par des traductions qui, tel un kaléidoscope, révéleront les multiples possibilités du texte, même les paroles inconscientes dont parle Jean-Joseph Rabearivelo.

27« Traduire sur un continent multilingue ». Quelle répartition des traducteurs?
Il a été décidé que les langues cibles retenues seraient les langues vernaculaires de la zone de compétence du Bureau Océan Indien (îles du sud-ouest de l’océan Indien et Afrique australe), comptant au moins un représentant parmi les participants. Les groupes de langues retenus sont :
AF, Afrikaans (trois participants);
AN, Anglais (cinq participants);
CR, Créole mauricien (un participant);
LB, Langues bantoues: kinyarwanda – shikomor (deux participants); adjoindre si possible le kiswahili, une des langues vernaculaires de grande circulation du continent;
MG, Malgache (quatre participants).

28Au fil des « trois manières d’écrire malgache en français ». Les textes retenus pour l’anthologie
Après un bref rappel du projet « Sauvegarde et valorisation des manuscrits malgaches » du CNRS-ITEM et de l’AUF par Liliane Ramarosoa, les participants ont opéré une sélection de textes (poétiques exclusivement). Leur choix a porté sur les poèmes les plus représentatifs de cette ambition « d’écrire malgache en français » de Rabearivelo, selon le découpage proposé par les éditeurs du tome 2 :

29Poésie « Première manière » :
Trèfles : « Le livre de l’Amour », p. 136-139.
Six poèmes en vers libres : no 1 « En forêt… » (p. 408) et no 3 « Attente » (p. 409).
Le Vin lourd, « Fresque de décembre » p. 112-113.

30Poésie « Deuxième manière » :
Presque-Songes : « Le bien vieux » (p. 525); « Fruits » (p. 529); « Le Bœuf blanc » (p. 535); « Flutistes » (p. 543-545); « Imprimés » (p. 561-563); « Ronde pour mes enfants présents » (p. 567); « Ton œuvre » (p. 599).
Traduit de la Nuit : no 2 (p. 629); no 19 (p. 662).

31Poésie « Troisième manière » :
Galets no 2 (p. 712-713); no 5 (p. 715-716); no 7 (p. 717-718); no 15 (p. 724-725).

32Le passeur de la littérature traditionnelle :
Sur la Valiha royale, nos I, II, III (p. 1498-1499); nos XXI, XXII (p. 1505-1506).
Vieilles chansons des pays d’Imerina, no I (p. 1453); no III (p. 1454); no VI (p. 1455); no XXII (p. 1460); no XXVI (p. 1461); nos XXXII, XXXIII (p. 1463-1464); nos XXXVII, XXXVIII (p. 1465); nos XLVIII, XLIX (p. 1468).
À l’ombre des ficus, nos VI, VII (p. 1474-1475); no XXVI (p. 1481); no XXXIII (p. 1483); no XXXIX (p. 1486-1487); no XLIII (p. 1488).

33À l’issue du séminaire, la plupart des groupes de langues ont traduit plus d’un tiers du corpus. Ce premier jet sera affiné au fil des échanges.

34Une esquisse de méthodologie de la traduction multilingue et pluriculturelle
Dans le cadre des travaux de synthèse qui ont clôturé le séminaire, chaque groupe de langue a présenté ses réalisations et mis en relief les difficultés auxquelles il a été confronté. Cette synthèse a permis d’arrêter quelques stratégies de la traduction s’appuyant sur les principes et méthodes évoqués dans les exposés introductifs.

  1. Dans un souci de valoriser le plurilinguisme des groupes, les traductions seront d’abord individuelles, mais suivies d’une mise en commun systématique. Pour le groupe de langues bantoues, la mise en commun veillera au recours aux racines bantoues, sous forme d’approche comparative pour affiner le sens. Le recours au malgache pourra aussi être envisagé.

  2. Dans le souci d’une traduction attentive à préserver « l’étrangeté » du texte, il a été décidé que les particularités linguistiques, prosodiques (sauf les rimes), rythmiques (parallélismes, chiasmes, etc.) du texte source seront maintenues le plus scrupuleusement possible. Au besoin, un glossaire sera prévu en fin de volume, mais on évitera les notes infra-paginales.

  3. Quelques difficultés ont toutefois été relevées : la ponctuation — notamment, les virgules — ne pourra pas toujours être gardée dans les langues bantoues, mais le rythme sera préservé, dans la mesure du possible. Le respect des registres de langue connaîtra probablement quelques contraintes en créole. Bref, les traducteurs ont d’ores et déjà été confrontés à des cas d’« obstacles culturels » évoqués par Gavin Bowd. Certes, le groupe de langue MG a été sollicité pour élucider des « insertions », « calques » ou « inventions » de mots, de structures syntaxiques et textuelles issus du malgache. Certes, pour la suite des travaux, les dictionnaires et la bibliographie secondaire du tome 2 pourront servir de recours. Mais force a été de constater — comme en a témoigné Gavin Bowd — que les « obstacles culturels » ne peuvent être gérés « qu’en situation ». Il a été suggéré qu’à propos de ces distorsions d’ordre culturel entre langue source et langues cibles, les stratégies « d’évitement » déployées par chaque groupe de langues feraient l’objet d’un article circonstancié.

  4. Et enfin, pour les aspects matériels et organisationnels, il a été décidé : (i) d’une saisie au kilomètre, en police Times New Romans, 12, interligne simple; (ii) d’une adresse électronique et d’un compte Dropbox communs pour faciliter la communication; (iii) d’un échéancier : 6 mois à compter de février — compte tenu des contraintes de l’agenda universitaire — pour la finalisation de l’anthologie et la mise en commun de tous les groupes de langues.

35Au-delà du séminaire. Les perspectives…
À court et à moyen terme, la valorisation des résultats du séminaire a été envisagée comme suit :

  1. Une publication — sous forme de numéro spécial dans Le français à l’université (ou autre) — des réalisations du séminaire : les exposés introductifs dans leur intégralité; l’anthologie; des comptes-rendus d’expérience sur les stratégies spécifiques du passage de la langue source vers les langues cibles;

  2. Une anthologie de textes des autres genres (le narrateur, le critique, l’historien, etc.) sur le même modèle que celui de la poésie;

  3. Des cotutelles de thèses sur la traduction littéraire entre les universités participantes (deux sont déjà en perspective);

  4. Un programme pluriannuel de séminaires sur la traduction en contexte multilingue et pluriculturel sur des thématiques à définir, lors de la rencontre en présentiel pour finaliser le « numéro spécial » cité supra.

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Notes

1 Œuvres complètes, tome I : Le diariste (Les Calepins bleus), L’épistolier, Le moraliste, Paris, CNRS Éditions, Collection Planète Libre, ITEM/AUF, 2010, 1 274 pages et Œuvres complètes, tome II : Le poète, Le narrateur, Le dramaturge, Le critique, Le passeur de langues, L’historien, Paris, CNRS Éditions, Collection Planète Libre, ITEM/AUF, 2012, 1 792 pages.

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Pour citer

Liliane Ramarosoa, Catherine Du Toit et Gavin Bowd, Afrique : la traduction littéraire au service du multilinguisme
Le français à l'université , 18-04 | 2013
Mise en ligne le: 20 décembre 2013, consulté le: 19 janvier 2019

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Auteurs

Liliane Ramarosoa

Université d’Antananarivo (Madagascar)

Du même auteur

Catherine Du Toit

Université de Stellenbosch (Afrique du Sud)

Gavin Bowd

Université de Saint-Andrews (Écosse)

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