Le français à luniversité

Émergences. Renaître ensemble. Anthologie

Buata B. Malela

Référence de l'oeuvre:

Plateforme des écrivains des Grands Lacs africains, (2011), Émergences. Renaître ensemble. Anthologie, Sembura et Fountain, Kigali, 276 pages.

Texte intégral

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1Cette Plateforme des écrivains des Grands Lacs africains donne à voir l’expression du fait littéraire en langue française dans une partie mouvementée de l’Afrique centrale. Et la particularité de cette Anthologie est son caractère transgénérique : elle rassemble des morceaux choisis de poésie, de nouvelles, de contes, de théâtre et de romans. Ce qui, en même temps, en forme les cinq principales parties. Elles sont remarquables de par la diversité esthétique que mettent en œuvre les auteurs convoqués, sans pour autant perdre en cohésion d’ensemble. Parmi ses auteurs, originaires du Burundi, du Rwanda et de la République démocratique du Congo, écrit Boubacar Boris Diop dans sa généreuse introduction, « presque tous ont fait des études littéraires avancées, se sont distingués à l’occasion de difficiles concours littéraires et continuent à écrire dans des journaux ou même à les diriger » (p. IX). Outre les études de lettres et une grande proximité avec la littérature, le dénominateur commun entre ces producteurs littéraires se trouve entre autres dans une démarche littéraire qui met au centre l’évocation de la physique des Grands Lacs, de la quête du bonheur, de la révolte, de la violence ou de la souffrance humaine, pour ne se limiter qu’à ces expériences humaines. Elles traversent spécifiquement l’œuvre de l’ensemble de ces écrivains de l’Anthologie. Retenons-en deux pour l’exemple, parmi lesquelles deux écrivaines.

2La Burundaise Ketty Nivyabandi (née en 1978, consultante auprès des Nations Unies au Burundi) s’illustre particulièrement en poésie. Elle est très active dans ce domaine en son pays. Dans sa poésie intitulée Les Petits hommes, l’environnement des Grands Lacs est assimilé à la souffrance ou à la violence, notamment lorsqu’elle écrit : « Les animaux ne parlent plus/Les tambours se sont tus/Le Tanganyika s’est lentement éloigné/De ses rives ensanglantées/Par le cauchemar de ces hommes/Dont la petitesse transperce/Le sommeil profond des anciens » (p. 60-61). Cette même souffrance, davantage liée à la survie dans un contexte de crise, fait aussi l’objet du roman Le taxi du diable de Marie Louise Sibazuri (née en 1960, actrice et conteuse au Burundi). Le roman en question retrace les aventures de Kamari, qui vivote, ce qui l’amène à s’interroger sur son sort malheureux : « Kamari inspecta la nuit hostile. Il se redit que la vie n’est vraiment pas juste. Mais alors, pas du tout. Pourquoi certains se la coulent douce alors que d’autres tirent le diable par la queue ? Lui par exemple, il n’a en rien mérité la vie de rat qu’il mène. » (p. 229) Cette souffrance, résultat d’une dérégulation généralisée, constitue le lieu commun de l’ensemble de ces productions.

3Cette anthologie relative aux écrivains des Grands Lacs africains est bien une plateforme, parce qu’elle permet de faire découvrir le dynamisme littéraire en langue française dans cette région, pourtant méconnue du grand public francophone. Elle est la source directe d’un vécu difficile à appréhender de l’extérieur. Mais si l’on peut regretter un choix de corpus majoritairement masculin — trois femmes seulement y figurent contre 22 hommes ! —, on peut aussi souligner l’engagement bon gré mal gré de chacun des auteurs mobilisés. Est-ce les critères retenus qui donnent à voir cette tendance ? Une telle clé d’entrée risquerait de réduire l’ensemble des productions sélectionnées à de simples miroirs d’une région en souffrance. On peut aussi regretter que l’anthologie en question néglige systématiquement la présentation du contexte de production (par exemple, la relation avec les lettres en langues africaines, le contexte institutionnel, etc.), malgré l’introduction informée de Boris Boubacar Diop. Quant aux contenus mêmes des œuvres, on peut souligner la très grande qualité des extraits proposés, même s’ils peuvent parfois laisser perplexe parce que formellement timides. Il ne s’agit pas encore de textes esthétiquement troublants pour l’ensemble de la poésie en langue française. Ces points de perplexité évacués, l’essentiel de la démarche apparaît et rappelle l’intérêt d’une poésie nourrie par l’urgence du moment et la projection dans une temporalité autre qui permettrait de « renaître ensemble » en dépit des blessures des Grands Lacs et au-delà, comme le suggère le titre même de la Plateforme des écrivains des Grands Lacs africains. À cet égard, on ne peut qu’encourager cette publication très utile qui offre l’occasion de comprendre les manières de penser, d’agir et de sentir de cette région à travers la logique littéraire.

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Pour citer

Buata B. Malela, Émergences. Renaître ensemble. Anthologie
Le français à l'université , 18-01 | 2013
Mise en ligne le: 18 mars 2013, consulté le: 25 mars 2019

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Auteur

Buata B. Malela

Université de Silésie (Pologne)

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