Le français à luniversité

Intercompréhension écrite et relations internationales. Un module pour diplomates et fonctionnaires anglophones

Jacqueline Demarty-Warzée et Antoinette Zabardi

Texte intégral

1Le concept d’intercompréhension est la clé de voûte de notre module. Nous définirons l’intercompréhension comme un ensemble de moyens mis en action par l’apprenant et par l’animateur, de façon plus ou moins consciente pour l’un, plus ou moins explicite pour l’autre, en vue de comprendre la ou les langues d’autrui ou d’en être compris, par écrit ou oralement, de manière plus ou moins spontanée, en allégeant l’appareil morphosyntaxique usuel, en misant sur le goût des langues et l’intérêt pour autrui, en misant aussi sur les aptitudes en langues plus ou moins développées selon les individus, selon leurs besoins, leur motivation, leur curiosité.

2Généralement, le jeu « intercompréhensif » s’effectue entre langues apparentées, de même famille, mais rien n’interdit de recourir à une autre langue, non apparentée, comme langue pont, pour accéder à une ou à d’autres familles de langues. Ce sera pour nous l’anglais : langue professionnelle, souvent usuelle du public cible, c’est sur elle qu’on s’appuiera pour accéder à la lecture des documents en français que nous avons rassemblés dans un corpus.

3Pourquoi l’anglais ? Bien que la langue anglaise appartienne à la famille des « langues germaniques », une grande partie de son lexique et de ses structures grammaticales proviennent de l’anglo-normand, français médiéval du pays d’oïl, issu du latin, importé en Angleterre par Guillaume le Conquérant depuis 1066. Dans le fonds lexical anglais, que l’on croit entièrement germanique, les mots d’origine française, via la langue d’oïl parlée et écrite par les élites, représentent près des deux tiers du vocabulaire savant et/ou spécialisé. Dans la langue du Droit des relations internationales, d’où relèvent les documents constituant le corpus, la proportion est plus grande encore. Si anglais et français se différencient oralement par la prononciation et la phonologie où l’écart s’est creusé, au niveau scriptural, au contraire, elles peuvent être étonnamment proches.

4Voici un bref exemple de proximité entre les deux langues, dans l’article 81 de la Convention de Vienne sur le droit des traités. Les termes peu ou pas transparents sont soulignés dans la version française.

5Comment se présente le module ? Conçu et réalisé avec le soutien de l’Organisation internationale de la Francophonie, c’est un ensemble de huit dossiers rassemblant un corpus de 20 documents authentiques en français issus du domaine des réunions internationales qui sert de base de départ à une lecture en intercompréhension pour un public plurilingue, composé d’anglophones, natifs ou non natifs, mais possédant (ou devant posséder) un excellent niveau en anglais, et exerçant leurs activités professionnelles au sein des institutions de l’Union européenne ou d’organismes intergouvernementaux tel l’ONU.

6Économe en termes de temps d’apprentissage — une trentaine d’heures —, le module a pour objectif de rendre des agents de ces institutions capables de lire en français les documents qui circulent dans leur domaine professionnel et qui leur sont présentés selon des genres spécifiques tels l’ordre du jour, la directive, le règlement, le traité, la résolution, l’accord et selon une progression allant du plus simple au plus complexe.

7Sur le plan méthodologique, l’accès à la lecture intercompréhensive prend en considération les acquis professionnels, linguistiques et culturels du public cible. Grâce à une série de tamis ou de filtres, procédés dûment répertoriés et utilisés, l’anglais servira de langue pont, mais aussi le latin, connu de la plupart des juristes, ainsi que ponctuellement d’autres langues romanes (italien, espagnol portugais, roumain…) ou germaniques (allemand, néerlandais…), voire russe.

8La lecture en intercompréhension est facilitée par une suite de « rubriques » telles que Le saviez-vous ?, qui propose un éclairage sur les contextes géopolitiques, économiques et historiques, La Vie des Mots, qui met en évidence les proximités lexicales entre les langues ponts et le français par tout un ensemble de stratégies propres à l’intercompréhension (transparence, loupe posée sur les racines du mot, recherche de mots de même racine [le plus souvent d’origine latine], en français et/ou dans d’autres langues ponts, recherche de synonymes, etc.), et la rubrique Langue et discours, qui vise, par un usage « discret », restreint et ponctuel de la grammaire à faire émerger, au long de ces documents législatifs et juridiques, les récurrences et réitérations syntaxiques et textuelles, repérables également en anglais et le plus souvent similaires dans les deux langues.

9Pour permettre à des enseignants et formateurs de s’approprier la démarche, ces derniers ont à leur disposition un « guide pour l’animateur » (30 pages), dans lequel l’approche méthodologique est expliquée et exemplifiée, les références aux substrats théoriques (analyse de discours) expliquées. Tout au long du module, outre les documents présentés dans leur forme originale, ces mêmes documents (ou des extraits) sont à nouveau présentés sous une forme plus lisible, numérotés ligne par ligne, réécrits en noir pour le français, en bleu pour l’anglais, et les mots ou passages pressentis difficiles, mis en évidence en couleur orange. Les documents dûment munis d’une « Carte d’identité » (situation du texte) sont, on le voit, didactisés (rubriques ci-dessus) à l’attention des animateurs.

10Le module se clôt par des documents complémentaires et quatre annexes, dont une riche biblio-sitographie.

11Les conditions du succès de ces cours
La lecture en intercompréhension de documents de communication spécialisée en relations internationales est une situation d’enseignement qui sort du cadre ordinaire. Il n’y a pas en pareil cas « d’enseignant » au sens de spécialiste d’une discipline, puisqu’on est rarement locuteur de toutes les langues romanes, germaniques ou slaves. Mais le module est construit dans une perspective plurilingue, statuant sur le fait que chaque participant possède une première langue, l’anglais (soit comme langue maternelle soit comme langue vivante 1) et une ou plusieurs autres langues, tel le français au niveau A2.

12En conséquence, l’animateur devra, pour sa part, posséder un niveau C1 minimum en français s’il n’est pas natif; avoir acquis une base d’anglais suffisante, en particulier une compétence de réception écrite, voire de réception orale; avoir fréquenté d’autres langues, romanes notamment, être sensible à l’étymologie latine : ainsi « armé », il pourra, dans ses échanges avec les participants, passer aisément de l’anglais au français, mais aussi, à partir de ces deux langues, se tourner vers d’autres langues afin de faire acquérir « la conscience du continuum des langues » (P. Escudé, P. Janin).

13L’animateur devra également faire preuve de souplesse pédagogique et d’adaptabilité. Le travail en intercompréhension, comme en français de communication spécialisée, exige de privilégier la communication horizontale pour faire circuler les connaissances dans le groupe. L’animateur aide les apprenants à mobiliser tous leurs acquis antérieurs tant linguistiques que culturels et professionnels; car s’il est expert dans son domaine — le français —, les participants possèdent, eux, le plus souvent, une bonne connaissance et une pratique convenable de l’anglais et sont experts dans leur domaine professionnel.

14En conclusion, le module Intercompréhension et relations internationales a été testé en mai 2016 auprès d’un groupe de diplomates en poste dans les ambassades et représentations permanentes ayant leur siège à Paris, tous anglophones et d’un niveau assez faible en français. Récemment, nous avons animé un séminaire de 4 jours, à Bucarest en Roumanie, auprès d’un public de fonctionnaires venus de différents ministères et ayant tous en commun des activités en rapport avec l’Union européenne. Les participants ayant un niveau d’anglais varié, c’est la langue maternelle d’origine romane qui est arrivée à la rescousse pour résoudre parfois certains problèmes d’intercompréhension. Les deux sessions ont été fort appréciées et la méthodologie originale, selon leurs propres dires, a suscité leur adhésion, leur intérêt et une grande assiduité.

15Le module est consultable à l’adresse : http://www.francophonie.org/module-formation-diplomates-intercomprehension-47007.html

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BIBLIOGRAPHIE

Escudé, Pierre et Pierre Janin, (2010), Le point sur l’intercompréhension, clé du plurilinguisme, CLÉ international, Paris, 128 pages.

Meissner, Franz-Joseph, Claude Meissner, Horst G. Klein, Tilbert D. Stegmann, (2004), Introduction à la didactique de l’intercompréhension, in EuroComRom. Les sept tamis. Lire les langues romanes dès le début, Shaker-Verlag, Aachen. En ligne :

http://docplayer.fr/8586866-Eurocomrom-les-sept-tamis-lire-les-langues-romanes-des-le-depart-avec-une-introduction-a-la-didactique-de-l-eurocomprehension.html

Robert, Jean-Michel et Gilles Forlot (dir.), (2008), L’anglais, langue passerelle vers le français ?, Revue Études de Linguistique Appliquée (ELA), n° 149.

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Pour citer

Jacqueline Demarty-Warzée et Antoinette Zabardi, Intercompréhension écrite et relations internationales. Un module pour diplomates et fonctionnaires anglophones
Le français à l'université , 21-03 | 2016
Mise en ligne le: 16 septembre 2016, consulté le: 16 juin 2019

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Auteurs

Jacqueline Demarty-Warzée

Antoinette Zabardi

Association CILAROM/Compréhension et Intercompréhension des Langues Romanes, Paris

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