Le français à luniversité

Orienter les filières universitaires francophones à partir des motivations, des attentes et des besoins des étudiants (une étude de cas à Vientiane, au Laos)

Aurélie Cadier

Texte intégral

1Aujourd’hui, avec la mondialisation des marchés, on constate que l’anglais devient la principale langue internationale. Il s’ensuit que, dans les réformes promues par le ministère de l’Éducation nationale lao concernant l’enseignement des langues étrangères, l’anglais a été choisi comme LV1. Le français a été désigné comme LV2 de priorité, mais le chinois, le vietnamien et le japonais sont considérés comme des « langues d’avenir »1.

2Cependant, le français semble connaître un regain ces dernières années grâce aux initiatives entreprises dans le contexte du projet Valofrase (Valorisation du français en Asie du Sud-est), qui réunit les partenaires des trois pays francophones de la région : le Cambodge, le Laos et le Vietnam. Son objectif principal est de relancer l’enseignement du français en renforçant la coopération tripartite pour constituer un pôle capable de mener à bien les politiques d’enseignement du français de façon autonome.

3Ainsi, l’antenne de l’Agence universitaire de la Francophonie de Vientiane soutient des filières universitaires francophones (FUF) implantées dans cinq facultés laotiennes (génie civil, génie électrique, médecine générale, droit, économie et gestion). Le dispositif de ces filières intègre le français aux disciplines enseignées pour que les étudiants trouvent un intérêt direct à l’apprentissage de la langue : ils devraient pouvoir poursuivre leurs études dans un master 2 francophone non proposé en lao et/ou pouvoir utiliser le français dans l’exercice de leur métier. Ces filières de premier cycle ont un format similaire : cours de français renforcé les deux premières années pour atteindre au minimum un niveau A2 (validé par un DELF), puis poursuite de l’enseignement du français pour atteindre un niveau B1 en avant-dernière année et, si possible, un niveau B2 pour les étudiants provenant des classes bilingues franco-lao. Les cours scientifiques sont dispensés uniquement en lao les deux premières années, puis doublés par des cours en français à partir de la troisième année.

4Les effectifs des filières, bien que connaissant une augmentation, font face à une certaine déperdition. Ainsi, en trois mois (janvier-mars 2009), près de 7,5 % des étudiants de FUF ont abandonné leur cursus en filière. Par ailleurs, on constate que le niveau de français atteint au terme de la formation est relativement faible par rapport au nombre d’heures de cours suivies. En effet, il est généralement admis, notamment dans les manuels de préparation aux épreuves du DELF, qu’un total de 330 à 400 heures d’apprentissage en moyenne est nécessaire pour parvenir au niveau B1. Or, à la session d’examens de juin 2007, 1 étudiant sur 4 (3 sur 12 présents2) a échoué au DELF B1 en fin de 4e année après avoir suivi plus de 660 heures de cours de français. C’est pourquoi les FUF n’ont pas hésité à introduire des changements dans leur mode de fonctionnement, de manière à améliorer les compétences linguistiques et scientifiques des étudiants.

5Ainsi, les volumes horaires ont été modifiés à plusieurs reprises. Dernièrement, ils ont été réduits à cinq heures de français général par semaine, leur accroissement ne semblant pas accélérer nécessairement la progression des étudiants. Depuis la rentrée 2008, les horaires ont été aménagés de manière que les étudiants puissent également suivre un cours d’anglais et que l’étude d’une langue ne se fasse pas au détriment de celle de l’autre. À la rentrée 2004, les manuels d’enseignement-apprentissage ont été changés : la méthode Studio, qui donne une grande priorité à l’oral en début d’apprentissage, a été adoptée en remplacement de la méthode Le Nouvel Espaces.

6Souhaitant avoir une idée des effets et de l’utilité des différentes « réformes » entreprises et des causes des « problèmes » mentionnés ci-dessus, on a effectué une enquête auprès d’un échantillon de 229 étudiants de FUF entre avril et mai 2009.

7Le bilan des résultats
Selon les résultats obtenus, la réduction du nombre d’heures de français à cinq par semaine semble convenir à la majorité des étudiants. Cependant l’enquête révèle deux problèmes principaux sur le plan de l’organisation des FUF. Le premier est celui du faible niveau des étudiants, qui se plaignent de la difficulté des cours de français général, du rythme d’enseignement, voire du manuel, et surtout de l’hétérogénéité du niveau de la classe. Le second est directement lié à l’enseignant ; il concerne les échanges entre celui-ci et ses élèves, et parfois même sa méthodologie, qui n’est apparemment pas assez communicative. Dans l’ensemble, les étudiants réclament plus d’activités grammaticales et plus de travail de production orale, de conversation et de prononciation.

8En ce qui concerne le cours de français sur objectifs spécifiques (FOS), il apparaît, de manière surprenante, que 5,6 % des étudiants (troisième année et fin de cursus) ayant suivi ce cours ne comprennent toujours pas son utilité. Les remarques sur les cours de spécialité en français sont pour la plupart identiques à celles formulées dans le cas du français général, mais il ressort que près de 75 % des étudiants ne comprennent au mieux que la moitié du cours en raison de la difficulté qu’ils ont à maîtriser les termes scientifiques en français.

9Par ailleurs, l’introduction de l’anglais ne semble pas avoir eu d’effet déterminant quant au choix des étudiants de première année de s’inscrire en FUF. Cependant, la grande majorité des étudiants de troisième et de fin de cursus (91,1 %) disent que, si la possibilité leur en avait été offerte, ils auraient suivi des cours d’anglais.

10Enfin, il ressort de manière évidente que, pour l’ensemble des étudiants, la maîtrise du français est considérée comme aussi importante que celle de l’anglais (plus de 80 %). Ces résultats ont permis de mieux cerner les besoins, les attentes et les motivations des étudiants quant à leurs études en FUF, et de formuler en toute humilité quelques propositions d’amélioration, dont certaines seulement seront énumérées ici.

11Les mesures de réduction de l’hétérogénéité des classes
Pour régler la question de l’hétérogénéité des classes, il serait intéressant de faire passer aux étudiants, à leur entrée en FUF, un test permettant de les répartir selon leur niveau. Bien entendu, cela requerrait davantage d’organisation et ne serait possible qu’à partir du moment où les groupes auraient des effectifs relativement équilibrés.

12La mise en place de petits groupes pour travailler l’oral
Comme la grande majorité des étudiants a exprimé la volonté de travailler plus l’oral, il pourrait être envisageable, sans trop alourdir l’emploi du temps, de mettre en place une plage horaire pour le travail en groupes avec l’enseignant ou avec un stagiaire francophone natif à partir de débats, de jeux de rôle, d’activités de correction phonétique, etc. Cela permettrait aux étudiants de mieux assimiler ce qu’ils apprennent en classe par une pratique réelle, régulière et plutôt ludique.

13L’embauche d’une personne chargée uniquement du conseil pédagogique et de la formation continue des enseignants
Étant donné le constat d’insuffisance des échanges entre étudiants et enseignants et le déficit en pratiques didactiques innovantes, il serait intéressant d’engager une personne chargée uniquement du conseil pédagogique et de la formation continue des enseignants. Cette personne effectuerait régulièrement des observations de classe, puis discuterait avec l’enseignant de ses méthodes et de la mise en pratique de ce qu’il a appris au cours des différentes formations suivies.

14La transformation à terme des FUF en filières plurilingues
Les résultats de l’enquête révèlent l’intérêt très fort des étudiants pour l’apprentissage et la maîtrise de deux langues étrangères, à savoir l’anglais et le français, aujourd’hui de plus en plus nécessaires pour la préparation de leur avenir universitaire et professionnel. En effet, comme le souligne P. Chardenet3, « on peut aujourd’hui se poser la question de la pertinence de filières exclusivement francophones dans des contextes de préparation à des cycles d’études ou à des emplois où les compétences plurilingues deviennent des atouts ». Ainsi, il semble opportun d’intégrer systématiquement l’apprentissage d’une deuxième langue étrangère, aujourd’hui l’anglais. À terme, d’autres langues pourraient être proposées, l’objectif n’étant pas de promouvoir une langue particulière, mais de valoriser le plurilinguisme dans son ensemble.

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Notes

1 GUILLOU, M. (2006). « Les classes bilingues, un moyen de relancer la Francophonie en Asie du Sud-Est : quelques réflexions sur la Francophonie en Asie du Sud-Est », Voxlatina, le 23 juin.

2 Données fournies par P. Beaudouin, président du centre d’examens DELF-DALF du CCCL de Vientiane.

3 CHARDENET, P. (2010). « Mettre les langues au centre des enseignements supérieurs : des filières universitaires francophones aux compétences plurilingues », Faire des études en langue française, Le français dans le monde/Recherches et Applications, numéro spécial semestriel, Paris : CLE International, p.120-121.

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Pour citer

Aurélie Cadier, Orienter les filières universitaires francophones à partir des motivations, des attentes et des besoins des étudiants (une étude de cas à Vientiane, au Laos)
Le français à l'université , 15-04 | 2010
Mise en ligne le: 31 août 2011, consulté le: 25 mars 2019

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Auteur

Aurélie Cadier

Université Paris 3 – Sorbonne Nouvelle (France)

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