Le français à luniversité

La fabrique des mots français

Teresa Tomatti

Référence de l'oeuvre:

Jacquet-Pfau, Christine et Jean-François Sablayrolles (dir.), (2016), La fabrique des mots français (actes de Cerisy), Lambert-Lucas, Limoges, 380 pages.

Texte intégral

1Que la langue est vivante et en constant mouvement, ce n’est pas une nouveauté. Les néologismes sont preuve de sa richesse et de sa vitalité, mais dans quel but crée-t-on des termes nouveaux ? Quel rôle leur donne-t-on dans la communication ? Quels sont les modes de fabrication qu’on utilise ? Dans quels contextes ? Quand s’agit-il d’un néologisme et quand cessera-t-il de l’être ? Quel est le rôle du dictionnaire dans toute cette affaire ?

2Voici quelques-unes des questions auxquelles 25 chercheurs venus de tous les domaines concernés ont essayé de répondre au Colloque de Cerisy, qui a eu lieu au Centre culturel international de Cerisy-la-Salle du 20 au 27 juin 2015.

3Produit de cette rencontre et dont nous pouvons profiter aujourd’hui, La fabrique des mots, ouvrage publié en 2016, sous la direction de Christine Jacquet-Pfau et Jean-François Sablayrolles, recueille les actes de ce colloque.

4Les 21 contributions publiées en 380 pages sont organisées en 6 chapitres, selon les différentes perspectives abordées.

5Le chapitre qui ouvre cet ouvrage s’intéresse au rapport entre les néologismes et les dictionnaires avec deux articles : celui d’Agnès Steuckardt, « Néologie : la fabrique d’un terme », qui fait une intéressante chronologie de la série néologie, néologique, néologisme... depuis ses premières apparitions dans les dictionnaires et ouvrages spécialisés jusqu’à la « perte » de son caractère péjoratif, en passant par les polémiques et les échanges dont elle a fait l’objet.

6Après, c’est le tour de François Gaudin avec « Hector France, un néologue socialiste ? », où il révise la vie et l’œuvre de cet auteur anticlérical et antimilitariste. Il analyse aussi la curiosité lexicographique et les engagements de cet argotologue, auteur du Dictionnaire de la langue verte.

7À propos de la relation entre néologie et terminologie, quatre articles composent cette deuxième partie, abordant le concept de néonymie sous différentes perspectives.

8En premier lieu, Loïc Depecker, Délégué général à la langue française et aux langues de France, nous partage ses « Réflexions sur un demi-siècle d’aménagement terminologique en France ». Dans cet article, il revient sur sa vaste expérience dans les commissions officielles de terminologie et les difficultés auxquelles elles doivent faire face à l’heure d’enrichir la langue française, non seulement en ce qui concerne la décision d’« emprunter, assimiler, traduire ou créer » un nouveau terme, mais aussi en ce qui relève de la réaction des usagers.

9Par la suite, la contribution de Danielle Candel propose, dans une perspective terminologique, une distinction entre « Les notions de néologisme et néonymie... », cette dernière portant sur le langage spécialisé. L’auteure y analyse ainsi les termes proposés par les Commissions de terminologie et de néologie distingués par l’étiquette langage professionnel sur FranceTerme et les débats que ceux-ci ont suscités au moment de leur aménagement.

10Pour sa part, John Humbley reprend la distinction entre « la néologie de la langue générale et la néonymie des langues de spécialité » en ajoutant que celle-ci relève le plus souvent d’un acte volontaire. Mais dans « La néonymie : un acte conscient ? », il révise cette différenciation en analysant des exemples de l’enregistrement sonore, de la terminologie émergente d’un projet scientifique et de la robotique de rééducation.    

11Pour finir cette partie, l’écrivain Jean Ricardou, fondateur de la textique, présente les spécificités de la néonymie, très employée dans cette discipline qui cherche à contribuer à une théorie unifiante des structures de l’écrit ainsi qu’à une théorie unifiante des opérations de l’écriture. Il explique aussi ce qu’on doit comprendre par les mots qui titrent sa contribution : « Inventer des mots pour penser ».

12La troisième partie recueille six articles qui portent sur les créations littéraires et psychanalytiques. Ici, les auteurs s’accordent en ce que la néologie littéraire n’a pas encore trouvé sa place dans les approches linguistiques.

13On commence par la contribution de Jean René Klein, « Degrés de la créativité lexicale : Esquisse d’une typologie de la “néologie” littéraire », pour qui la création lexicale en littérature serait sans limites. Il essaye d’établir des degrés d’inventivité entre « ceux qui restent dans les limites du système (morphologique, syntaxique, etc.) et ceux qui le remettent en cause plus fondamentalement ». Pour ce faire, il analyse les procédés de néologisation dans l’œuvre de Céline, Martel, Verheggen et Novarina ainsi que leur conception de la langue.

14Dans « Alfred Jarry et Valère Novarina : aspects de la néologie littéraire », Michel Arrivé aborde comparativement les procédés néologiques chez ces deux auteurs dont le premier aurait influencé l’œuvre du second. Malgré les fortes différences entre eux en ce qui concerne le rôle de la néologie, ils partagent « une attention passionnée portée aux problèmes du langage ».

15Hugues Galli reprend la néologisation dans Louis-Ferdinand Céline, mais cette fois-ci pour montrer l’influence qu’il a eu dans l’œuvre de Frédéric Dard dans « San-Antonio sur le ring : Les mots mis K.O. ». Dans cet article, l’auteur se penche sur les procédés employés par Dard dans les 50 ans d’« insurrection linguistique » de San-Antonio et comment elle avait pour but de revitaliser la langue française.

16Le côté musical est également abordé dans « La néologie en chantant. Quand la chanson ouvre la voie aux néologismes ». Ici, Camille Vorger, dont la thèse doctorale porte sur la néologie dans le slam, élargit son corpus en ajoutant la chanson. Elle analyse les néologismes chez certains musiciens (Gainsbourg, Brel, Zazie, Camille) à partir des matrices néologiques de Pruvost et Sablayrolles auxquelles elle ajoute une matrice « phraséologique » qu’elle avait proposée lors de sa thèse.

17« Une opération de survie ou Comment suspendre la mort de la langue », c’est l’article dans lequel Maribel Peñalver Vicea étudie le rapport entre deux des néologismes dans l’œuvre d’Hélène Cixous (nouveau nez et omnification) et les processus de néologisation des malades mentaux. Pour Peñalver, ils fonctionnent comme un moyen de « survie » de l’auteure face à des événements tragiques qu’elle a dû surmonter dans sa vie.  

18Pour finir ce chapitre, Michèle Aquien s’intéresse aux néologismes de Lacan, qui avait de fortes connaissances de la langue française, dont il profitait de façon délibérée pour construire sa théorie. Dérivations, compositions, mots-valises et figures par ressemblance sont quelques-uns des procédés analysés dans le style de Lacan.

19Trois contributions portant sur les néologismes ludiques et syntaxiques sur le plan du discours forment la quatrième partie. Dans la première, « Jeux de mots, créativité verbale et/ou lexicale… », Alain Rabatel signale les difficultés que ce type de créations trouve au moment d’entrer dans les dictionnaires. Il critique aussi les auteurs qui excluent les jeux de mots de la néologie et propose d’élargir la dimension sémantique en allant au-delà des concepts de néologie sémantique/formelle, en incluant d’autres dimensions du discours considérant la perspective de l’émetteur et du récepteur.

20Esme Winter-Froemel, dans son article « Les créations ludiques dans la lexicographie et dans l’interaction locuteur-auditeur… », affirme que les néologismes ludiques sont difficiles à saisir et à circonscrire, mais que ce phénomène illustre des principes fondamentaux de l’activité linguistique des locuteurs. Après, elle analyse le traitement parfois négligé que les lexicographes font de ce type de créations et aborde, dans une perspective interactionnelle, synchronique et diachronique, comment et pourquoi les locuteurs les emploient et les font circuler.

21Ce chapitre finit avec la publication de Jean-Paul Colin sur le néotaxisme, soit des constructions syntaxiques « déviantes ». Il ne s’agit pas ici de néologismes ludiques, mais de ceux qui se produisent dans le discours. Il fait une catégorisation des procédés qui donnent lieu à ces « anomalies novatrices » qui ne datent pas d’aujourd’hui et qu’on peut trouver à travers l’histoire et la littérature.

22Nous arrivons à l’avant-dernière partie, où les néologismes dans l’entreprise et dans le monde politique sont abordés par Dardo de Vecchi et Jean-François Sablayrolles respectivement. Celui-ci propose trois étapes dans l’étude des « Néologismes du domaine politique » : la distinction de différents acteurs (hommes politiques, journalistes, etc.) et leur fonction dans la diffusion et le jugement de ces néologismes; le rôle qu’ils attribuent à leurs créations (attirer l’attention, exprimer une émotion, entre autres); et, finalement, les particularités de ce type de néologismes telles que la fugacité ou les connotations négatives.

23C’est dans « La création lexicale et terminologique en entreprise » que De Vecchi nous parle de l’importance des créations particulières à chaque entreprise. Il nous rappelle que ces néologismes seraient impossibles à analyser sans prendre en compte à la fois les structures de travail, le moment historique et les conditions d’apparition des termes nouveaux dans le discours d’une institution.

24Pour clore cet ouvrage, on aborde le fécond domaine des évolutions sociétales. Les quatre articles qui le composent ne sont que quatre exemples de ce que l’on peut étudier dans ce large terrain.

25D’abord, Sandrine Reboul-Touré se demande « Les tweets : un lieu pour la créativité lexicale ? » et développe l’origine et les particularités des créations apparues à partir de tweet. Elle analyse aussi le hashtag,ou mot-dièse, son origine, ses fonctions et caractéristiques néologènes dues aux contraintes de communication et de partage posées par ce réseau social (les 140 caractères).

26Pour sa part, Michelle Lecolle étudie les « Dénominations émergentes de groupes sociaux », notamment les partis politiques, associations et syndicats dont le fait de se nommer, de (re)créer un nom, relève d’un acte de langage et accompagne parfois les changements ou transformations des groupes. Ce sujet étant très vaste et ayant des implications multiples (dénomination de la pluralité, des membres du groupe, sémantique du nom collectif, etc.), Lecolle se limite à l’émergence dans le discours de dénominations avec la structure [les+Npluriel].

27La contribution de Christine Jacquet-Pfau, « La féminisation : Évolution sociétale et créativité néologique, de la norme aux usages », est une intéressante analyse sur le sentiment néologique et les manifestations linguistiques des noms féminins de métiers. À travers quelques exemples, Jacquet-Pfau témoigne de leur statut dans les dictionnaires et dans le discours, où ces noms féminins portent des marques telles que « rare », « peu usité », « on dit plutôt ». De même, elle se demande si l’analyse de ces mots qui « ont parfois du mal à trouver [leur] place » entre les dictionnaires et l’usage ne devrait pas se faire en considérant aussi des critères sociologiques.

28« Pourquoi certaines innovations (lexicales) se diffusent-elles et d’autres non ? », c’est une des questions que se pose Christophe Gérard dans son article « Comment juge-t-on les innovations lexicales ? », où il fait une typologie des formes du jugement lexical dans toute sa complexité. Il reprend le modèle de jugement linguistique de Coseriu et propose d’autres types d’évaluation réalisés par les individus confrontés à des innovations lexicales.

29Pour finir, nous ajouterons que la qualité des spécialistes, l’actualité des données et la diversité de points de vue, entre autres, font de La fabrique de mots une pièce incontournable pour les chercheurs et curieux de la néologie.

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Pour citer

Teresa Tomatti, La fabrique des mots français
Le français à l'université , 22-02 | 2017
Mise en ligne le: 14 juin 2017, consulté le: 21 octobre 2017

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Auteur

Teresa Tomatti

Université Nationale de La Plata (UNLP) (Argentine)

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