Le français à luniversité

Dictionnaire des écrivains francophones classiques

Samir Marzouki

Référence de l'oeuvre:

Chaulet-Achour, Christiane (dir.), en collaboration avec Corinne Blanchaud, (2010), Dictionnaire des écrivains francophones classiques — Afrique sub-saharienne, Caraïbe, Maghreb, Machrek, Océan Indien, Honoré Champion, Paris, 480 pages.

Texte intégral

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1Le chercheur spécialiste comme l’étudiant ne peuvent que se réjouir de la parution d’un dictionnaire réalisé sous l’autorité scientifique d’une spécialiste reconnue comme Christiane Chaulet-Achour et publié par une maison d’édition exigeante comme Honoré Champion, avec la participation de plusieurs chercheurs confirmés comme Afifa Bererhi, Marc Gontard, Martine Mathieu-Job, Abdallah Mdarhri-Alaoui et Bouba Tabti et contenant plusieurs index utiles pour l’étudiant comme pour le chercheur. De fait, il est certain que ce nouvel ouvrage de référence rendra des services, mais l’ayant examiné sous l’angle de la littérature francophone que nous connaissons le mieux, nous n’y avons trouvé aucun ajout déterminant par rapport à la vulgate et avons rencontré aussi quelques erreurs qui ne sont pas sans surprendre dans un tel livre.

2La préface de Bernard Cerquiglini évoque une nuance dans le titre de cet ouvrage, au préalable Dictionnaire littéraire d’écrivains francophones classiques, qui prémunissait les auteurs du reproche de manque d’exhaustivité, mais ce premier titre prudent ayant en définitive été remplacé, il apparaît clairement que l’ouvrage, pourtant consacré aux classiques de la littérature francophones, c’est-à-dire à des écrivains reconnus « à la fois écrivains de référence et écrivains enseignés et transmis dans les cursus de formation » (« Présentation », p. 12), n’exauce pas la promesse de son titre, car, pour un pays comme la Tunisie, par exemple, seuls Albert Memmi et Salah Garmadi figurent dans le sommaire, et l’on se demande pourquoi Abdelwahab Meddeb ou Moncef Ghachem, qui répondent autant ou ne répondent pas moins que les deux premiers aux critères énoncés par les auteurs, n’y sont pas. Est-ce parce que la Tunisie pèse moins lourd que ses pays voisins sur la scène de la littérature francophone, ou est-ce parce qu’aucun spécialiste tunisien n’a été associé à ce travail, en dépit des remerciements adressés aux collaborateurs du dictionnaire, pour avoir envoyé « des quatre coins du monde un témoignage — une justification aussi — de l’importance de chacun de ces écrivains dans le champ littéraire de langue française et dans celui de leur pays » (ibid., p. 15) ? En tout état de cause, des écrivains comme Mohamed Leftah ou Bertène Juminer ne nous semblent pas mériter plus que les deux écrivains cités le qualificatif de « classiques » et les honneurs de ce dictionnaire.

3Si nous nous en tenons à la seule Tunisie, on peut remarquer que les deux entrées qui sont consacrées à ses écrivains, si elles contiennent à peu près ce que contiennent les notices déjà connues, comportent aussi des approximations et des erreurs.

4Présenter l’épouse d’Albert Memmi dans l’entrée consacrée à ce dernier comme « une Française catholique » (p. 308) et « une chrétienne » (p. 310) (« de famille catholique » ou « de famille chrétienne » aurait été plus exact) et récidiver en présentant Marie, le personnage d’Agar, comme « une jeune catholique française » (p. 309) laisse entendre que le conflit du couple que relate ce roman plus ou moins autobiographiques’explique aussi par l’appartenance des deux personnages à des religions différentes alors que quiconque est familier de ce roman et de l’auteur et son œuvre sait parfaitement que cette dimension n’entre en aucune façon en ligne de compte chez deux individus parfaitement libérés de tout carcan religieux, mais qui demeurent dépendants de la façon dont leurs communautés d’origine ont influencé leurs goûts et leur perception du monde. Affirmer également que La Statue de sel a été « salué comme le premier texte de littérature tunisienne de langue française » (ibid.) (« le premier texte important » aurait été plus exact) équivaut à faire fi de l’histoire d’une littérature née au XIXe siècle. Faute de consulter directement les spécialistes ou de leur demander de relire les entrées relatives à leur spécialité, on pouvait au moins lire leurs ouvrages qui, bien entendu, ne sont pas indiqués dans la bibliographie sommaire, parce que non consultés1.

5L’entrée consacrée à Salah Garmadi contient aussi des erreurs, parfois graves. Affirmer par exemple que « par ses créations poétiques en arabe, il a recours non à la langue classique mais au dialectal tunisien » (p. 185) révèle une information pour le moins lacunaire, car les poèmes en arabe de Salah Garmadi, qui intègrent bien des mots de l’arabe tunisien, qui est une langue et non un simple dialecte, sont écrits en arabe classique, et c’est justement ce mélange de la langue écrite et estimée et de la langue orale et dévalorisée qui est subversif dans son œuvre poétique. Là aussi, l’auteur de l’entrée persiste et signe dans la bibliographie de l’œuvre en qualifiant Avec ou sans/Allahma El Haya de « recueil en français, suivi du recueil en dialecte tunisien » et elle ajoute qu’il « privilégie de loin le dialecte tunisien à l’arabe classique » (p. 187). De même, dans l’histoire littéraire arabophone en Tunisie, Garmadi n’est pas « à rapprocher du mouvement littéraire de contestation appelé “poésie autre que classique et libre” (“fi ghayr al ‘amoudi wal-hurr”) qui réunit alors de jeunes poètes comme Habib Zannad et Tahar Hammami » (p. 187), il en est le précurseur comme Apollinaire était le précurseur du surréalisme et les deux poètes cités ont été ses étudiants à la Faculté des Lettres et Sciences humaines de Tunis. Parler également de « sa démarche linguistique audacieuse à l’encontre de toute diglossie » (p. 188) paraît étonnant quand toute sa démarche au contraire consiste non seulement à reconnaître la présence de la diglossie, mais à s’y installer et à en faire un moteur de la création poétique2.

6Les spécialistes des autres pays de la Francophonie ou des autres aires francophones nous diront ce qu’ils pensent de la façon dont leurs champs de spécialité ont été traités dans cet ouvrage. Nous voulons croire, pour notre part, qu’ils ont dû bénéficier d’un meilleur sort que notre Tunisie.

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Notes

1 Voir par exemple Afifa Marzouki, Agar d’Albert Memmi, L’Harmattan, collection « Classiques francophones » (justement !), Paris, 2007 et Afifa et Samir Marzouki, Individu et communautés dans l’œuvre littéraire d’Albert Memmi, Préface d’Albert Memmi, L’Harmattan, collection « Classiques francophones », Paris, 2010, mais aussi le précieux Littérature maghrébine d’expression française,  sous la direction de Charles Bonn, Naget Khadda et Abdallah Mdrahri-Alaoui, EDICEF/AUPELF, Paris, 1996.

2 Voir l’article d’Afifa Marzouki « L’appropriation du français au carrefour de la diglossie poétique et des interférences linguistiques et culturelles dans Nos ancêtres les bédouins de Salah Garmadi » [in] Appropriation de la langue française dans les littératures francophones de l’Afrique subsaharienne, du Maghreb et de l’Océan Indien, sous la direction de Moussa Daff, Synergies Afrique Centrale et de l’Ouest, Revue du GERFLINT, no 2, année 2007.

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Pour citer

Samir Marzouki, Dictionnaire des écrivains francophones classiques
Le français à l'université , 17-02 | 2012
Mise en ligne le: 24 mars 2014, consulté le: 18 mars 2019

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