Le français à luniversité

La malgachisation, une expérience malheureuse pour Madagascar

Vololona Randriamarotsimba

Texte intégral

1La compréhension de la malgachisation se réduit en général à celle d’une politique linguistique éducative (PLE) avec le malgache comme langue d’enseignement. En tant que telle, elle a suscité beaucoup de réactions et a fait couler beaucoup d’encre.

2La présente contribution se propose de revoir le terme selon une perspective écologique (Haugen, 1971, et Calvet, 1999) destinée à l’intégrer dans son contexte d’évolution pour essayer de la redéfinir et de comprendre les raisons de son échec, resté dans la mémoire collective des Malgaches à ce jour et à l’origine de la phobie dont elle fait, à tort ou à raison, l’objet.

3Le terme malgachisation est apparu dans le contexte malgache des années 70, période pendant laquelle Madagascar demeure sous l’emprise totale de la France, l’ancienne puissance coloniale, notamment aux plans économique, politique et éducatif, et ce, malgré son indépendance acquise en 1960. La dépendance du pays à la France explique la stratification sociale dans le milieu éducatif. La contestation de la situation débute chez les étudiants de l’école de médecine de Befelatanana (Antananarivo) et s’étend au milieu éducatif en janvier 1972. La répression violente dont il a fait l’objet, au lieu de le calmer, l’amplifie et engendre les mouvements sociopolitiques de mai 1972. Les manifestants réclament un retour aux sources, une quête de la « malgachitude » afin de libérer le pays du « joug » colonial, notamment dans la gestion du pays en général et dans l’enseignement en particulier.

4Au regard de ce qui précède, la malgachisation, loin de se réduire à une PLE valorisant le malgache en tant que langue d’enseignement, correspond en réalité à un vaste projet de société. L’adaptation des programmes et des méthodes d’enseignement aux réalités sociales et économiques malgaches n’est que l’un de ses objectifs et le choix du malgache comme langue d’enseignement, l’une de ses expressions. Les revendications du mouvement peuvent se résumer en deux mots : « démocratisation » et « malgachisation ».

5Le mouvement aboutit au renversement du pouvoir en place et à l’installation par les manifestants d’un pouvoir militaire en 1972, dirigé par le Général Gabriel Ramanatsoa, propulsé à la tête de l’État pour mener à bon escient le projet de société établi. Il est remplacé en 1975 par un pouvoir « révolutionnaire » du Capitaine de corvette Didier Ratsiraka, porté au pouvoir par le référendum du 21 décembre 1975. La compréhension du terme malgachisation et la conception de sa mise en œuvre varient néanmoins d’un pouvoir à l’autre1.

6Selon le « discours-programme » du premier du 27 juillet 1972, « malgachiser » consiste à mettre en synergie les programmes scolaires à établir, les réalités et les besoins socio-économiques du pays, et rompre ainsi avec un enseignement calqué sur celui de la France. La variété officielle de la langue malgache serait la langue d’enseignement, toutefois avec la possibilité de recourir aux variétés régionales en première année d’étude. Empreint de chauvinisme, il a rayé toute référence à la langue française.

7La conception de la « malgachisation » s’est en revanche mise au diapason de l’idéologie de la révolution « socialiste » lors de l’arrivée au pouvoir de Didier Ratsiraka en 1975 (Randriamarotsimba, 2005, p. 200-202).

8Selon la « Charte de la révolution socialiste malagasy » (CRSM) appelée communément « Livre rouge » du 26 août 1975, « [e]n proclamant la Révolution, nous avons choisi le chemin de l’honneur et de l’indépendance, nous sommes déterminés à faire l’Histoire pour ne plus subir l’Histoire » (CRSM, 1975, p. 78) ».

9En ce sens, la nationalisation des entreprises françaises installées dans le pays s’avère un passage obligé pour pouvoir tenir les rênes de l’économie du pays. Le rôle de l’enseignement dans le processus consisterait « à former des techniciens valables dans tous les domaines, à former des militants de la construction du socialisme » dans le pays (CRSM, op. cit.).

10Pour devenir un allié de la Révolution, l’enseignement devait s’appuyer sur trois idées essentielles, à savoir la démocratisation, la décentralisation et la malgachisation (CRSM, 1975, p. 80). Le dernier mot d’ordre est quant à lui défini de la manière suivante : « Malgachiser l’enseignement signifie harmoniser le contenu et les méthodes de cet enseignement avec les impératifs de la Révolution, c’est-à-dire l’édification d’un État socialiste et véritablement malgache ». (CRSM, 1975, p. 83)

11La référence identitaire des Malgaches ne pouvait alors se réaliser que via le « socialisme ». L’enseignement « révolutionnaire » ainsi défini se fonde sur tout un programme de gestion des langues, une politique linguistique éducative (PLE) caractérisée par les trois points essentiels selon la fameuse loi 78-080 du 17 juillet 1978, formulée en ces termes : « L’objectif est, conformément au “Livre rouge”, l’emploi du “Malgache commun” et jusqu’à la mise au point de ce Malgache commun, seront utilisés le Malgache officiel dans ses variantes régionales et le français »2 (loi 78-080, article 10).

12Le premier point consiste en la mise en place du « malgache commun », qui serait une sorte de koinè, mettant en commun les spécificités de toutes les variétés régionales du pays et à travers lequel tous les Malgaches devaient se reconnaître et s’identifier. Le deuxième renvoie à la toute première, mais également à la toute dernière mention des variétés régionales dans une PLE malgache. Le troisième et dernier point concerne le bilinguisme malgache/français qualifié de « circonstanciel », car motivé par un « réalisme le plus réaliste » qui n’a d’autre intérêt que celui du pays et qui donne la primauté au malgache, la langue nationale (CRSM, 1975, p. 85). Le français est, en ce sens, considéré comme une « fenêtre ouverte sur le monde de la civilisation technique » (CRSM, op. cit.).

13Le malgache commun demeure un slogan sans lendemain, faute de planification et d’aménagement linguistiques appropriés.

14La mise en œuvre de ce projet ambitieux dans le milieu éducatif fait de la malgachisation une PLE destinée à révolutionner l’enseignement malgache par la valorisation du malgache dans sa nouvelle fonction de langue d’enseignement. Diverses structures pédagogiques ont été mises en place en guise d’aménagement linguistique3. Les établissements d’enseignement ne sont guère en reste. Des Commissions pédagogiques d’établissement (CPE) pour l’enseignement secondaire et des « Fanentanana ny Fahaizana mampianatra amin’ny Ambaratonga Voalohany » (FFAV) (animation pédagogique pour le premier degré) ont été mises en place. Elles consistent à faciliter l’autoformation des enseignants et leur participation active aux travaux de réflexion sur les programmes officiels et de recherches pédagogiques (Rakotofiringa-Andriantsiferana, 1993, p. 27).

15Au regard des langues utilisées par ces organismes, on constate que l’utilisation du malgache dans le primaire semble irréversible, si l’on se réfère à la place que les documents lui accordent. En revanche, la situation paraît stationnaire dans le lycée et semble manifester une certaine hésitation à étendre le processus à ce niveau. Des incohérences notées dans le système nuisent à son bon fonctionnement. Tel est, par exemple, le cas de la traduction de la mathématique en malgache où se confrontent la tendance étymologique et celle fondée sur les emprunts, au grand désarroi des enseignants et des élèves, qui ne savent plus laquelle des deux adopter. Il en est de même de la distorsion entre le discours révolutionnaire des autorités pédagogiques, ses implications sur la réalité pédagogique, et leur conviction politique quant à l’efficacité des changements opérés dans l’enseignement et dans l’ensemble du système.

16L’incohérence du système est telle que la malgachisation de l’enseignement aboutit à des résultats catastrophiques. Le bilan se résume en une baisse généralisée du niveau des élèves, des taux de redoublement et d’abandon élevés, une baisse de niveau des enseignants, et l’émergence d’une alternance codique malgache-français ou fran-gasy.

17D’un tel bilan résultent des représentations négatives des Malgaches sur leur langue et son incapacité à devenir une langue d’enseignement, et cela explique le retour au français pour revaloriser cette langue devenue une langue de prestige et préconisée par le Forum national de 1991, émanation des mouvements sociopolitiques de 1991 et réunissant les Forces vives de la Nation. Mais changer de langue d’enseignement ne suffit pas pour améliorer un système éducatif malgache en détresse.  

18Les représentations linguistiques négatives sur la malgachisation perdurent à ce jour jusqu’à devenir une véritable phobie pour certains Malgaches et responsables d’établissements privés et confessionnels. La mémoire collective peine apparemment à comprendre que la malgachisation en soi n’est nullement mauvaise et qu’il lui faudrait, pour réussir, une planification et un aménagement linguistique appropriés au contexte malgache et disposer des ressources financières, humaines et infrastructurelles adéquates. Sans oublier le fait que la langue première de l’enfant constitue le meilleur médium pour acquérir du savoir. La refrancisation de l’enseignement adoptée après l’échec de la malgachisation et encore maintenue à ce jour est loin d’avoir résolu le problème au regard des difficultés des élèves à apprendre dans cette langue à cause de l’insuffisance de sa diffusion et, par voie de conséquence, à acquérir du savoir.

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BIBLIOGRAPHIE

Randriamarotsimba, Vololona, (2005), « La malgachisation de l’enseignement à Madagascar. État des lieux et perspectives » dans Prudent Lambert, Félix, Frédéric Tupin et Sylvie Wharton (éds), Du plurilinguisme à l’école. Vers une gestion coordonnée des langues en contextes éducatifs sensibles, Berne, Peter Lang, p. 197-217.

Rakotofiringa-Andriantsiferana, Ravaonoro Chantal, (1993), L’enseignement du français et en français à Madagascar de 1955 à 1985, Thèse de Doctorat, Université de Strasbourg.

Ratsiraka, Didier, (1975), Charte de la Révolution socialiste malagasy, Tananarive, Imprimerie d’Ouvrages Éducatifs.

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Notes

1 Voir le « discours programme » du 27 juillet 1972 du Général Gabriel Ramanantsoa et la « Charte de la révolution socialiste malagasy » du 26 août 1975 du Capitaine de corvette (de l’époque) Didier Ratsiraka.

2 Extrait du Journal officiel de la République démocratique de Madagascar, n° 1260, du 31 juillet 1978.

3 Par exemple : la Commission nationale d’Études des Programmes (CNEP), le Bureau d’Études des Programmes (BEP) et l’Organisme Technique d’Études des Programmes (OTEP). Les deux dernières structures ont été remplacées par le Service de la Logistique Pédagogique (SLP) durant la période « révolutionnaire ». La première en donne le contenu et les deux dernières se consacrent à la réalisation technique des suggestions et propositions de celle-ci (Rakotofiringa-Andriantsiferana R., 1993, p. 26).

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Pour citer

Vololona Randriamarotsimba, La malgachisation, une expérience malheureuse pour Madagascar
Le français à l'université , 21-04 | 2016
Mise en ligne le: 13 décembre 2016, consulté le: 18 janvier 2019

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Auteur

Vololona Randriamarotsimba

Centre de Recherche « Société, Dynamique des Langues en Contact et Didactologie » (SDLD), École normale supérieure, Université d’Antananarivo (Madagascar)

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