Le français à luniversité

Rôle des associations d’enseignants de français du monde arabe dans le maintien et la diffusion de l’enseignement de la langue française et des cultures francophones

Samir Marzouki

Texte intégral

1Dans le monde arabe, les départements de français jouent, à l’échelle universitaire, un rôle majeur dans le maintien et la diffusion de la langue française, mais ils ont tendance à le jouer en solo, chacun dans sa région. Constitués en réseaux nationaux et régionaux, ils pourraient développer ce rôle en mettant les compétences qui existent au sein des départements plus anciens et mieux lotis, au service des départements plus jeunes. Plusieurs tentatives, au Maghreb comme au Machreq, ont eu lieu dans le but de fédérer les énergies de ces départements et de susciter une réflexion commune sur les problèmes et obstacles souvent similaires qu’ils rencontrent au quotidien, l’auteur de cet article ayant, par exemple, animé, pendant 10 ans, dans les années 90, en Tunisie, un réseau de directeurs de départements de français créé spontanément, mais aussitôt adopté par les autorités ministérielles et universitaires et les instances francophones de la coopération comme un partenaire incontournable.

2Un fait majeur a eu lieu en octobre 2015 : la première rencontre des directeurs de départements de français du Maghreb, organisée à Casablanca par le Bureau Maghreb de l’AUF, qui a réuni la quasi-totalité des directeurs de départements d’Algérie, du Maroc et de Tunisie et abouti à la création du Réseau maghrébin des départements de français. Ce réseau s’est donné comme objectifs la circulation des compétences, le partage et la mutualisation des informations, la mise en place de projets communs relatifs à l’enseignement et à la recherche en langue française, littérature et civilisation françaises et francophones et didactique du français. Plusieurs actions ont été retenues, dont l’établissement d’une cartographie de l’enseignement du français au Maghreb, la création d’un bureau restreint chargé d’administrer le réseau et de préparer un regroupement annuel tournant, adossé à un colloque maghrébin, le premier devant avoir lieu en Algérie en novembre 2016. Un groupe Facebook administré par le Bureau du Maghreb de l’AUF a été créé pour faciliter la communication entre les membres de ce réseau. De même, le Bureau du Machreq de la même agence universitaire a organisé une concertation entre les départements de la région qu’il couvre et qui dépasse le cadre géographique du monde arabe afin d’étudier les problématiques communes relatives à l’enseignement du français et d’envisager des actions concrètes en faveur de cet enseignement.

3Au Maghreb, nous attendons beaucoup du réseau évoqué plus haut qui n’a même pas un an d’existence, et je présume que les départements du Machreq attendent aussi impatiemment les fruits à venir de la grande rencontre qui les a réunis à Beyrouth, mais, sur un autre plan et à une échelle différente, le travail en réseau relatif à l’enseignement du français et à la diffusion des cultures française et francophone est assuré depuis des décennies par les associations d’enseignants de français du monde arabe qui, pour la plupart, sont membres de la Fédération internationale des professeurs de français (FIPF) et regroupées, au sein de cette fédération dans le cadre de la Commission du monde arabe (CMA). L’intérêt de ces associations réside dans le fait qu’elles sont formées d’enseignants du terrain, librement fédérés au sein de regroupements professionnels, qui n’ont pas d’autre pouvoir que de proposition, mais qui permettent de diagnostiquer les faiblesses et de proposer des solutions aux instances de décision. Souvent formées d’enseignants appartenant à tous les cycles de l’enseignement, du primaire jusqu’au supérieur en passant par le collège et le lycée, elles offrent en leur sein un espace de partage entre enseignants de la même matière, mais à des niveaux différents, et favorisent une perception plus complexe et plus nuancée des problèmes de l’enseignement de cette matière, ce que ne permet pas toujours la pratique quotidienne de la classe à l’un de ces niveaux.

4Ces associations sont des lieux de réflexion, de partage et d’innovation qui ne subissent pas, du fait de leur nature associative, les contraintes propres à la pratique quotidienne du métier et où les enseignants ne sont pas évalués par rapport à l’observation d’un programme, mais par leur travail collaboratif et bénévole. Elles contribuent à la formation de leurs adhérents et épaulent, le plus souvent indirectement et quelquefois directement et en concertation avec eux, les efforts des ministères responsables de l’éducation ou de l’enseignement supérieur. Les enseignants et les inspecteurs ou les conseillers pédagogiques s’y retrouvent en dehors du rapport professionnel hiérarchique et discutent donc plus librement en leur sein qu’ils ne le font ailleurs. La motivation de leurs adhérents est telle que ceux-ci payent souvent de leur poche les formations qu’elles organisent et délivrent au prix coûtant puisque ce sont des associations à but non lucratif. Elles sont souvent, également, des partenaires privilégiés des coopérations des pays francophones, dans la mesure où elles contribuent à la diffusion de la langue française et des cultures francophones et parce que ces coopérations mesurent le rôle stratégique qui est le leur. Dans certains pays où le rapport au français est demeuré problématique en raison du passé colonial, elles peuvent jouer un rôle déterminant dans la pacification de ce rapport dans la mesure où, en tant qu’associations professionnelles, elles sont peu susceptibles d’être taxées de visées idéologiques.

5Leurs tâches les plus courantes se rapportent à la formation ou au perfectionnement didactiques des enseignants ainsi qu’à la motivation des élèves ou étudiants de ces enseignants, par exemple par les compétitions scolaires qu’elles organisent ou la participation aux concours internationaux comme « Dis-moi dix mots » ou le concours « Philippe Senghor ». Grâce à elles, les enseignants, surtout les jeunes débutant dans le métier, parviennent à rompre leur isolement dans le cadre des regroupements et activités qu’elles organisent à l’échelle régionale ou nationale ou même à l’échelle supra nationale, comme lors des congrès de la Commission du monde arabe de la Fédération internationale des professeurs de français tenus à Beyrouth, au Caire et à Hammamet. Parfois même, certaines rencontres nationales s’ouvrent aux enseignants des pays voisins encouragés par une politique d’échange et de partage des frais des associations de cette commission ou bien à titre tout à fait personnel, en prenant eux-mêmes en charge leur voyage et leur séjour.

6L’appartenance à une commission régionale et à une fédération internationale d’enseignants de français permet aussi de tirer profit des ressources numériques qu’offre, par exemple, Franc-parler.oif.org qui propose, outre ses propres ressources, des liens pour naviguer dans d’autres sites. Ces enseignants étant membres, par l’intermédiaire de leur association — parfois de leurs associations — nationale(s), d’une fédération qui agit à l’échelle du monde, ils entrent dans une dynamique internationale et peuvent s’informer sur les solutions expérimentées dans d’autres zones géographiques que la leur, face à des problèmes similaires à ceux qu’ils rencontrent eux-mêmes dans leur pratique de l’enseignement. Sachant qu’ils ne sont pas seuls à affronter ces problèmes, ils les affrontent avec plus de détermination et d’efficacité.

7Mais, déjà, dans des pays caractérisés par la présence concomitante, dans l’enseignement, du français, langue étrangère ou seconde, et de l’arabe, langue nationale et langue officielle, seule ou avec une autre langue, en plus de l’anglais, seconde ou première langue étrangère selon le cas, ces associations regroupées au sein de la CMA peuvent apporter une contribution didactique déterminante à l’enseignement du français, contribution qui peut inspirer d’autres commissions de la FIPF, par exemple au niveau de la didactique convergente ou de la grammaire des fautes ou de l’usage de la traduction dans l’enseignement. Il en est de même pour les autres commissions du réseau très actif de la FIPF, à condition toutefois que les pays où s’enseigne le français appuient les associations d’enseignants, fassent confiance aux compétences qui y fourmillent et les fassent contribuer intelligemment aux efforts des ministères compétents en faveur de l’enseignement et que les bailleurs de fonds de la Francophonie et les coopérations internationales ne cessent pas de soutenir ces mêmes associations ou ne diminuent pas drastiquement l’aide précieuse qu’ils leur apportent par le biais de leur fédération internationale. Il s’agit là, en effet, d’un enjeu de taille pour la survie et la diffusion de la langue française et la prospérité des cultures qui s’expriment dans cette langue.

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Pour citer

Samir Marzouki, Rôle des associations d’enseignants de français du monde arabe dans le maintien et la diffusion de l’enseignement de la langue française et des cultures francophones
Le français à l'université , 21-02 | 2016
Mise en ligne le: 30 mai 2016, consulté le: 19 mars 2019

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Auteur

Samir Marzouki

Professeur à l’Université de Manouba (Tunisie), Président de la Commission du monde arabe de la FIPF

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